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Montréal par le bout du nez

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'odeur du bagel fraîchement sorti des boulangeries du Mile-End est un symbole olfactif de Montréal.

Le souvenir d’une ville se fixe souvent autour de l’impression qu’elle laisse sur nos papilles gustatives, du murmure soufflé au creux de l’oreille ou des effluves qu’elle distille dans les narines de ceux qui l’habitent. Connaître et reconnaître une métropole, c’est d’abord en embrasser la réalité sensorielle. En guise de coup de chapeau pour ses 375 chandelles, portrait de Montréal en cinq sens, en compagnie de Fred Pellerin, Nathalie Bondil, Michel Rabagliati, Kim Nguyen, Anaïs Barbeau-Lavalette, Philippe et Ethné de Vienne, Sylvain Bellemare, Socalled, Élyse Lambert et Isabelle Michaud. Tous des Montréalais de coeur, au nez fin et aux sens en alerte.

Difficile d’imaginer Paris sans humer l’odeur des marrons grillés ou des grains de café rôtis. Ni Amsterdam sans quelque effluve de marijuana. Ou Venise, dont le remugle unique de ses canaux odorants n’a d’égal que sa beauté. Penser au port de Boston, c’est déjà flairer les fumets graisseux de palourdes et de poisson frit, sur fond de fudge chocolaté.

La métropole a-t-elle une odeur bien à elle ? Pour plusieurs de nos interviewés, le portrait de Montréal ne saurait être complet sans que se greffe au bouquet de leurs sensations olfactives celle, toute fumante, du bagel fraîchement sorti des boulangeries du Mile-End.

 

On a beau dire, et beau connaître le beignet rond à la pâte sucrée, icône de la métropole dans tous les guides touristiques, il continue son travail de séduction auprès des vétérans de la métropole. « L’odeur du bagel chaud, rapporté lors de la toute première neige, au chaud dans le creux de ton manteau, c’est une expérience olfactive unique, qu’on peut vivre juste à Montréal », insiste Philippe de Vienne, marchand d’épices et maître en arômes de tout genre. Celui qui sillonne la planète à la recherche des aromates les plus capiteux ne démord pas de l’impression laissée par le fumet suave du petit pain juif, dont l’odeur infuse l’air de certains coins de la métropole depuis le début du siècle.

En matière de bagel, abondent les amateurs, le summum de l’expérience est d’ailleurs affaire de minutes. « L’odeur du bagel chaud, c’est celle qui me rappelle le plus Montréal, surtout quand il est 11 heures le soir. Car le lendemain, c’est pas pareil. L’espérance de vie de l’odeur d’un bagel, c’est à peu près une heure et demie. Après ça, le déclin est amorcé ! » nuance Michel Rabagliati, bédéiste à la fibre nostalgique qui a décliné dans ses cases plusieurs monstres sacrés de la métropole.

D’orge et de cannelle

Nombreux sont les épicuriens pour qui les vapeurs d’orge et de malt fermentés ressenties dès l’approche de Montréal sur le pont Jacques-Cartier sont au nombre des odeurs indissociables de la ville. « Mes premiers souvenirs olfactifs de Montréal, je les ai vécus à La Ronde alors que flottait, dès l’île Sainte-Hélène, cette forte odeur de malt et de céréales cuites », affirme Élyse Lambert, sommelière et conseillère en vin.

Selon l’humeur des vents, l’odeur enveloppe tout le bas de la ville, s’aventure du côté Plateau et vagabonde jusque dans Hochelaga-Maisonneuve. « Ce n’est pas nécessairement une odeur ultraplaisante, mais cet arôme m’a marqué, adolescent, quand je me promenais sur le Plateau », confie le cinéaste Kim Ngyuen.

Le nez des Montréalais est aussi fortement sollicité dans le métro, pense Michel Rabagliati, qui reconnaît sa ville à l’odeur unique de ses entrailles. « À Montréal, tu sais que tu n’es pas à Paris. Cette poche d’air puissante qui t’assaille quand tu ouvres les portes battantes du métro, c’est typique. Cette odeur de moteur chauffé, d’arachide et d’humidité de cave, ça a toujours fait partie de ma vie, de mon enfance, de mon adolescence », raconte le créateur de Paul.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Anaïs Barbeau-Lavalette

Pour avoir maintes fois posé sa caméra dans Centre-Sud, Anaïs Barbeau-Lavalette associe maintenant ce quartier populaire à l’odeur puissante et sèche du tabac de l’usine Macdonald Tobacco. Son propre quartier, dit-elle, lui rappelle plutôt le parfum de cannelle qui enveloppe les abords de la rue des Carrières, notamment la piste cyclable qui serpente dans l’ombre de l’incinérateur du même nom. « Pour moi, mon quartier sent la brioche à la cannelle », dit-elle.

À deux jets de pierre de là, le conteur Fred Pellerin succombe quant à lui à l’odeur des cannelés vanillés au coeur tendre de la Fabrique Arhoma. À chacun de ses passages à Montréal, il ravit la production quotidienne de ce fondant odorant, dont tout le voisinage caxtonien s’est fait vanter les mérites. « Il y a comme un effet de Pavlov nasal dès que je rentre là, une finesse tant dans la cuisine que la pâte. La croûte dure, le centre semi-mou. Quand je rentre là, le plaisir de l’odeur est multiplié parce qu’il est partagé et très attendu. »

Parfums de saison

Mais le registre des odeurs de la métropole atteint son apogée aux changements de saison, affirment nos interviewés. La palette des effluves se déploie surtout au printemps, lorsque les miasmes du dégel s’entrechoquent aux parfums des premières floraisons. Le contraste culmine quand le fumet campagnard des porcheries vient se superposer au nuage de diesel des moteurs de Formule 1. « C’est quand même étrange de sentir le lisier en pleine zone urbaine », note la parfumeuse Isabelle Michaud. « L’odeur de l’humidité, celle de la poussière laissée par les camions à brosse qui nettoient les rues, l’odeur de caillou mouillé. Pour moi,ajoute-t-elle, ça sent les premières chaudes journées d’été à Montréal. »

On dit que dès l’utérus, le bébé connaît ses premières expériences olfactives. Pas étonnant que les souvenirs les plus prégnants soient ceux laissés dans l’enfance par des senteurs de toutes sortes. Pour Ethné de Vienne, née à Trinité-et-Tobago, l’odeur de la métropole reste indissociable de celle, unique, des manteaux de fourrure humectés par la neige mouillée. Une odeur captée lors des premières tempêtes de neige vécues à Montréal. « C’est une odeur très particulière, je dirais une odeur d’animal que je n’avais jamais sentie auparavant. »

Si Montréal était un parfum…

S’il fallait concentrer en une seule fragrance les odeurs, suaves ou fétides, qui exhalent de la métropole, ce parfum devrait comporter plusieurs notes incontournables, selon Isabelle Michaud, Montréalaise d’adoption et parfumeuse de métier.
 
D’abord, en note de tête, une touche métallique, poivrée, sèche, un brin amer, qui rappellerait les casseroles du printemps érable, typiques de l’effervescence de Montréal. Puis l’âme du parfum recelerait une note de patchouli, cette odeur typique des années 70 qui fait écho à l’esprit bohème de la ville de Montréal, à sa diversité, son ouverture d’esprit, son côté hypercréatif, mais aussi porteur de grandes idées, estime ce nez, formé à l’Institut supérieur international de la parfumerie à Versailles.
 
Côté floral, « il y aurait aussi une note d’iris, pour l’iris versicolore — qui est l’emblème du Québec — et qui possède des notes froides, vertes, lisses et poreuses, qui simule une odeur de béton, très représentatif de Montréal dans son architecture, avec le Stade olympique, le Montréal souterrain et Habitat 67. Ça prend cette note d’iris dans le parfum de Montréal », estime Isabelle Michaud.
 
En note de fond, pour l’assise du parfum, elle ajouterait une note de cèdre. « C’est une odeur sublime que l’on sent quand on marche dans les grands parcs de Montréal et sur la montagne », ajoute la créatrice des eaux de toilette Monsillage.
 
Et pourquoi pas une touche d’encens pour évoquer l’héritage religieux et catholique de Montréal, enrichie d’un peu de mousse de chêne pour traduire le côté aquatique infusé au fond de l’air urbain par la proximité du fleuve. « Montréal est une île, donc j’ajouterais une note salée, avec une touche d’algue. Aussi, de la mousse de chêne, où l’algue et ce côté humide dominent. »
 
Pour finir, Isabelle Michaud couronnerait le tout de muscs, ces effluves forts, autrefois considérés aphrodisiaques, pour incarner la chaleur humaine de Montréal et refléter sa joie de vivre. « Voilà, à mon nez, le parfum de Montréal. »

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