Gilles Proulx raconte les clochers de Montréal

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Plan du premier Hôtel-Dieu, ancêtre de l’hôpital universitaire actuel, créé par Jeanne mance
Photo: Éditions Médiaspaul Plan du premier Hôtel-Dieu, ancêtre de l’hôpital universitaire actuel, créé par Jeanne mance

Ce texte fait partie du cahier spécial Religion

Montréal, ville aux cent clochers… oubliés. « Pour les nouvelles générations, ces clochers n’ont aucune signification », se désole Gilles Proulx, ancien animateur de radio reconnu pour son grand amour de l’histoire. Pourtant, comme il le raconte dans le livre De Ville-Marie à Montréal paru cette semaine, « c’est un projet d’évangélisation qui a amené des religieux et de fervents laïcs à fonder la ville dont nous célébrons le 375e anniversaire ».

Il faut presque faire un effort pour se rappeler le sujet de départ de l’entrevue lorsqu’on discute avec Gilles Proulx. Avec cet érudit qui a passé 50 ans derrière un micro, on peut parler dans un même souffle de la fondation de Montréal, de la Grande Noirceur, de l’actualité en Syrie et des enjeux entourant l’éducation. C’est que pour lui, tout est lié. « Si on ne sait pas qui nous sommes, on ne peut pas savoir où on va », dit l’ancien animateur de radio toujours très actif dans les médias à 77 ans, « l’âge limite de la lecture des Tintin », rigole-t-il, avouant avoir le nez dans L’affaire Tournesol.

Celui qui précise ne pas être un historien, mais plutôt un amant de l’histoire n’a pas hésité un instant quand la maison d’édition Médiapaul lui a proposé la rédaction de son dernier livre. À travers ses quelque 80 pages, Gilles Proulx raconte « les oubliés de l’histoire » que sont les gens de l’Église à travers un récit plein d’anecdotes, en puisant dans l’histoire officielle et populaire ainsi que dans ses propres recherches et visites.

« On parle souvent de la fondation de Montréal en partant de Maisonneuve. Mais avant lui, il y a eu des hommes et des femmes fous et folles de Dieu venus pour évangéliser et fonder le Jérusalem nord-américain », illustre-t-il.

S’il raconte cette histoire, Gilles Proulx critique au passage qu’on l’ait jetée aux oubliettes, ainsi que l’enseignement de l’Histoire en général. « Les nouvelles générations sont souvent des “ignorants instruits” bardés de diplômes qui n’attestent d’aucune formation historique », critique-t-il autant dans son livre qu’en entrevue téléphonique.

De Ville-Marie à Montréal fait aussi la part belle aux femmes dans la fondation de la métropole, « seule ville fondée conjointement par un homme et une femme ». Jeanne Mance a officiellement été reconnue comme cofondatrice de Montréal avec Maisonneuve en 2012. « Ces femmes instruites […] n’auraient sans doute pas pu jouer un tel rôle en dehors de l’Église ni dans la mère patrie à l’époque », écrit Gilles Proulx.

À partir d’extraits glanés ici et là dans De Ville Marie à Montréal agrémentés de commentaires de Gilles Proulx, voici l’histoire en bref de quelques religieuses et religieux sans qui Montréal ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui :

Jeanne-Mance. Jeune idéaliste qui rêvait d’ériger un hôpital en Nouvelle-France, Jeanne Mance fait partie de la soixantaine de personnes qui quittent le port de La Rochelle en mai 1641 pour fonder Ville-Marie. Elle reçoit l’appui financier d’une riche bourgeoise, madame de Bullion, qui tient à garder l’anonymat.

« J’aime dire que Jeanne Mance est comme la première ministre de la Santé qu’a eue le Québec », illustre Gilles Proulx. Elle fonde l’Hôtel-Dieu, l’ancêtre de l’hôpital universitaire actuel. Un peu plus de dix ans après sa fondation, elle fait venir de France les premières Religieuses hospitalières de Saint-Joseph pour la seconder. Ces religieuses prendront les rênes de l’hôpital à sa mort et administreront ses biens jusqu’en 1973.

Marguerite Bourgeois. Marguerite Bourgeois est à l’éducation ce que Jeanne-Mance est à la santé. Cette mystique arrive en Nouvelle-France en 1653 avec les 95 nouveaux aspirants qui viennent prêter main-forte à la cinquantaine de Montréalais qui s’occupent difficilement de tout. Amie de la soeur de Maisonneuve, elle souhaite se consacrer à l’éducation des enfants français et amérindiens. Une mission à laquelle elle ne peut se consacrer dès son arrivée, car presque tous les enfants de la petite bourgade sont morts… Elle se consacre alors tout d’abord à la construction de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours, première église de Montréal qui existe encore aujourd’hui.

En 1659, Marguerite fonde enfin la congrégation Notre-Dame avec une poignée d’institutrices qu’elle sera allée chercher en France. Elle donne ensuite le premier réseau d’écoles à Ville-Marie. Les collèges Dawson, Marianopolis, Villa-Maria ne sont que quelques exemples de son legs. Pionnière de l’accès à l’éducation, Marguerite refuse de tenir compte des classes sociales ou de la couleur de la peau, ouvrant les portes de ses écoles à tous.

Enfin, elle prend en charge les Filles du Roy, envoyées en 1663 pour équilibrer la proportion d’hommes et de femmes en Nouvelle-France, alors qu’on peut compter 19 hommes pour une femme. Marguerite accueille ces orphelines à la Maison Gabriel et les initie à l’agriculture et aux arts ménagers tels qu’ils se pratiquent au pays en attendant qu’elles se marient.

Marguerite D’Youville. Fondatrice des Soeurs grises, Marguerite D’Youville est quant à elle « la ministre des Affaires sociales de la Nouvelle-France », s’amuse à dire Gilles Proulx. Elle est aussi une des premières grandes figures à naître en Nouvelle-France, plus précisément à Varennes, en 1701. « C’est peut-être la plus intéressante de toutes, commente M. Proulx. Elle sera notre première sainte québécoise », le pape Jean-Paul II l’ayant canonisé en 1990.

Veuve d’un mari joueur et ivrogne, elle décide de s’engager en aidant les pauvres et en combattant la misère humaine. « Elle fait rayonner socialement des idées nouvelles de partage et d’entraide », souligne l’auteur. Mais à cette époque, on ne jugeait pas convenable que des religieuses côtoient des clochards. On traite alors Marguerite D’Youville et ses consoeurs de « soeurs grises », une allusion peu flatteuse au passé du mari de Marguerite. Elle décide alors de tourner les moqueries en dérision et d’adopter comme costume une robe grise qui devient le signe distinctif de sa congrégation.

En 1747, elle sauve des ruines l’Hôpital général de Montréal, où elle et ses acolytes accueillent des soldats blessés, des enfants malades, des orphelins, des incurables, des vieillards et des fous. Entre autres oeuvres marquantes, les Soeurs grises ont aussi dirigé L’Accueil Bonneau jusqu’à tout récemment, un important refuge montréalais pour sans-abri.

Les jésuites. En 1625, une petite troupe de pères jésuites débarque à Québec. Ils ouvriront ses premières paroisses. Ils obtiennent un certain succès auprès des Amérindiens, mais à un prix bien élevé puisqu’une vingtaine d’entre eux meurent dans d’atroces supplices en 1637, ce qui leur vaudra le nom de « saints martyrs canadiens ». Parmi eux se trouvent notamment Jean de Brébeuf, Isaac Jogues, Gabriel Lalemant, Charles Garnier et René Goupil. Leur sacrifice n’aura par ailleurs pas été vain puisque les Hurons, persécutés par les Iroquois, se rangent par la suite du côté des Français.

Avec la conquête britannique officialisée en 1763, la donne religieuse change. Alors que l’élite repart en grand nombre vers la France, les jésuites, eux, repartent contre leur gré. Les Anglais protestants confisquent leurs biens, chassent cet ordre « papiste », intellectuel, champion de l’objection de conscience. « Je crois que l’arrachement à la culture jésuite nous a durablement appauvris sur le plan intellectuel, et que leur départ explique en partie l’anti-intellectualisme des Québécois », commente Gilles Proulx au bout du fil. Il faudra attendre près de 100 ans avant de voir les jésuites revenir au Québec, où ils ouvriront de grandes écoles, fréquentées par l’élite, comme le collège Brébeuf.

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