Vivre ensemble, sur un terrain de basketball de Montréal-Nord

«Les jeunes doivent créer eux-mêmes leurs équipes, s’entraîner, et ce sont aussi eux qui organisent et cherchent les commandites», explique Misla Clerveau.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Les jeunes doivent créer eux-mêmes leurs équipes, s’entraîner, et ce sont aussi eux qui organisent et cherchent les commandites», explique Misla Clerveau.

Au parc Le Carignan de Montréal-Nord, trente équipes de basketball s’affrontent jusqu’à dimanche durant le 25e tournoi de basketball de rue de l’arrondissement.

« C’est un événement unique à Montréal », s’enthousiasme Synthia Zéphyr, 24 ans, une des chargées de projet de la Maison des jeunes l’Ouverture (MJO), coorganisatrice du tournoi. « Les jeunes viennent de Montréal-Nord et d’ailleurs, Terrebonne, Gatineau, Ottawa… Il y en a même qui vont à l’école aux États-Unis ! C’est comme une fête de quartier. » En cinq jours, de trois à quatre mille personnes assisteront aux exploits des Mobz, des Flashy Ballers ou des Bad Boyz Detroit.

« Pour les jeunes du quartier, c’est leur rendez-vous, leur podium pour performer devant leurs proches », estime Sheilla Fortuné, 39 ans, directrice de la MJO. C’est aussi une source de fierté et d’inspiration pour les jeunes, insiste-t-elle. Plusieurs célébrités du quartier ont fait leurs premières armes sur le bitume du tournoi, notamment Luguentz Dort, qui évolue actuellement en Floride, et Chris Boucher, récemment repêché par les Golden State Warriors, une équipe de la NBA.

Pour Christine Black, mairesse de l’arrondissement, c’est un événement incontournable, « un moment qui permet aux jeunes de se structurer en équipe et d’être ensemble ».

Vivre ensemble

C’est justement cette notion collective qui est au coeur du tournoi, avant même la performance sportive. « À l’origine, c’était une idée des travailleurs de rue pour rejoindre des jeunes hors circuit. À cette époque, Montréal-Nord était différent, il y avait beaucoup plus cette problématique des gangs de rue, et c’était un moyen de créer un contact et d’intervenir auprès d’eux », explique Sheilla Fortuné.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Moi, s’il n’y avait pas eu le sport, je ne sais pas, je serais mort», affirme Frantz Délice, 40 ans, intervenant du Regroupement international des causes sociales.

Frantz Delice, 40 ans, un intervenant du Regroupement international des causes sociales, se souvient des premières éditions auxquelles il a participé en tant que joueur : « Les choses se sont beaucoup améliorées puisqu’à l’époque il y avait les rouges et les bleus [NDLR : les Bloods et les Crips, deux gangs rivaux]. Je peux vous dire que c’était rock’n’roll. Moi, s’il n’y avait pas eu le sport, je ne sais pas, je serais mort… »

Aujourd’hui, tous les intervenants rencontrés par Le Devoir s’accordent pour dire que cette période est bel et bien révolue. « Dans les années 1990, il y avait des tensions latentes et les jeunes n’arrivaient pas à s’entendre ou à se parler. Ce tournoi est venu rompre les silences et les solitudes. Aujourd’hui, on y pratique le vivre ensemble sur un terrain de basketball », commente Rose-Andrée Hubbard, conseillère en développement communautaire pour le SPVM.

Autogestion

Pour arriver à ce résultat, le tournoi a toujours mis en avant l’autogestion par les participants. « Les jeunes doivent créer eux-mêmes leurs équipes, s’entraîner, et ce sont aussi eux qui organisent et cherchent les commandites », explique Misla Clerveau, 19 ans, joueuse, coach et bénévole. Les joueurs se rencontrent dans les parcs ou sur la page Facebook de la MJO et fondent une équipe. Il leur reste généralement peu de temps pour s’entraîner ensemble. Ce petit côté improvisé est même une des caractéristiques du basketball de rue : « Chaque joueuse a son style, alors on essaye d’équilibrer l’équipe, même si parfois il y a un manque de communication », commente Misla Clerveau.

Les matchs de rue sont aussi plus « physiques », il y a plus de contact et on peut même faire tomber les joueurs adverses, explique Synthia Zéphyr. Les matchs hommes catégorie plus de dix-huit ans sont les plus populaires et attirent de nombreux spectateurs. Quant aux vainqueurs, outre leur médaille, ils gagnent aussi la reconnaissance de la communauté. « Au-delà d’occuper les jeunes, on veut les outiller, leur permettre de vivre des expériences positives et de se dépasser », estime Christine Black.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Pour les jeunes du quartier, c’est leur rendez-vous, leur podium pour performer devant leurs proches», estime Sheilla Fortuné, 39 ans, directrice de la MJO.

Inclusion

Pour Misla Clerveau, il y a quelque chose d’unique qui permet d’attirer des jeunes d’habitude désintéressés. « Eux là, mettons, dit-elle en pointant un groupe, c’est du monde toujours au parc à fumer, mais là, ils jouent. » Pour Sheilla Fortuné, c’est la moitié du chemin. Les jeunes découvrent les activités de la MJO et peuvent décider de s’y joindre. « Par exemple, en inscrivant leur équipe par Facebook, ils peuvent voir qu’on donne un atelier sur l’écriture du CV. »

La circonscription fédérale de Bourassa, où est situé Montréal-Nord, est une des plus pauvres du Canada. Le niveau de scolarisation chez les moins de 24 ans, qui composent le tiers de sa population, est le plus bas de Montréal, alors les moyens de raccrocher les jeunes à risque y sont essentiels. « Le basketball, c’est un moyen de prévenir la délinquance, estime Frantz Delice. Le sport apprend à respecter les autres. Ici, beaucoup de jeunes grandissent sans leur père, et le coach est une figure paternelle. »

Reste à rallier l’autre extrémité de la pyramide démographique, les plus de 65 ans, qui représentent également un tiers de la population. Les parents des premières générations de joueurs connaissent le tournoi, se réjouit Synthia Zéphyr. « Ils nous en parlent dans la rue et viennent nous encourager ! »