Il était une fois... le roi du Québec

À l’origine, Denys Tremblay a créé son personnage de l’Illustre Inconnu, couronné ensuite roi de L’Anse-Saint-Jean, pendant ses études doctorales en art.
Photo: Nicolas Le?vesque/Canopée Médias/KAHEM À l’origine, Denys Tremblay a créé son personnage de l’Illustre Inconnu, couronné ensuite roi de L’Anse-Saint-Jean, pendant ses études doctorales en art.

Il y a 20 ans aujourd’hui, Denys 1er était sacré roi de la municipalité de L’Anse-Saint-Jean. Ceux qui s’en souviennent ont pour la plupart gardé le souvenir d’un hurluberlu qui rêvait de voir son visage imprimé dans le mont Édouard. Or la véritable histoire est beaucoup plus intéressante.

Professeur à la retraite de l’Université du Québec à Chicoutimi, Denys Tremblay est aujourd’hui âgé de 66 ans. Cet été, il agira comme président d’honneur d’un autre Symposium en art contemporain, celui de Baie-Saint-Paul.

Pour lui, la monarchie de L’Anse-Saint-Jean est une espèce de métaphore artistique du destin des Québécois. « On a fait la souveraineté symboliquement », nous a dit l’ancien roi lors d’une rencontre récemment à Saguenay. « C’était ma façon de dire “Yes we can”… »

Rappelons d’abord les faits, aussi surréalistes puissent-ils être. Le 24 juin 1997, Denys Tremblay est sacré roi par le curé Raymond Larouche dans l’église de L’Anse-Saint-Jean. Des journalistes du monde entier se sont déplacés pour assister à la cérémonie. Un roi municipal, on n’avait jamais vu ça en Occident. Difficile de faire mieux pour remplir la section « Insolite » du bulletin de nouvelles.

Or pour le principal intéressé, il s’agissait en bonne partie d’un geste artistique. Pendant ses études de doctorat en art, il avait créé le personnage de l’Illustre Inconnu, qu’il faisait apparaître dans toutes sortes de performances, notamment au Centre Georges-Pompidou, à Paris.

C’est ce même « Illustre Inconnu » que la population avait décidé de nommer roi par référendum. Pas moins de 73,9 % avaient répondu « oui » à l’étrange question qui leur était posée : « Voulez-vous que l’Illustre Inconnu soit proclamé roi municipal de L’Anse-Saint-Jean avec mandat de promouvoir le projet Saint-Jean-du-Millénaire ? »

Saint-Jean-du-Millénaire, c’était le projet sur lequel la municipalité avait décidé de miser pour relancer le tourisme autour du Mont-Édouard. « Les gens du développement économique de L’Anse-Saint-Jean sont venus me voir », raconte Denys Tremblay. « Ils voulaient que le Mont-Édouard devienne “quatre saisons” et utiliser l’art à des fins touristiques. »

À l’époque, Denys Tremblay était déjà une figure connue du milieu culturel dans la région. Il enseignait l’art à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), avait créé un symposium qui avait connu un bon succès.

C’était ma façon de dire "Yes we can"…

 

Un visage dans la montagne

L’équipe de L’Anse-Saint-Jean songeait à aménager une sculpture au sommet de la montagne ; Denys Tremblay leur suggère plutôt de faire un dessin végétal sur l’une des faces, rongée par la tordeuse d’épinette.« Je leur ai présenté quelque chose et je me disais qu’au millénaire, il y aurait sûrement beaucoup de sources de financement. »

Naît alors l’idée de Saint-Jean-du-Millénaire : une fresque végétale géante, le visage de Saint-Jean-Baptiste imprimé dans la montagne. Une sorte d’affirmation artistique de l’identité québécoise. « Ça pouvait durer 50 ans si on l’entretenait bien », pensait-il à l’époque.

Évoqué depuis 1992, le projet va finalement devenir réalité après le déluge du Saguenay. « La ville a été en partie détruite. Les gens disaient que L’Anse-Saint-Jean, c’était fini. Ils m’ont dit “On y va”. » Manquait un porte-parole pour vendre le projet et le financer. L’Illustre Inconnu propose de créer un roi municipal. Personne ne veut jouer ce rôle, dont Denys Tremblay hérite par défaut.

Une oeuvre nationaliste

La suite est absolument incroyable. Non seulement ledit sacre a lieu, mais on joue le jeu à fond. Le roi fait des visites protocolaires en costume.

Sa rencontre la plus étrange ? « Je me souviens d’avoir fait une visite pas loin de Québec dans un hôpital pour personnes âgées. Il y en a deux trois qui étaient venus me voir pour que je leur organise quelque chose : voir un médecin. » Les malheureux pensaient que le roi pouvait passer par-dessus la direction et leur permettre de se sauver…

Le roi a aussi sa propre monnaie (le « De l’art de L’Anse »), sa bière (« La Royale de L’Anse ») et ses bijoux de la couronne. On pourrait penser qu’il y a de la moquerie derrière tout cela. Moquerie envers la royauté, voire envers les gens de L’Anse-Saint-Jean eux-mêmes.

Or Denys Tremblay dit qu’il voulait au contraire générer de la fierté sur place et créer de l’espoir tout autour. Une démarche tricotée dans le rêve souverainiste.

« Ma génération a sorti l’Église, a construit la Caisse de dépôt et croyait qu’elle allait faire un pays », dit-il avant d’ajouter qu’elle a foncé dans « un premier mur » lors du référendum de 1980. Quinze ans plus tard, « ils foncent sur un deuxième mur », dit-il. « Sauf qu’il y avait une faille et, L’Anse-Saint-Jean et moi, on est passés de l’autre bord. »

L’expérience va finalement durer trois ans et se terminer dans la controverse. Les fonds recueillis par le roi suscitent la méfiance. On le soupçonne de vouloir s’en mettre plein les poches. Or, il assure n’avoir pas fait un sou avec cela. Que l’argent était entièrement destiné à Saint-Jean-du-Millénaire.

De cette étrange histoire, il ne reste pratiquement plus rien, à part les bijoux de la couronne au Musée et l’adresse Internet du roi, qui continue de répondre à ses courriels en tant que Denys 1er.

L’ex-monarque a-t-il des regrets ? Il répond qu’il aurait aimé que l’oeuvre Saint-Jean-du-Millénaire se réalise. Pour le reste, il est mitigé. « J’aurais voulu laisser un message d’espoir. Que les mondes qu’on imagine peuvent se réaliser. »

3 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 24 juin 2017 04 h 13

    Tant qu'un seul...

    "De cette étrange histoire, il ne reste pratiquement plus rien, à part..." ?
    A part une faille qui ne cesse de s'agrandir.
    Au point de dépasser en importance ces chefs qui eux-mêmes, montrent qu'ils estiment que l'idée d'indépendance n'est devenue qu'un fond de commerce rentable qu'il suffit de continuer d'entretenir pour se lover dans le confort.
    Confort d'idées, confort de moyen, confort d'image publique...
    A part donc d'une faille qui ne cesse tant de s'agrandir, qu'elle en devient justement le message d'espoir lui-même.
    Oui, "les mondes qu’on imagine peuvent se réaliser" mais simplement, c'est souvent à une vitesse qui dépasse celle du temps qu'il nous est donné de vivre individuellement...
    Tant qu'un seul Homme persistera à marcher, les pas de tous les Hommes ne seront pas perdus.

    Mes hommages respectueux au roi de l'Anse-Saint-Jean.

    Et surtout, Tourlou à tous qui aujourd'hui refusent la lâcheté de baisser pavillon !

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 juin 2017 15 h 34

    Dans pas longtemps

    on peut imaginer que Lord Durham et les .colonisateurs britanniques auront gagné.Et
    les colonisés seront heureux de disparaitre.La fierté de ce peuple jeune et ardent
    jadis de sa langue et culture se noie dans la mer nord-américaine anglophone.
    Quand on pense que les Mohawks se remettent a l'étude de leur langue.....
    Quand la fierté se limite aux centres d'achat en remplacement d'un si beau pays.
    S'il vous plait aidez moi.

  • François St-Pierre - Abonné 24 juin 2017 19 h 10

    Tout compte fait...

    Entre ce roi et la dynastie monarchique dont Pierre-Elliott n'a pas su nous libérer, je choisis Denys.