Le Canada placé devant ses responsabilités dans l'affaire Omar Khadr

Me Dennis Edney, le défenseur d’Omar Khadr: «On est tous complices parce qu’on n’a rien dit.»
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Me Dennis Edney, le défenseur d’Omar Khadr: «On est tous complices parce qu’on n’a rien dit.»

« Ça fait déjà 14 ans. » On ne sait plus si c’est de l’exaspération ou de la lassitude dans la voix de Dennis Edney, l’avocat du citoyen canadien Omar Khadr, qui célébrera le 7 mai prochain ses deux ans de liberté retrouvée après avoir connu le camp de Guantánamo et les prisons canadiennes. Peut-être bien les deux.

« Cette saga de 14 ans doit connaître son dénouement. Le gouvernement canadien doit maintenant s’excuser au nom de tous les Canadiens pour les abus et la torture perpétrés à l’endroit d’Omar Khadr. » C’est le message — le plus important de tous, bien plus que les 20 millions demandés en compensation, selon lui — que porte Me Edney ces jours-ci, en tournée dans les grandes villes canadiennes. « Je suis ici pour demander aux Canadiens d’interpeller leur gouvernement pour qu’il s’excuse », répète-t-il, avec fermeté, blâmant le gouvernement fédéral, d’abord libéral puis celui du Parti conservateur de Stephen Harper, d’avoir fait la sourde oreille et de ne jamais avoir rapatrié son client.

Né à Toronto, Omar Khadr avait suivi sa famille en Afghanistan pour combattre aux côtés des talibans, a été capturé par les Américains, enfermé et torturé alors qu’il n’avait que 15 ans, et qu’il n’était qu’un enfant.

« On est tous complices parce qu’on n’a rien dit », croit Me Edney. Peut-être. Mais ces jours-ci, une pétition qui a récolté plus de 1100 noms circule dans tout le Canada pour demander que le gouvernement fasse son mea culpa. Dans le lot, une majorité d’appuis de Québécois, soit plus de 670 signatures. Les Québécois comprennent peut-être mieux les libertés fondamentales, avance Me Edney. « Ils sont peut-être moins apathiques que dans le reste du Canada. »

Des nouvelles d’Omar

Au passage, il en profite pour donner des nouvelles de son client, devenu comme un fils au fil de ces 14 années de complicité. « Il va bien », lance-t-il lorsqu’on s’enquit de son protégé, même si quelque chose sera à jamais brisé en lui. « Si tu le rencontrais, tu verrais comme il est beau. » En convalescence d’une opération à l’épaule, le jeune homme d’aujourd’hui 30 ans a entrepris d’étudier pour devenir infirmier et fait du bénévolat comme interprète auprès de réfugiés.

Et il vit depuis peu en appartement, non plus chez Dennis Edney, qui l’avait accueilli à sa sortie de prison, une proximité qui avait été critiquée. « Pour moi, c’était impossible que je laisse quelqu’un d’aussi vulnérable sans me battre pour le sortir de là. Et j’ai réalisé que oui, je devais être plus qu’un avocat. Parce que de toute façon, il n’y a pas de lois à Guantánamo. »

Dennis Edney admet qu’il avait sous-estimé la cause. « Plus d’une fois, j’ai voulu m’en aller. Mes économies y sont passées, j’ai mis ma vie de côté, j’ai manqué la remise des diplômes de mes enfants… Dieu merci, ils m’aiment encore ! dit-il. Mais si j’avais voulu tout abandonner, il aurait fallu que je me mente à moi-même. » Et ça, il ne le pouvait pas.

C’était clair depuis le jour où cet avocat a vu cet enfant-soldat enchaîné et assis par terre dans une cellule, comme un oiseau blessé. « Je ne pouvais pas m’empêcher d’éclater en larmes même si j’étais censé être l’homme fort et réconfortant. J’ai été touché, reconnaît-il, sans gêne. C’est bien au-delà d’une affaire criminelle. C’était une question d’humanité. »

Aller de l’avant

Malgré tout, pour Dennis Edney, la défense d’Omar n’est pas la cause d’une vie. Du moins, il ne veut pas qu’elle le soit. « J’espère qu’on sera des amis aussi longtemps que je serai là, mais… je voudrais aller de l’avant », dit l’avocat, qui travaille à d’autres causes. Même si, pour son protégé, il a plaidé jusqu’à la Cour suprême des États-Unis et la Cour d’appel fédérale à Washington. Au Canada, il a gagné trois causes pour le même crime devant la Cour suprême. « Les libéraux et les conservateurs ont contesté en appel chacun des pouces que je gagnais. Ça ne fait aucun doute qu’ils souhaitaient que je fasse faillite », note-t-il.

Il l’a en effet frôlée, mais se considère néanmoins comme plus « riche ». Avec assez de force encore pour lutter, 14 ans plus tard, et réclamer que le Canada reconnaisse ses torts. « J’ai communiqué avec le gouvernement et, pour le moment, il semble que nos horaires ne coïncident pas, dit-il. J’espère que ça veut dire qu’il se pourrait que ça se fasse bientôt ». À l’exaspération de sa voix s’est soudainement ajouté un peu d’espoir.

6 commentaires
  • Eric Vallée - Inscrit 26 avril 2017 02 h 34

    Pas d'excuses!

    Lui et sa famille souhaitaient la mort de nos soldats en Afghanistan, et là son avocat voudra probablement qu'on lui paye un ou deux millions? Elle est où la limite à se faire insulter.

    • Anne-Marie Lapointe - Abonné 26 avril 2017 12 h 36

      Je ne comprends pas ce commentaire. Le Canada a laissé pourrir à Guantanamo un enfant-soldat, de toute évidence manipulé par son père. Plutôt que de lui offrir un procès équitable, nous l'avons laissé dans une prison dans laquelle il a été torturé de la pire des façons, et ce, au mépris du droit international. Alors que tous les autres prisonniers étaient rappatriés dans leur pays respectif, nous, lâchement, nous l'avons laissé entre les mains de ses bourreaux. Que c'est lâche! Lui offrir des excuses est la moindre des choses, il me semble. Le Canada a fauté dans ce dossier, et gravement. Toute personne a droit à un procès juste et équitable : nous sommes dans un État de droit.

    • Marc Lévesque - Abonné 26 avril 2017 14 h 55

      Des excuses. Oui.

      Nos soldats faisaient parti d'une invasion et d'une guerre illégale en Afganistan dont beaucoup des soldats alliés souhaitaient vraisemblablement la mort de gens qui étaient bien chez eux.

      Le 27 juillet 2002 il y a eu un massacre commis par les envahisseurs (US, Canada, etc) et le citoyen Canadien Omar Khar encore enfant à 15 ans était le seul survivant malgré ses blessures atroces. Il a ensuite été transporté de prison illégale en prison illégale ou il a torturé puis jugé illégalement par un tribunal militaire, et à faute de preuve il est resté isolé dans cette prison jusqu'a ce qu'il signe, huit ans plus tard, un aveu en échange de son transfer au Canada. Pendant c'est huit ans le Canada aurait pu, comme tout les autres pays alliés l'ont fait, repatrier leurs citoyens, mais pour Omar, le seul enfant, le Canada ne l'a pas fait.

      Voila un peu pourquoi je crois que des excuses officiels sont appropriés.

  • Gilles Racette - Inscrit 26 avril 2017 05 h 53

    Il y a eu aussi une autre victime

    dont personne ne parle jamais dans cette triste et malheureuse histoire, ce soldat, père de famille qui a été arraché au siens, quelqu'un s'est il déjà excusé à sa famille? et en passant,les parents de Omar Khadr, qui ont envoyé un enfant a la guerre pour tuer des soldats n'avaient ils pas une certaine part de responsabilités aussi? le Canada doit il s'excuser pour ça aussi?

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 avril 2017 16 h 12

      Quand on va envahir un autre pays, il faut s,attendre à se faire accueillir avec une brique et un fanal...

  • Colette Pagé - Inscrite 26 avril 2017 19 h 37

    Assez tergiversé !

    Obligé par son père de quitter Toronto pour devenir enfant soldat en Afghanistan.

    Fait prisonnier à 15 ans à Guantanamo, torturé, trouvé coupable par un tribunal militaire, poursuivi aux États-Unis pour l'assassinat d'un soldat américain en Afghanistan.

    Rapatrié au Canada, trois jugements en sa faveur, jugements toujours portés en appel par le Gouvernement conservateur. Cela suffit.

    Le calvaire a assez duré. Que le Gouvernement négocie et que l'enfant soldat soit indemnisé.