Du politiquement correct au politiquement abject

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le politiquement correct a pris de l’ampleur dans les années 1990 et semble maintenant plus vigoureux que jamais.

La professeure de droit à Harvard Jennie Suk Gersen révélait dans un article du New Yorker, il y a deux ans, que certains étudiants de sa prestigieuse faculté exigent maintenant de ne pas suivre les cours sur les agressions sexuelles parce que le sujet les perturbe trop. Un futur avocat en formation aurait même demandé aux profs de ne plus utiliser le verbe violer (comme dans la phrase « ce criminel a violé la loi »), jugé trop offensant.

Pas étonnant qu’un autre universitaire ait écrit un texte anonyme au magazine Vox, à peu près en même temps, pour déclarer : « Je suis un professeur de gauche [libéral] et mes étudiants de gauche me terrifient. » De grands humoristes comme Jerry Seinfeld refusent de donner des spectacles dans les campus pour la même raison.

Le politiquement correct a pris de l’ampleur dans les années 1990 et semble maintenant plus vigoureux que jamais. Le politiquement correct parle de notre façon de parler, énonce comment on devrait se comporter les uns avec les autres. L’accusation de « microagression » fait florès. Elle désigne une remarque jugée dégradante envers un groupe marginalisé. Ce contrôle social du langage, et donc de la pensée, s’infiltre partout dans les collèges et les universités où la loi constitutionnelle devrait théoriquement favoriser la liberté totale d’expression.

L’Amérique semble retombée en guerre culturelle et des batailles se jouent bien loin des campus, jusqu’en politique active.

Le politiquement correct a été évoqué à plusieurs reprises pendant la dernière campagne présidentielle. Le candidat à l’investiture républicaine Ted Cruz a accusé le président Obama d’être « trop politiquement correct » pour reconnaître le « terrorisme de l’islam radical » quand il se pointe.

Donald Trump a utilisé l’accusation un peu comme un passe-partout pour se sortir de situations embarrassantes et répliquer à ses adversaires, tout en confortant sa base partisane la plus ouvertement réactionnaire, voire carrément raciste. Quand la journaliste Megyn Kelly a mis Donald Trump devant ses innombrables remarques et comportements sexistes — « Grab them by the pussy », ça vous dit quelque chose comme politiquement abject ? —, le candidat aux plus hautes fonctions a répondu ceci : « Je pense que le grand problème de ce pays, c’est le politiquement correct. J’ai été challengé par tellement de gens, je n’ai franchement pas de temps à perdre pour le politiquement correct total. Et, très honnêtement, ce pays n’a pas le temps non plus. »

Les guerres culturelles

Donald Trump serait donc l’anti-politiquement correct par excellence, le candidat d’une réaction politiquement incorrecte de la « majorité » contre les « minorités », dans le cadre de la nouvelle guerre culturelle ?

« On demeure dans un registre qui se rattache aux guerres culturelles, avec les mêmes problèmes qui ont trait à l’identité, aux orientations sexuelles, au racisme aussi, évidemment, qui demeure un immense problème dans ce pays », commente David Grondin, professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, spécialiste des États-Unis.

Il rappelle que le candidat républicain a aussi tenu des propos insultants sur les Mexicains, les musulmans, qu’il s’est moqué d’un journaliste handicapé. « Les partis politiques n’animent pas les guerres culturelles, mais leurs acteurs s’en font les relais. » Les médias, anciens et nouveaux, se retrouvent aussi au centre de la mécanique de transmission. Les réseaux de télé conservateurs exacerbent les divisions et légitiment eux aussi les micros et les macroagressions. « Les chaînes comme Fox ont joué la carte des élites progressistes et libérales qui ne sont pas à l’écoute du peuple, dit le professeur. Trump a repris le discours contre l’establishment en visant la classe politique, y compris celle de son parti. Les médias sociaux ont amplifié cette lecture. »

Des ennemis à gauche

Il n’y a pas que là. Le politiquement correct a aussi ses ennemis à gauche. Le libéral Bill Maher a animé une émission carrément baptisée Politically incorrect (1994-2002 sur ABC). Il martèle dans sa nouvelle émission Real Time with Bill Maher (depuis 2003 sur HBO) que la soumission des démocrates à l’idéologie politiquement correcte est en partie responsable de leur défaite. « Les gens s’en foutent des débats sur les toilettes transgenres », disait-il au moment de tracer le bilan de l’élection présidentielle. Cette remarque fait référence à une loi sur les toilettes en Caroline du Nord, abrogée jeudi par le Sénat de l’État.

« Bill Maher aussi tient un discours très fortement genré, note finalement le professeur Grondin, qui a beaucoup étudié la question de l’infodivertissement. Il veut que les États-Unis adoptent une posture plus macho, arrêtent de s’excuser. Lui aussi veut qu’on dénonce le terrorisme de l’islam radical. Sa position n’est finalement pas si éloignée de celle de Trump, qu’il critique énormément par ailleurs. Mais les charges féroces des émissions de fin de soirée contre le candidat républicain ne l’ont pas empêché d’être élu. »

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