La démolition du pont Champlain menace l’habitat de faucons pèlerins

Marilou Skelling, directrice des opérations à Services environnementaux Faucon, tient un faucon pèlerin baptisé Jackie.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Marilou Skelling, directrice des opérations à Services environnementaux Faucon, tient un faucon pèlerin baptisé Jackie.

La construction du nouveau pont Champlain et le démantèlement de l’ancien sont une opération logistique d’une complexité inouïe. C’est sans compter qu’il faudra procéder à un important déménagement : celui d’un couple de faucons pèlerins qui y niche depuis quelques années. 

Chaque fois que vous empruntez le pont Champlain, vous êtes observés de près par un prédateur qui a plusieurs meurtres à son actif. Une redoutable machine à tuer qui peut repérer sa proie à plus de six kilomètres et foncer sur elle à 300 km/h.

Vous n’avez pourtant rien à craindre du couple de faucons pèlerins qui niche dans la structure de béton depuis quelques années. Classé espèce vulnérable, c’est plutôt lui qui doit être protégé, et qui devra être déménagé avec tous les égards sur le nouveau pont lorsque sera démantelé l’ancien.

Chaque printemps depuis 2012, un couple de faucons pèlerins, fort probablement le même, installe ses pénates dans une petite boîte munie de perchoirs et de gravillons pour retenir les oeufs fixée au béton du pont Champlain par le service environnemental de Ponts Jacques Cartier et Champlain Inc. (PJCCI) C’est sa « résidence d’été », où il se pose après un vol long-courrier en partance de l’Amérique du Sud ou des États-Unis.

Roi des hauteurs, le faucon pèlerin aime à nicher sur les constructions en haute altitude, comme les ponts et les tours de bureaux. À Montréal, où une dizaine de couples se disputent le territoire, des nids — plutôt des oeufs, car le faucon ne construit pas de nid, mais s’assure que les oeufs ne roulent pas en bas — ont été observés notamment sur la cheminée de l’incinérateur des Carrières, la tour de l’Université de Montréal, le pont Honoré-Mercier et l’échangeur Turcot.

Depuis quelques années, les spécialistes remarquent que cet oiseau rapace s’adapte plutôt bien à la ville, où les corniches des falaises naturelles ont fait place à celles des gratte-ciel.

Même qu’en raison de l’abondance de pigeons et autres proies en milieu urbain, il migrerait de moins en moins. Sauvés du danger d’extinction, les faucons n’en sont pas moins protégés. Ils font partie des 90% des espèces encadrées par la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune qui interdit de perturber la nidification ou de détruire un nid.

Espèces protégées par PJCCI

Faucon pèlerin
Hirondelle à front blanc
Couleuvre brune
Chevalier cuivré
Rainette faux-grillon
 

Un déménagement forcé

Le moment du démantèlement du vieux pont n’est pas encore déterminé. Mais étant un succès, les « condos » à la disposition de ces oiseaux rapaces, une gracieuseté d’Infrastructure Canada, devront être installés sur le nouveau pont une fois sa construction achevée.

Le coût de ce déménagement inusité ? Le consortium Signature sur le Saint-Laurent Construction, qui bâtit le nouveau pont, n’a pas été en mesure de fournir l’information au Devoir, mais il confirme que « le nombre de nouvelles boîtes de nidification […] sera au minimum égal au nombre de nids de faucons pèlerins existants sur le pont Champlain ».

« Ce n’est pas une garantie que les faucons vont y retourner, mais ils ont l’habitude d’y nicher et ils sont assez instinctifs », souligne Marilou Skelling, dont l’entreprise est chargée du suivi de l’espèce pour le compte de PJCCI.

Pour Martin Chiasson, directeur de l’environnement à PJCCI, il y a un avantage à tenter d’influencer l’endroit où le faucon va nicher, à la fois pour assurer sa protection et pour que les travaux planifiés ne soient pas empêchés par la présence de l’oiseau.

« On essaie, mais on n’a pas le contrôle. Une année, le faucon avait décidé d’aller s’installer dans la structure, hors de la boîte. Ça peut poser problème s’il vient nidifier à un endroit où il y a des travaux prévus. Il faut faire une intervention d’urgence et, s’il y a des oisillons, c’est compliqué.

La boîte, sa conception avec perchoirs, son orientation à l’abri des vents dominants, tout est pensé pour que l’oiseau s’y installe. « On met toutes les chances de notre côté pour que tout le monde soit content. »

 

 

Oiseau territorial

Reconnu comme étant un oiseau de proie très territorial, le faucon mâle reprend ses droits sur son domaine de quelque 3 à 5 km de rayon lorsqu’il revient de la migration au printemps. Il est plutôt fidèle à ses habitudes — et retrouve la même femelle même s’ils ont été séparés pendant leurs vacances dans le sud —, mais il arrive qu’il change de territoire parce qu’un fauconneau plus fringant lui tient tête.

Installés depuis 2002, les nichoirs du pont Champlain ont déjà été déplacés en raison de travaux, mais les faucons ont toujours su les retrouver le printemps venu. « On essaie toujours de placer les boîtes dans une zone où le nid ne subira pas de travaux », explique Mme Skelling.

En milieu naturel, le ministère de la Faune recommande une zone libre de perturbations dans un rayon de 250 mètres autour du nid et d’une zone tampon supplémentaire de 100 mètres. « En milieu urbain, c’est impossible, dit la biologiste. Il faudrait interdire toute circulation sur le pont. »

Et s’ils ne revenaient pas sur le pont le printemps venu ? « C’est possible. Ils pourraient par exemple décider d’aller sur une des hautes tours de l’île des Soeurs, ou ailleurs en hauteur, poursuit-elle. Mais le pont Champlain va continuer de faire partie de leur territoire. »

Les hirondelles changent d'adresse

Pour que les hirondelles à front blanc continuent de faire le printemps aux abords du pont Champlain — où vit la plus importante colonie au Québec —, il faudra les déménager elles aussi. Car elles font leur nid depuis plusieurs années sur la structure de béton, très propice à la construction de leurs petits condominiums de boue, qu’elles réutilisent année après année lorsqu’elles reviennent du sud. « Plusieurs hirondelles vont perdre leur nid lorsque le pont va être démantelé », confirme Martin Chiasson, directeur de l’environnement à la société Ponts Jacques Cartier et Champlain Inc. (PJCCI)

Les hirondelles construisent leurs nids très près les uns des autres. « Elles vont préférer le béton, car c’est plus poreux. C’est pourquoi on en voit moins sur le pont Victoria, dont la structure est en métal », explique Marilou G. Skelling, biologiste et directrices des opérations chez Services environnementaux Faucon. Ces messagères du printemps vont aussi privilégier les structures anthropiques et si possible avec des angles qui limitent leurs efforts et facilitent leur savante ingénierie.

C’est pourquoi, depuis deux ans, trois modèles de poutrelles de nidification, semblables à celles adoptées par les hirondelles, ont été testés. Un modèle a fait mouche auprès des hirondelles à front blanc et sera installé en grand nombre en particulier sur l’estacade, pour les encourager à y bâtir et à délaisser l’actuel pont. « On ne peut pas leur mettre des panneaux de signalisation et des lumières pour les attirer, plaisante Mme Skelling. Mais avec les éléments qu’on met en place, il y a de fortes chances qu’elles y aillent. »
2 commentaires
  • Jean-Paul Carrier - Abonné 29 avril 2017 03 h 02

    Ouf!

    Tout un titre!

    • Pierre Robineault - Abonné 29 avril 2017 12 h 23

      Faut qu'on se fasse à l'idée, n'est-ce pas?