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«Les autochtones en général ne sont pas très entendus dans les grands médias. Mais quand vous en entendez, vous n’avez que les voix d’opposition au développement», déplore Trevor McLeod, du «think tank» Canada West Foundation. Sur la photo, une manifestation contre le pipeline Trans Mountain.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne «Les autochtones en général ne sont pas très entendus dans les grands médias. Mais quand vous en entendez, vous n’avez que les voix d’opposition au développement», déplore Trevor McLeod, du «think tank» Canada West Foundation. Sur la photo, une manifestation contre le pipeline Trans Mountain.

Enjeux autochtones

Les immigrants et les Premières Nations nous ramènent à la diversité culturelle inhérente à nos sociétés. Or plusieurs communautés ont le sentiment, à tort ou à raison, que leur réalité n’est pas justement dépeinte dans les médias. Cet hiver, l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) a consacré un cours de journalisme à la couverture de cette diversité culturelle par les médias, qui a permis aux étudiants de réfléchir aux pratiques journalistiques et de se mesurer à la réalité du terrain. Le Devoir publie aujourd’hui sa sélection de trois reportages réalisés sur des enjeux autochtones par des étudiants en cours de session. La version longue de ces articles et d’autres peuvent être lus à medium.com/connexions-culturelles.

Énergie Est, DakotaAccess, Trans Mountain… À l’heure où groupes écologistes et militants autochtones dénoncent les risques environnementaux de mégaprojets d’oléoducs nord-américains, d’autres autochtones appuient en silence ces nouvelles autoroutes des hydrocarbures, y voyant une rare occasion économique pour des communautés appauvries.

« Je suis fatigué de voir beaucoup de communautés vivre dans l’extrême pauvreté avec des problèmes d’eau potable et une sous-éducation généralisée, lance d’emblée Stephen Buffalo, p.-d.g. d’Indian Resources Council, une organisation regroupant des communautés autochtones canadiennes dont les terres ancestrales sont gorgées de pétrole ou de gaz. Comme autochtones, nous avons le droit d’avoir des compagnies pétrolières pour créer nos propres revenus. »

Idem pour Ken Coates. D’après ce professeur spécialisé en affaires autochtones nord-canadiennes à l’Université de Saskatchewan, les oléoducs doivent être considérés comme un prolongement de la coopération entre l’industrie et les Premières Nations. « Les autochtones bénéficient de la production avec des milliers de travailleurs dans ces milieux. Le reste de l’économie canadienne ne leur a jamais donné autant de possibilités que le pétrole et les ressources naturelles », explique-t-il.

Traditionalisme et protection de l’environnement

Au cours des derniers mois, autochtones et écologistes du continent se sont rassemblés à Standing Rock, aux États-Unis, pour tenter en vain jusqu’à présent de bloquer le passage de l’oléoduc Dakota Access. Si certains voient une grande lutte anticoloniale, ou plutôt une résurgence autochtone, dans la mobilisation de Standing Rock, Stephen Buffalo croit, lui, que ces événements auraient pu être évités. « Le fait est qu’il s’agissait d’une route de plan B. Les développeurs ont commencé à vouloir tirer avantage de la communauté de Standing Rock au lieu de travailler avec elle. » L’écologie s’inscrit dans une philosophie traditionnelle et religieuse dans de nombreuses communautés autochtones. L’aspect sacré de certains territoires fut mis en avant lors des mobilisations. Les producteurs de pétrole sont accusés de détruire la terre sans respect pour les traditions et de contribuer à la pollution de la planète.

Les autochtones s’opposant aux oléoducs visent une transition écologique, des énergies fossiles à des énergies non polluantes, qui serait plus en concordance avec leurs valeurs et leur spiritualité. « Les autochtones traditionalistes veulent de l’énergie verte, mais le coût pour les infrastructures est très élevé. Nous devons trouver un moyen pour pouvoir nous les payer », affirme Stephen Buffalo. Pour lui, le développement des hydrocarbures, et donc des oléoducs, permettra de financer le développement des énergies vertes.

Ken Coates ajoute que les oppositions autochtones sont plus complexes qu’un combat entre traditionalistes et innovateurs. Et que le rejet d’un projet ne signifie pas de facto le rejet de tous les autres. « La majorité des manifestations au Canada ne sont pas contre les pipelines, mais contre l’exportation par l’océan, comme ce que nous voyons avec Trans Mountain en Colombie-Britannique [projet de 7 milliards de dollars approuvé par le gouvernement fédéral]. Il y avait de l’opposition au projet Northern Gateway, [alors que le projet] Pacific Trail Pipeline, promu par First Nations Limited Partnership, trouve une approbation populaire dans la région », illustre-t-il.

Paternalistes, les verts ?

Si les autochtones qui sont parties prenantes de l’industrie pétrolière se montrent compréhensifs quant aux préoccupations des autres Premières Nations, ils se montrent plus durs envers les groupes écologistes qui s’opposent aux projets approuvés par des communautés autochtones. « Les autochtones sont capables de prendre les décisions sur leurs territoires, estime Ken Coates. Ils ont pris en compte l’environnement. Si on les croit vraiment capables, on devrait les laisser faire, mais les écologistes refusent, pour des questions de changements climatiques. »

Stephen Buffalo partage ce sentiment de frustration à l’égard de certains groupes écologistes qui auraient causé de nombreuses pertes d’emploi dans les années 1970 à Fort McMurray, alors une petite ville pétrolière à des lieues du boomtown d’aujourd’hui. « Maintenant, nous avons les sables bitumineux et ils sont encore contre. Plusieurs sont payés pour faire ce qu’ils font et ne connaissent pas toute l’histoire », dit-il.

Le principal reproche adressé à ces groupes est de penser trop souvent à leur ordre du jour de lutte contre les changements climatiques avant de penser à la réalité des réserves. « J’ai entendu de nombreux autochtones me dire s’être sentis manipulés par les écologistes. La réalité est que la question des pipelines donne un excellent levier aux Premières Nations pour réclamer leurs droits. Le problème est de mettre l’accent à 100 % sur la question environnementale et de ne pas parler de la question autochtone. Est-ce intentionnel ou non ? Je ne pourrais le dire, mais les activistes ont pris tout l’oxygène de la discussion concernant les oléoducs », renchérit le directeur du Centre des ressources naturelles pour le think tank Canada West Foundation, Trevor McLeod.

Entendre toutes les voix

Selon les autochtones favorables au développement pétrolier, il existerait un biais dans les médias nationaux concernant la couverture des relations entre les autochtones et les pétrolières. « Les autochtones en général ne sont pas très entendus dans les grands médias. Mais quand vous en entendez, vous n’avez que les voix d’opposition au développement, soutient Trésor McLeod. Vous n’avez pas une vision authentique de ce dont les gens discutent dans leurs communautés. » Pour Stephen Buffalo, ce biais est défavorable au pétrole et aux pipelines en général. Il est donc d’une certaine façon logique que les autochtones favorables à l’industrie ne soient pas entendus dans les grands médias. « Les médias vont parler d’un pipeline qui éclate, mais ne vont pas dire que ce pipeline a été construit en 1968. Les nouveaux oléoducs fonctionnent à la perfection lorsqu’ils sont bien construits », estime-t-il. Selon les données de l’Office national de l’énergie (ONE), environ 750 incidents ont été recensés au cours de la dernière décennie sur des pipelines au Canada. Et des experts jugent capital l’entretien des oléoducs, y compris les plus récents, pour éviter les fuites.

Bien que frustrés de ne pas être entendus, les autochtones favorables à l’exploitation pétrolière ne voient pas d’un mauvais oeil la médiatisation des mouvements tels que Idle no More. « Développer des droits autochtones est une bonne chose, estime Trevor McLeod. Cependant, les droits à eux seuls ne donnent pas d’emplois aux jeunes autochtones. Ce dont nous avons besoin, c’est plus d’engagements pour construire une force économique. »