Un voyage au bout du monde, près de chez vous

La petite Magaly Giguère, inscrite au camp de jour du Garage à musique, explore la caverne de Saint-Léonard.
Photo: Photos Jacques Nadeau Le Devoir La petite Magaly Giguère, inscrite au camp de jour du Garage à musique, explore la caverne de Saint-Léonard.

Vacances ; un mot quasi magique. Mais comment les jeunes les passent-ils ? Le Devoir a pris la clé des champs, des flots et des villes pour aller voir ce qu’on fait quand on a deux mois devant soi. Aujourd’hui : le camp de jour du Garage à musique fait sortir les enfants du quartier Hochelaga.

Ce matin-là, on allait visiter la caverne de Saint-Léonard, au nord de Montréal. Une vraie caverne, profonde, noire, humide. Anthony, six ans, a enfilé ses bottes de caoutchouc, ses gants et son casque de sécurité.

« Je n’ai pas peur dans le noir, moi. Je n’ai même pas peur des tigres, des lions et des crocodiles », a dit le petit bonhomme en marchant dans le parc Pie-XII, boulevard Lavoisier.

En apercevant l’entrée de la caverne, Anthony a eu une hésitation :

 Comment tu t’appelles ? 

— Je m’appelle Marco.

— Marco ? Est-ce que je peux te tenir la main ?

— Bien sûr.

— Je n’ai pas peur dans le noir, moi. Tu ne lâches pas ma main, O.K. ?

Nous sommes avec un groupe de 30 tout-petits de six et sept ans qui fréquentent le camp de jour du Garage à musique. Ce n’est pas un camp de jour comme les autres : il fait partie de la vingtaine de centres de pédiatrie sociale affiliés à la Fondation du Dr Julien.

Le Garage à musique est établi au coeur du quartier Hochelaga-Maisonneuve, avenue Bennett — dans un ancien garage abandonné. Les enfants et ados (de 6 à 20 ans) qui fréquentent le Garage à musique ont presque tous été identifiés par le Dr Julien et son équipe comme ayant besoin de soins médicaux.

La plupart viennent de familles pauvres ou dysfonctionnelles ou ont simplement de graves difficultés de toutes sortes. Difficultés de langage, de comportement, d’apprentissage. Difficulté à vivre en société. Difficulté à vivre tout court.

« On fait de la médecine sociale et légale, dit le Dr Gilles Julien, rencontré au Garage à musique. On n’est ni un centre de loisirs ni un centre communautaire. Toutes nos activités visent à mettre les enfants sur une trajectoire de succès. »

La recette de la réussite

Le succès, ici, passe par l’apprentissage de la musique. Le bâtiment fraîchement rénové abrite un nombre incalculable de violons, de violoncelles, de clarinettes, de guitares, de djembés, une batterie, un clavier électronique, un studio d’enregistrement, des locaux de pratique, une classe d’école avec ordinateur… Et, puisque nous sommes dans un centre de pédiatrie sociale du Dr Julien, on trouve ici une clinique.

Ce lieu hybride, où l’on trouve un heureux mélange de médecine, de droit et de travail social, s’inspire d’El Sistema né au Venezuela et du Music Garage de Boston et de New York. Le Dr Julien est soutenu notamment par des profs de musique, deux avocates (dont Me Hélène Sioui Trudel, fondatrice et directrice du Garage), une travailleuse sociale, deux éducatrices spécialisées et une psychoéducatrice.

Plus de 1000 enfants passent par le Garage à musique chaque semaine durant l’année scolaire. L’été, plus de 400 enfants fréquentent le camp de jour du Garage (environ 70 par semaine durant six semaines). Tout est gratuit.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Pour ces enfants, sortir du quartier est une expédition», explique Julie Desharnais, travailleuse sociale et directrice générale du centre. 

Une fois par semaine, les enfants du camp de jour font une sortie hors du quartier — à la caverne de Saint-Léonard, au Centre des sciences de Montréal ou à l’Écomuséum, par exemple.

« Ce genre de sortie a un puissant impact, dit Julie Desharnais, travailleuse sociale et directrice générale adjointe du Garage à musique. Ce n’est pas rare, les enfants qui ne sont jamais sortis du quadrilatère délimité par la rue Sherbrooke, le fleuve et les chemins de fer. Pour ces enfants, sortir du quartier est une expédition. »

Tout le monde à bord

« Oh mon Dieu, on va prendre un vrai autobus ! » lance une fillette en voyant un bus nolisé de la Société de transport de Montréal s’arrêter devant le Garage à musique. Tout le monde à bord, on s’en va à la caverne de Saint-Léonard, à 7,7 kilomètres d’Hochelaga. Aussi bien dire au bout du monde.

Les 30 enfants et leurs 10 accompagnateurs adultes font la file. Une des fillettes reste assise sur le trottoir. « Je ne veux pas y aller ! » crie-t-elle. Elle fait la baboune, les bras croisés, dans ses bottes de caoutchouc trop grandes. C’est une très mauvaise journée pour elle. Dans ses yeux, on devine la dureté de la vie, le « stress toxique au quotidien », dont parle la travailleuse sociale Julie Desharnais.

La fillette a été dans cet état une bonne partie de la journée. Son éducateur l’a accompagnée avec patience, douceur et fermeté. Elle a fini par descendre dans la caverne, au milieu du parc de Saint-Léonard. Elle a même souri un peu, une fois.

Spalactiles et spalagmites

Mon ami Anthony, lui, a exploré la caverne avec la fougue d’un chasseur de lions. « Tu me redonnes la main, Marco ? » « Oui, Anthony. »

Il a même découvert un fossile de coquillage vieux de 450 millions d’années grâce à sa lampe frontale. Il fut un temps où le parc Pie-XII de Saint-Léonard était enfoui sous l’océan. « Est-ce qu’il y avait des spalactiles et des spalagmites dans ce temps-là ? » « Bonne question. Je ne sais pas. »

Chose certaine, il y a 450 millions d’années, il n’y avait pas de violoncelle, l’instrument qu’apprend Anthony au Garage à musique. « Je joue aussi de la guitare électrique. Je joue du rock. »

Son éducatrice me fait un clin d’oeil. Il n’y a pas de guitare électrique au Garage à musique. « La guitare électrique, c’est quand je vais avoir 12 ans. »

Et tu as des frères et soeurs, Anthony ? Il compte sur les doigts des deux mains. « J’ai dix frères et une soeur. »

À ma connaissance, il est enfant unique, me chuchote son éducatrice. Ils s’appellent comment, tes frères ? « Il s’appelle Jonathan. »

Son frère est probablement chasseur de crocodiles dans les cavernes du monde entier. Et il a sans doute vécu une journée mémorable, comme mon nouvel ami de six ans.