Une Exposition universelle est-elle possible aujourd’hui?

Expo 67 fut l’occasion « d’une catharsis constitutive de l’identité québécoise moderne », résume Pauline Curien, qui s’est intéressée au sujet dans sa thèse doctorale en 2003 et qui travaille aujourd’hui aux Hautes Études internationales de l’Université Laval. Nous lui avons demandé si un événement d’une telle envergure pourrait avoir lieu aujourd’hui, 50 ans plus tard. « Oui et non », a-t-elle répondu. Voyez pourquoi.

Un événement de l’envergure d’Expo 67 pourrait-il avoir lieu aujourd’hui ?

Oui, dans la mesure où une volonté politique, ça peut vraiment déplacer des montagnes. Certains poussaient de hauts cris en raison des dépenses excessives, mais malgré cela, des personnes la voulaient absolument, des personnes qui détenaient le pouvoir. […] Regardez ce qu’a fait le maire Labeaume avec son éléphant blanc, ici à Québec. Les opposants considèrent que c’était des dépenses exagérées, mais il avait des appuis, les appuis des bonnes personnes, et avec le caractère qu’on lui connaît, il l’a fait.

Pour Expo 67, ça reposait énormément sur le contexte de l’époque, une époque de grande croissance économique dans tous les pays de l’Occident. C’était les « Trente glorieuses ». Si ce contexte de ressources disponibles se présentait de nouveau, et si la capacité des autorités à se parler était simultanée, on pourrait refaire une Expo aujourd’hui.

Plusieurs affiches ont été créées par des artistes célèbres, dont Alfred Pellan et Jean-Pierre Dumont.

Quant aux objections, il y en aurait, bien sûr, d’ordre environnemental. On a dirigé, à l’époque, des travaux colossaux dans le fleuve et ce serait aujourd’hui controversé en raison des dégâts et de la pollution que ça ferait. Et je ne suis pas sûre qu’on pourrait reproduire les choses à l’identique, en creusant le fleuve et en modelant des îles. Il faudrait faire des études. À l’époque, encore fallait-il que le concept d’« étude » existe.

Je pense aussi qu’il serait difficile de refaire Expo 67, car le contexte socio-économique n’est plus le même. Expo 67 était un peu la dernière Exposition universelle du XIXe siècle. On était au XXe siècle, mais on était encore un peu au XIXe siècle dans la mesure où tout ce qu’on connaît des XXe et XXIe siècles(outils informatiques, Internet, télévision généralisée, etc.) n’existait pas. Découvrir le monde, ça pouvait passer par une Exposition universelle. Aujourd’hui, ça ne passe plus par une expo mais par la télé, nos ordinateurs… notre curiosité est déjà rassasiée.

Autre élément contextuel : à l’époque, c’était encore la guerre froide. Et une Exposition universelle, c’était la seule possibilité qu’on avait de découvrir des pays comme l’URSS, Cuba, la Tchécoslovaquie, des pays qui autrement étaient fermés comme des huîtres. Aujourd’hui, c’est banal d’aller à Moscou ou à Prague… et Cuba, n’en parlons même pas !

Je ne suis pas sûre qu’on pourrait reproduire les choses à l’identique, en creusant le fleuve et en modelant des îles

 

En résumé, quel a été l’impact sur la société québécoise ?

Pour ma thèse, j’ai rencontré une vingtaine de personnes en focus group et des témoins. Ils me disaient que l’Expo 67 avait changé leur vie, tant les visiteurs que ceux qui ont contribué à la bâtir et qui y ont travaillé. C’était unanime.

D’abord, ç’a changé la vie du public parce qu’il y avait énormément de choses à découvrir, ne serait-ce que les pays du bloc de l’Est, mais également tous les pavillons et les attractions.

La mise en scène d’une Expo comme ça, à l’époque, faisait en sorte que toute personne qui la visitait se sentait propulsée dans un univers de merveilles extraordinaires, et comme on faisait partie physiquement, par tous nos sens, de ce monde extraordinaire, on le devenait soi-même.

Comme si c’était un miroir de soi. C’est quelque chose de très émotif qui ne se mesure pas et qui est très subtil. On est happé par le merveilleux et on en fait partie. Ça se produit très rarement dans une vie.

Toujours concernant les visiteurs, le pavillon du Québec les a beaucoup impressionnés. Cela dit, les avis n’ont pas toujours été favorables. Ce pavillon a reçu son lot de critiques, tant pour son architecture que pour le contenu. Certains ont aimé qu’il représente un Québec ultramoderne et ultrabrillant. C’était le summum du progrès. On y voyait la représentation d’une mine, d’une ferme laitière dans un design très épuré et géométrique. Pas rustique du tout. Ça a déplu à certains. Mais le choix de la modernité avait été fait dans la représentation du Québec.

Enfin, pour les artisans de l’Expo, ceux qui l’ont bâtie, soit de jeunes hommes dans la trentaine, l’expérience professionnelle qu’ils ont vécue a été un tremplin incroyable. C’était une véritable chance de pouvoir mettre sur son CV qu’on a travaillé pour Expo 67, qu’on a participé à sa conceptualisation, recruté des fournisseurs.

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