Nom d'un lac!

Le Québec compte 3,5 millions de plans d'eau sur son territoire, mais à peine 60 000 d’entre eux ont un nom officiel enregistré à la Commission de la toponymie.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse Canadienne Le Québec compte 3,5 millions de plans d'eau sur son territoire, mais à peine 60 000 d’entre eux ont un nom officiel enregistré à la Commission de la toponymie.

Tout l’été, Le Devoir navigue en eau douce et propose des portraits de lacs emblématiques du Québec. Avant de commencer : petit survol de la toponymie des lacs.

Des longs, des ronds, des croches et des « perdus ». Avec 3,5 millions de plans d’eau, nous pouvons — de source sûre — l’affirmer : ce ne sont pas les lacs qui manquent au Québec ! Pourtant, à peine plus de 60 000 ont un nom officiel enregistré à la Commission de la toponymie. Alors que certains manquent cruellement de poésie, d’autres, de consonance autochtone à l’origine, ont clairement souffert du colonialisme.

« N’accepter qu’avec la plus grande circonspection les noms sauvages, élaguer ceux dont la prononciation est difficile et l’orthographe douteuse », écrivait en 1914 Eugène Rouillard, président de la Commission de géographie, l’ancêtre de la Commission de la toponymie créée en 1977.

D’une « physionomie rébarbative », ces « noms barbares formés de 18 à 25 lettres », vocables « aussi bizarres que fantastiques », étaient une « source de difficulté et d’embarras » pour les cartographes, faisait valoir le géographe dans son rapport qui recommandait de modifier le nom de certains cours d’eau ou de carrément les renommer.



Il en fut ainsi, en Mauricie, du lac Canamableacossa, de langue algonquine, réécrit en langue « “ordinaire”, à la portée des masses ». « On a substitué à ce nom peu réconfortant celui de lac Goulet, du nom d’un colon de l’endroit », se félicitait M. Rouillard.

En ce début de siècle, le territoire du Nouveau-Québec avec ses noms géographiques de « provenance esquimaude » allait être épargné. Mais quelques décennies plus tard, la région n’a pas échappé à cet impérialisme toponymique. Tant et si bien qu’aujourd’hui, sur un total de 60 000 lacs officiellement baptisés, plus de 47 000 portent des noms français contre seulement 5000 en inuktitut et en langues autochtones.

Retour aux origines

Il semblerait toutefois que ces peuples reprennent tranquillement leurs droits sur le territoire.

L’an dernier, les noms francophones de deux importantes nappes d’eau du Nunavik ont été désofficialisés puis officialisés au profit de nouvelles désignations en inuktitut et en cri.
 

Ainsi, le lac Guillaume-Delisle (ainsi nommé en 1962 en remplacement de l’appellation anglaise Richmond Gulf) est redevenu le lac Tasiujaq, tout comme le lac à l’Eau claire (anciennement Clearwater Lakes et francisé en 1946) qui a repris son nom d’origine crie, soit Wiyâshâkimî.

« Il y avait des demandes du milieu, on a travaillé avec l’Administration régionale Kativik et le ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs, explique Julie Létourneau, de la Commission de la toponymie. Mais il ne faut pas penser qu’on fait ces changements de façon courante. »
 

Absence de poésie

Lac Noir, lac Vert, lac Creux. Dire que les noms des lacs du Québec ne sont pas particulièrement poétiques est un euphémisme.

En tête de la liste des 30 noms de lacs les plus répandus, on trouve « lac Long » (167 occurrences), « lac Rond » (143) et « lac à la Truite » (114), selon la compilation du Devoir faite à partir des 63 071 noms de lacs de la banque de données de la Commission.


 

« C’est un petit peu triste de voir qu’il y en a autant qui portent le même nom. Lac Rond, lac Long… Quand on connaît la richesse des lacs, c’est dommage. On ne se donne malheureusement pas souvent le droit à la poésie », estime Rachel Bouvet, professeure à l’UQAM, spécialiste de géopoétique et membre du Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire (FIGURA).

« La vie autour des lacs est tellement riche. On dit “lac à la Truite’” mais il y a tellement de sortes de truites. Pourquoi ne pas nommer le lac d’après l’espèce qui s’y trouve ? »

La mémoire orale s’est difficilement imposée dans l’usage, contrairement à celle qui laisse des traces écrites. Les divers peuples et individus qui ont fréquenté le territoire peuvent se référer au même plan d’eau de bien des manières différentes.

La recherche d’un consensus a parfois forcé le jeu et certains noms francophones, plus consensuels, ont fini par coller.
 

« Quand on est à la recherche d’un consensus, la solution qui émerge est souvent un peu plate. Pour ne pas faire de malheureux, on a tendance à adopter un nom plus neutre », analyse Mme Bouvet.
 

Mais force est d’admettre que plusieurs noms rivalisent d’originalité en oxymorons — lac Pas d’eau, lac Brûlé —, en pléonasmes — lac Mouillé — et en appellations farfelues, comme le lac Zut, le lac Coucou cache ou le lac J’en-peux-plus…

Le nom le plus long ? Avec ses 38 caractères, c’est le lac Nistam Siyachistuwach Kaupwanaskwenuch, sur le territoire d’Eeyou Istchee Baie-James, qui signifie « le lac de la première entrée de la passe boisée de la rivière ».

À Rivière-aux-Outardes, il existe un lac 3,1416. Il fait référence non pas au symbole mathématique mais plus prosaïquement à trois villégiateurs qui y possèdent un camp dont les dimensions sont de 14 pieds sur 16 pieds.

Très peu de nouveaux « baptêmes »

Depuis la création de la Commission il y a 40 ans, le nombre de « baptêmes » de lacs est en chute libre. Alors que 15 000 noms de lacs ont été officialisés dans les premières dix années, à peine 1000 l’ont été depuis 2007.

Les propositions ne se bousculent pas non plus au portillon. Selon le dernier rapport annuel, seulement 87 suggestions de noms ont été déposées en 2016-2017 et aussi peu que 20 dossiers traînent sur les bureaux depuis le début de la nouvelle année financière, le 1er avril.

Avis aux détenteurs d’une petite propriété sur le bord d’un plan d’eau anonyme : libre à vous de chercher à le baptiser. Nommer les entités géographiques naturelles comme les lacs est une compétence exclusive de la Commission de la toponymie, mais les demandes sont faites par des citoyens ou des regroupements via un formulaire, disponible en ligne depuis deux ans.

« Il faut que ça fasse non pas l’unanimité, mais au moins consensus », explique Mme Létourneau.

L’étude des dossiers peut durer des mois, mais ceux qui sont bien ficelés avec un grand nombre d’appuis tarderont moins. Car les huit membres, qui se réunissent environ six fois par année, s’adonnent à une analyse sérieuse des requêtes, allant parfois même sur le terrain pour des consultations en cas de polémique.

Les noms péjoratifs ou grossiers et ceux ayant des desseins publicitaires sont prohibés. Et on évite désormais de donner des noms qui existent déjà, « pour empêcher toute confusion qui entraînerait un risque pour la sécurité », poursuit la porte-parole de la Commission. Ce qui mettra un terme à la dynastie du « lac Long »… pour enfin ouvrir un océan de possibilités aux lacs.

Lexique

Hybride. Un nom en deux parties de langues différentes

Autre. Un nom dans une autre langue que le français, l'anglais, l'amérindien ou l'innu

Inconnu. Un nom dans une langue inconnue

Indifférencié. Un nom qui peut appartenir à plus d'une langue

3 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 8 juillet 2017 04 h 50

    Asa Meech et son lac

    Avant de prendre le nom de lac Meech suite à l'installation sur ses bords du Révérend Asa Meech, semble-t-il que ce plan d'eau était connu sous le nom de lac La Charité, du nom d'un dénommé La Charité qui aurait vécu dans le coin.

  • Micheline Labelle - Abonnée 8 juillet 2017 08 h 30

    très intéressant

  • Antoine Caron - Abonné 8 juillet 2017 08 h 42

    Les colons étaient-ils si colons que ça?

    Comment ne pas voir dans ce texte encore une incompréhension totale de la vie en région, surtout dans une persepective historique, et de surcroit de l'objectif premier ayant mené à l'attribution du nom de ces lacs?

    Peut-on croire sérieusement que la plupart des gens qui ont colonisé les territoires les plus reculés avaient en tête l'objectif de donner des noms poétiques à ces lacs? Encore cette petite bourgeoisie montréalaise qui débarque en campagne en quête de nature, de vrai et de poétique. Mais peut-être pas autant en recherche d'authenticité qu'on voudrait nous le faire croire...

    En fait, comment passer sous silence que les premiers usagers de ces lacs (je pense à mon grand-père et aux gens que j'ai cotoyé dans mon enfance dans le Bas-Saint-Laurent) ont plutôt besoin de noms simples à retenir afin de pouvoir se rendre aux-dits lacs facilement. Qu'il existe un Lac Long à Portneuf ou à Mascouche n'a aucune importance quand on réside à Saint-Marc-du-Lac-Long : ce qu'on veut, c'est pouvoir bien distinguer les lacs qui nous entourent.

    Ah, mais peut-être devraient-ils renommer le Lac Long pour faire plaisir à ces petits citadins en visite pour un week end? La question est bonne en effet pour celui qui déguste son espresso dans Villeray, mais sans intérêt pour les résidents qui vont pêcher tous les jours dans les Lacs Long de ce monde.

    Il faut aussi constater une chose : le Québec possède une myriade de lacs lorsque l'on compare le territoire avec la France, par exemple. Pas surprenant alors de retrouver autant de noms similaires. De plus, les noms des lacs ont eu moins le temps d'évoluer avant de se figer dans le temps sur une carte, vu la période resteinte ayant suivi la "découverte" de certains territoires par les européens.

    En France, ou ailleurs, je ne serais pas surpris d'apprendre que les lacs ont souvent changé de nom avant de se faire accoler une identité finale. Et tiens : je mettrais ma main au feu que de petits bourgeois parisiens ce sont