La lente marche vers l’égalité

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
«Quand on regarde seulement du côté des avocates, on constate beaucoup d’enjeux de conciliation travail-famille, une faible présence chez les associés et une rémunération qui représente la moitié de celle des hommes», précise Sophie Brière.
Photo: iStock «Quand on regarde seulement du côté des avocates, on constate beaucoup d’enjeux de conciliation travail-famille, une faible présence chez les associés et une rémunération qui représente la moitié de celle des hommes», précise Sophie Brière.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Nombreuses sont les femmes qui occupent des emplois traditionnellement réservés aux hommes. Si cette ascension s’est réalisée en bousculant les pratiques et les cultures, le défi est maintenant que ces femmes désirent demeurer en poste.

Oui, il est vrai qu’on rencontre de plus en plus de femmes dans des emplois habituellement masculins. Toutefois, le parcours de ces femmes n’est pas toujours facile et il se révèle même souvent complexe. Les statistiques le prouvent : les écarts persistent entre les femmes et les hommes. Certains secteurs, comme le génie civil, sont encore largement occupés par des hommes : elles ne comptaient que pour 27 % des inscriptions au baccalauréat entre 1999 et 2006 et, en 2013-2014, seulement 13,6 % des membres de l’Ordre des ingénieurs du Québec étaient des femmes. Ailleurs, en médecine par exemple où la présence des femmes est marquée depuis longtemps, ce n’est que dans certaines spécialités qu’on les trouve : en gériatrie, en pédiatrie et en dermatologie, alors qu’elles sont sous-représentées en chirurgie cardiaque, en neurologie ou en chirurgie orthopédique.

Isabelle Auclair

Trois chercheuses de l’Université Laval, Sophie Brière, Isabelle Auclair et Dominique Tanguay, ont voulu comprendre les mécanismes liés à la progression et surtout à la rétention des femmes dans ces métiers où émergent certaines pratiques porteuses de changement.

Chaque secteur sa réalité

« Depuis deux ans, on visite des organisations de différents secteurs où il y a eu une progression importante de la présence des femmes. On veut savoir pourquoi elles sont là, pourquoi elles restent en poste et on regarde aussi ce qui a été fait ou pas pour que les femmes demeurent et progressent avec une qualité de vie au travail », explique Sophie Brière, directrice de la recherche.

Dans une démarche qualitative, le projet a suscité une forte réponse. Certaines organisations demandaient même à participer au projet. Le temps de compiler toutes les réponses, le projet se poursuivra encore quelques mois. Mais dès à présent, « on a des constats et des conclusions par secteurs. L’intérêt est de tout mettre en commun afin de faire le partage entre ces derniers », lance Mme Brière. L’approche organisationnelle apporte, elle aussi, une perspective nouvelle. On n’a pas voulu poser la question de manière personnelle : les femmes se démarquent-elles ? Ont-elles besoin de formation ? « On s’est plutôt concentrées sur les barrières dans les organisations. À l’inverse, si l’intégration fonctionne, c’est parce qu’elles ont agi pour faciliter la présence de ces femmes », déclare la chercheuse.

Les secteurs abordés ont été celui de la santé, avec les médecins, pharmaciennes et dentistes, ensuite le secteur de la finance, surtout celui des banques, le secteur des sciences et du génie, celui du droit et de la sécurité publique, où l’on trouve les avocates, les agentes correctionnelles et les policières, le secteur de l’inspection et finalement celui de l’éducation, et précisément les directions collégiales.

Les perdantes

Chez les ingénieures, les avocates et chez certains médecins, les enjeux sont toujours importants. « Quand on regarde seulement du côté des avocates, on constate beaucoup d’enjeux de conciliation travail-famille, une faible présence chez les associés et une rémunération qui représente la moitié de celle des hommes », précise Sophie Brière. Même son de cloche en médecine : « L’organisation du système de santé fait que les médecins sont presque des travailleurs autonomes, l’appartenance organisationnelle n’y est donc pas la même que dans d’autres secteurs puisque souvent elle repose sur des stratégies personnelles », ajoute Isabelle Auclair. Ce sont deux secteurs où la rémunération se fait à l’acte. « Sans bons rendements, une femme peut se faire dévaloriser parce qu’elle aura été moins présente. » Il existe toujours un vaste sentiment de culpabilité et encore de nombreux stéréotypes sur la performance.

Sophie Brière

Il est souvent mentionné que le congé de maternité reste un frein à une carrière ou à tout le moins un grand ralentisseur. Même si les règles sont claires dans ce dossier, il reste encore la perception culturelle : « Un tel congé est souvent vu comme une problématique. Il doit y avoir un changement de mentalité et certaines organisations malheureusement ne veulent pas innover et changer leurs pratiques », précise Sophie Brière.

Les gagnantes

Du côté des inspectrices et étonnamment chez les agentes correctionnelles, cela semble très bien se passer : « De façon très surprenante, il y a presque 50 % de femmes qui travaillent dans des centres de détention pour hommes. Quant aux inspectrices qui visitent des chantiers de construction, des usines et des fermes, elles semblent très bien appuyées par leurs organisations », affirme Sophie Brière.

Les pratiques de conciliation travail-famille constituent une bonne part de la rétention des femmes dans certains secteurs. « Toute l’organisation du travail joue aussi pour beaucoup. Les systèmes de remplacement pour les congés de maternité sont très efficaces ainsi que la gestion de dossiers par équipe », explique la directrice. Les femmes qui bénéficient d’horaires flexibles semblent elles aussi profiter d’une meilleure qualité de vie au travail.

Dominique Tanguay

L’avènement des femmes dans certains secteurs et les aménagements qui ont suivi profitent aujourd’hui aux hommes aussi. « Par exemple, dans le milieu policier, on a développé des techniques qui font en sorte que, peu importe la force, on peut intervenir de manière efficace. Les hommes sont bien contents d’utiliser moins de force ! Ça a amené une réflexion et obligé à améliorer les pratiques. Et on se rend compte que les innovations sont positives pour tous », déclare Isabelle Auclair.

Selon Sophie Brière, la solution n’est ni simple ni universelle. Mais des pistes poussent les chercheuses à affirmer « que des stéréotypes s’installent très tôt dans la vie, dès l’école primaire, pour se développer à l’université et s’ancrer dans les milieux de travail ». Elle ajoute qu’« il faut être collectivement capable de changer les mentalités et de poursuivre un travail d’éducation. Il faut que les organisations opèrent un changement de culture en prenant la dimension de front et en facilitant le travail des femmes. Ce qui est primordial reste et demeure de bonnes conditions de travail ».

Les trois chercheuses sont responsables d’un colloque intitulé « La progression des femmes dans des professions et métiers historiquement occupés par des hommes » qui se tiendra les 10 et 11 mai, dans le cadre du congrès annuel de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).