Un lac universitaire au coeur de la réserve naturelle Gault

Ce sanctuaire naturel, reconnu par l’UNESCO, a servi de référence à plus de 400 articles scientifiques, à une trentaine de livres ou de chapitres de livres et à une centaine de thèses de doctorats ou de maîtrise.
Photo: Andrei Tillin / CC Ce sanctuaire naturel, reconnu par l’UNESCO, a servi de référence à plus de 400 articles scientifiques, à une trentaine de livres ou de chapitres de livres et à une centaine de thèses de doctorats ou de maîtrise.

Tout l’été, Le Devoir navigue en eau douce et propose des portraits de lacs emblématiques du Québec. Aujourd’hui : le lac Hertel, objet d’observations scientifiques depuis des décennies.

Si le lac Hertel était un animal, ce serait une souris de laboratoire. Ou un autre organisme modèle propice aux expérimentations. Un cochon d’Inde peut-être.

Les premières études scientifiques ont été réalisées en 1859. Le frère Marie-Victorin a ensuite arpenté les sous-bois riches de 600 espèces de plantes (dont certains arbres vieux de 500 ans) et de 220 espèces fauniques. Le lac Hertel, perché au sommet du mont Saint-Hilaire, au coeur de la réserve naturelle Gault, appartient à l’Université McGill depuis bientôt 60 ans. Ce sanctuaire naturel, reconnu par l’UNESCO, a servi de référence à plus de 400 articles scientifiques, à une trentaine de livres ou de chapitres de livres et à une centaine de thèses de doctorats ou de maîtrise.

Photo: Google Earth Vu à partir d'un satellite, le lac Hertel apparaît au creux du mont Saint-Hilaire.

« Par hectare, nous avons certainement le record du nombre de publications scientifiques dans le monde. Franchement, je ne connais pas de lieu semblable si près d’une métropole », dit Virginie Millien, directrice de la réserve naturelle Gault, en se tournant vers le paysage féerique. La crête du mont entièrement couverte de feuillus et de conifères ceinture et protège le petit lac comme les rebords d’un grand chaudron rempli d’eau. Un quai se laisse deviner dans une boursouflure. Comme tout le reste ici, il sert aux savants.

Mme Millien vient d’être nommée à la direction la réserve. Elle est aussi conservatrice des collections de sciences naturelles du Musée Redpath de l’Université McGill, où elle enseigne par ailleurs l’écologie, la biologie évolutive et la paléobiologie.

La professeure explique que le mont Saint-Hilaire est une des dix collines montérégiennes (mons regius veut dire « mont royal »), alignées sur une distance d’environ 90 km en Montérégie et en Estrie. Comme les autres inselbergs, elle a été formée par une montée de magma au Crétacé, il y a environ 125 millions d’années. La montagne abrite une quarantaine de minéraux exclusifs à la région.

Les glaciers ont ensuite arraché une partie de la calotte friable et creusé des dépressions. La mer de Champlain, en se retirant, a laissé l’eau du lac renouvelé par le ruissellement naturel. Chacune des soeurs montérégiennes possède son lac. La forêt qui entoure le Hertel n’a jamais été coupée : ni avant la Conquête ni après.

Un legs

Le trésor naturel du mont Saint-Hilaire a été en possession du brigadier général Andrew Hamilton Gault (1882-1958) pendant des décennies. Diplômé de Bishop et de McGill, riche héritier de la famille des « rois du coton », il achète les 890 hectares montérégiens en 1913 à la famille Campbell, qui les tient elle-même des seigneurs Hertel depuis 1844. Il forme quelques mois plus tard un bataillon, à ses frais, pour participer à la Première Guerre mondiale où il perd la jambe gauche. Établi en Angleterre, il se fait élire aux Communes puis reprend du service militaire pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans les rangs canadiens.

Le militaire Gault rentre au Québec en 1945. L’aventurier, pionnier de la conservation, y défend farouchement, jusqu’à sa mort, sa propriété montérégienne contre les projets d’exploitation minière. Le legs à l’université du domaine intact (« le mont Saint-Hilaire, le plus précieux de mes biens ») spécifie qu’il faut préserver « sa beauté et ses charmes pour les générations futures ».

Mission accomplie. La réserve naturelle Gault, accrue d’une centaine d’hectares depuis la légation, se trouve en fait coupée en deux : d’un côté, une zone accessible au public avec un réseau de sentiers ; d’un autre côté, un espace de conservation exclusif, avec un accès limité aux chercheurs. La réserve naturelle Gault accueille environ 350 000 visiteurs par année à 7 $ par adulte.

« L’argent des guichets nous sert à préserver le site », explique David Maneli, responsable des sciences et des communications de la réserve, qui travaille à un nouveau plan de diffusion et de vulgarisation des activités scientifiques sur le Web qui verra le jour à l’automne. « Nous ne sommes pas un parc provincial et les visiteurs viennent ici pour contempler la nature, pas pour des activités sportives. »

Des recherches

L’ancienne résidence du brigadier général, en pierres des champs, demeure la seule aux abords du plan d’eau. Elle sert maintenant aux universitaires pour la gestion du domaine, mais aussi pour un tas de réunions, de colloques ou de sessions de travail.

Il y a quelques autres bâtisses sur le site, notamment des chambrettes pour recevoir les chercheurs et, depuis peu, une étrange installation comprenant un laboratoire, un bassin tirant son eau du lac situé à un kilomètre et 96 cuves de plastique de 1000 litres chacune. Le tout constitue le Grand Rassemblement expérimental des étangs (Large Experimental Array of Ponds, ou LEAP, qui veut aussi dire « saut »).

Le tout reproduit et gonfle les fameuses petites plaques à 96 minuscules puits largement utilisés en biologie moléculaire. Ces mésocosmes (de taille moyenne par rapport aux microcosmes) fournissent des espaces semi-contrôlés où les expérimentateurs font varier des paramètres pour ensuite étudier la réaction des algues, des bactéries, du zooplancton, bref de tout ce qui grouille et vit normalement dans un lac.

L’an dernier, le LEAP a servi à étudier les effets sur les macrophytes (les algues) et divers planctons de deux herbicides. Les chercheurs ont découvert un effet pervers du produit qui, en relâchant du phosphore dans l’eau, finit par stimuler la croissance des plantes aquatiques.

« Personne ne le dit, mais à long terme, les herbicides qui se retrouvent dans les lacs peuvent contribuer à la prolifération des algues, explique le postdoctorant Vincent Fugère, rencontré autour du LEAP. Et nous avons montré que les algues profitent rapidement des perturbations de leur milieu de vie. »

Lui-même est bien prêt à le répéter, mais pas pour décider s’il faut ou non continuer à utiliser ce genre de fertilisant. « Le militant pourra choisir son interprétation », dit-il.

La directrice Millien rebondit sur cette distinction entre le savant et le politique. « Notre rôle est de diffuser l’information, explique-t-elle. Beaucoup de nos recherches visent à comprendre les effets des importantes transformations qui font que le climat se réchauffe ou que les océans s’acidifient. »

L’acidification est le sujet de la recherche de cet été de M. Fugère et son équipe de jeunes chercheurs de la réserve naturelle Gault et du lac Hertel. Paradoxalement, le vieux domaine préservé, choyé et chouchouté, avec son lac cobaye, sert donc à étudier l’impact des activités humaines (notamment des changements climatiques) sur l’habitat et la vie.

« Nous avons certainement le record du nombre de publications scientifiques dans le monde ».


Fiche signalétique

Le lac tire son nom de la famille Hertel qui reçoit la seigneurie de Rouville le long du Richelieu de Louis XIV en 1694. Le lac Hertel est situé sur le mont Saint-Hilaire, à environ 35 km au sud-est de Montréal. La rivière Richelieu coule en contrebas.

Le plan d’eau situé à 173 mètres au-dessus du niveau de la mer s’étend sur 30 hectares, à une profondeur moyenne de 5 m et de 8 m au maximum.

Un barrage datant de 1768 a longtemps servi à réguler le débit actionnant un moulin. Il a été reconstruit en 2011 pour rendre l’écosystème le plus naturel possible, l’évacuateur de crue laissant le libre passage aux poissons. Un castor s’acharne, en vain, à le bloquer.

L’eau pure du lac a servi pendant plus d’un siècle, jusqu’en 2005, à alimenter des villes de la vallée.

La montagne et son lac stimulent les interprétations ésotériques depuis des décennies. D’ailleurs, le mont St-Hilaire ressemble assez à la Devil’s Tower du film Rencontre du troisième type de Steven Spielberg, racontant le contact entre humains et extraterrestres.
1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 15 juillet 2017 16 h 18

    Les montérégiennes faisant maintenant parties du paysage québécois

    Si la plupart des montérégiennes possèdent un lac en leur sommet, beaucoup ont une réserve d'eau importante, tellement que l'on a voulu lors de la deuxième guerre y établir la famille royale, ne dit-on pas que la famille royale avait déjà toute sa fortune a Montreal, enfin c'est maintenant Mc Gill que en est l'heureuse possédant, peut etre faudrait-il établir que les montérégiennes font définitivement parties du paysage québécois