Comment expliquer le rayonnement culturel de Montréal?

Photo: Yves Renaud Montréal s’est taillé une niche de choix dans l’exportation de produits culturels, notamment avec le récent opéra «The Wall».

En adaptant un peu — mais juste à peine — une célèbre remarque de Mordecai Richler, on peut oser dire qu’il existe deux types d’artistes montréalais « de renommée internationale » : les mondialement connus et les mondialement connus à Montréal. À l’évidence, la très enviable première catégorie ne compte que quelques noms de renom.

En ratissant jusqu’aux groupes et aux institutions, on accouche vite fait, bien fait, d’une liste qui comprend Leonard Cohen et Céliiiiiiine, bien sûr, Arcade Fire et Simple Plan, mais aussi l’Orchestre symphonique de Montréal et maintenant Yannick Nézet-Séguin, le Cirque du Soleil, évidemment, puis le Musée des beaux-arts. Ce qui est déjà impressionnant pour une ville de cette taille.

Seulement, une renommée comme un rayonnement ne se mesurent pas qu’à la réputation de ses stars. « Il faut regarder davantage que la pointe de l’iceberg », résume Éric Albert, vice-président de Mishmash, en citant le cas du groupe Les Cowboys fringants, qui rentre d’une tournée en Europe francophone.

Mishmash est une autre excroissance de XPND Capital du « dragon » des affaires Alexandre Taillefer (les taxis Téo, Voir, L’actualité…). La banque de risque pense investir de 15 à 20 millions en exportations culturelles d’ici la fin de la décennie.

Le collectif a été lancé il y a six mois environ, précisément pour faire rayonner « l’esprit d’avant-garde et d’innovation des créateurs montréalais et québécois sur la scène internationale ». Productions opéra concept MP fait partie du groupe de départ.

Sa production Another Brick in The Wall – l’opéra sera reprise à Cincinnati en 2018. M. Albert ajoute que les pourparlers se poursuivent avec Paris, Toronto, Calgary et Los Angeles. « En plus, le quart des spectateurs de la création montréalaise venait de plus de 100 kilomètres de Montréal, du jamais vu à l’opéra », dit-il fièrement.

Comment ça marche ?

« Des ambassadeurs culturels, nous en avons beaucoup plus qu’on pense », enchaîne Valérie Beaulieu, directrice générale de Culture Montréal, organisme qui rassemble les forces vivres de la métropole culturelle. « Il ne faut pas comparer Montréal à Londres, Paris ou New York. Par contre, la ville se compare avantageusement à des villes comme Barcelone, San Francisco ou Berlin. »

Montréal n’est donc pas world famous que chez elle. « C’est un centre culturel connu dans le monde, dit encore la directrice. Ce n’est même pas un secret bien gardé : c’est su et reconnu partout, par exemple dans le numérique. »

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’illumination interactive du pont Jacques-Cartierna été conçue par six firmes fédérées autour du vaisseau amiral Moment Factory.

L’oeuvre Connexions vivantes d’illumination interactive du pont Jacques-Cartier, inaugurée cette semaine, a été conçue par six firmes fédérées autour du vaisseau amiral Moment Factory. Une autre compagnie montréalaise, Ombrages–Éclairages publics, réalise des mises en lumière partout dans le monde. Elle développe le plan lumière de Casablanca, au Maroc, un des plus ambitieux au monde.

« Il y a ici un écosystème fort de créateurs dans une multitude de domaines », dit encore Mme Beaulieu, qui accepte ensuite de chercher des causes à cette créativité bouillante. Comme M. Albert, elle cite les centres de formation, les universités et les collèges, bien sûr, mais aussi les grandes écoles en musique, danse, théâtre ou cirque. Elle parle des institutions phares des musées, des maisons de la culture, de la Grande Bibliothèque et des petites, de l’ONF ou des festivals.

Mme Beaulieu pointe aussi vers de l’impalpable pourtant bien réel, le surperflu qui demeure la seule nécessité. « Il y a ici un sentiment de bien-être, de tolérance et de sécurité qui attire et retient les créateurs », dit-elle. Le magnat du rire et autre « dragon » de la télé, Gilbert Rozon, parrain des festivités du 375e anniversaire de Montréal, résume le tout en parlant d’une ville « le fun ».

Reste à ajouter la réalité bilingue et le caractère francophone. Il faut le souligner à nouveau : la plupart, sinon toutes les réussites planétaires se font soit en anglais, soit sans paroles (en danse, en cirque). « À Culture Montréal, nous disons que le français est notre langue commune, mais que chacun est libre de créer dans la langue de son choix, évidemment, termine la directrice. Et puis, le français, ce n’est surtout pas un obstacle : c’est un atout qui s’ouvre sur un marché de 300 millions de personnes dans le monde. »


À l’aide !

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes mondialisés ? Non, répond franchement Valérie Beaulieu, directrice de l’organisme Culture Montréal. Elle rappelle que l’écosystème riche, complexe et fragile de la création culturelle repose d’abord et avant tout sur des créateurs.

Pourtant, le soutien de l’État québécois pour les accompagner stagne ou recule — mais avance et progresse du côté fédéral. Le Conseil québécois du théâtre déposait cette semaine une pétition de 3500 noms demandant un investissement de 40 millions dans le budget du Conseil des arts et des lettres du Québec. « Il ne faut pas oublier le coeur créatif de la ville, dit encore Mme Beaulieu. Nous avons investi dans les infrastructures au cours des dernières années, et c’est très bien. Maintenant, il faut un rééquilibrage des budgets du CALQ pour soutenir les créateurs et les artistes. »

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