Protester contre la parole des puissants

Valérie Lefebvre-Faucher est éditrice féministe aux éditions du Remue-ménage. Propos recueillis par Stéphane Baillargeon.

Si des étudiants de gauche empêchent un chroniqueur de droite de prononcer une conférence dans leur université, est-ce de la censure ?

Moi, je me demande pourquoi on s’inquiète toujours plus pour eux que pour les autres. La plupart des gens qui crient à la censure dans ce genre de cas ne font pas vraiment pitié. Ils ne manquent pas de tribunes. Ils parlent déjà le plus fort. Il y a tellement d’autres paroles inaudibles. Si on veut défendre la liberté d’expression, il faut s’attaquer aux inégalités dans l’accès à la parole.

C’est une condition essentielle pour assurer un débat sain. Sinon, on protège toujours la même parole. Dans son essai La parole contraire, l’Italien Erri De Luca rappelle qu’il est plus difficile de défendre la parole qui dérange le pouvoir. Que dérange-t-on en tenant des propos antiféministes ? Certainement pas le pouvoir.

Il est plus difficile de défendre la parole qui dérange le pouvoir

 

Alors, à quoi sert la liberté d’expression ?

La liberté d’expression, comme concept juridique, est là pour protéger la parole des gens que le pouvoir écraserait autrement. En politique ou en littérature, on ne s’entend plus sur ce que ça veut dire. Depuis plusieurs années, on nous vend de la liberté et ce qu’on reçoit en retour, c’est plus de surveillance, plus de restrictions.

On en est venus à se méfier de ceux qui brandissent la liberté d’expression. On a entendu des militants qui se disent contre la libarté d’expression, avec un « a ». La nuance serait que certains utilisent la liberté comme excuse, pour consolider une parole déjà puissante.

Faut-il quand même aller jusqu’à brimer le droit de parole de certains ?

Je crois que la censure est toujours une mauvaise stratégie. De toute façon, chaque fois qu’on restreint la liberté de parole, les militants et les personnes marginalisées paient le plus fort prix. Par contre, cette stratégie exprime une colère. Les responsables des espaces de discussion devraient porter attention à cette colère.

Chaque fois qu’on restreint la liberté de parole, les militants et les personnes marginalisées paient le plus fort prix

 

Elle vient d’un sentiment d’injustice dans l’accès à la parole. La police est entrée dans les universités ces dernières années. Ça me semble donc naïf de simplement défendre la liberté d’expression sans examiner le contexte dans lequel elle s’exerce.

Faut-il donc adopter un slogan qui dirait : pas de parole pour les ennemis des paroles ?

Moi, je ne dirais pas ça, mais j’ai l’impression que les gens qui perturbent la parole jugée dominante et oppressive sont effectivement dans cette logique. Ils se défendent contre une parole qui agit.

Prenons un autre cas avéré, alors, celui d’étudiantes qui demandent à leur professeure de droit de ne pas leur parler des lois sur les agressions sexuelles parce qu’elles ne veulent pas entendre parler de viol. Que faire avec ce genre de demande ?

Il y a une différence entre négocier les sujets à débattre à l’intérieur d’un cours et parler en société d’un problème comme le viol. Bien sûr qu’il faut pouvoir en parler ! Et je ne crois pas qu’il soit possible d’étudier le monde en s’évitant les traumatismes. Mais ces critiques d’étudiantes devraient pouvoir être saisies par les professeurs comme des occasions intéressantes.

Il faut comprendre que certaines demandes jugées radicales découlent de décennies de protestations stériles. Prenons le cas de l’enseignement des oeuvres d’écrivaines. Quand ça fait 30 ans que les étudiantes le réclament sans succès, je peux comprendre qu’une révolte se manifeste et que la négociation du corpus à lire se fasse dans la colère.

Le discours féministe et les oeuvres de femmes ont pris beaucoup de place ces dernières décennies. Mais rien n’est acquis. Alors, si on ne donne pas leur juste place aux écrits de femmes, pour reprendre cet exemple, on reçoit en retour de la colère.

Vous appuyez donc le politiquement correct ?

Le discours qui se scandalise du politiquement correct a été créé à droite, par des gens qui se souciaient plus de conserver leur propre pouvoir que de protéger la liberté d’expression et la nécessité d’un débat sain et ouvert. Le discours contre le politiquement correct — on l’appelle « politiquement abject » — s’intéresse surtout au droit de dire des horreurs.

Ce droit fait partie de la liberté d’expression. Mais, si ton combat s’arrête là, franchement, tu n’aides pas vraiment la liberté d’expression.

Comment vous-même nommez-vous ce mouvement ?

Je ne vois pas le politiquement correct comme un mouvement. Des théoriciennes parlent d’une quatrième vague du féminisme, et ça me semble juste pour décrire ce qui se passe au sein de certains mouvements sociaux.

Une génération a grandi avec la conviction que certaines choses étaient réglées et elle s’est rendu compte de manière assez brutale que ce n’est pas le cas. C’est une génération qu’on n’avait jamais entendue et qui, tout à coup, se met à crier de colère.

Elle se fait voir par des actions d’éclat et je pense que ce qui explique cette colère, c’est le backlash. Les gens imaginent-ils que les femmes vont simplement se résoudre à reprendre leur place d’antan dans le silence ?

D’après moi, ce qu’il faut bien comprendre du contexte d’aujourd’hui, c’est que, même si les tentatives pour les remettre à leur place se font plus nombreuses et plus fortes, les femmes n’y retournent pas.

Le ton a monté de part et d’autre. Regardez qui vient d’être élu aux États-Unis.

Parlons-en. Des commentateurs de la gauche américaine, comme l’animateur humoriste Bill Maher, attribuent une partie de la victoire de Donald Trump au politiquement correct qui lui aurait fourni des munitions. La question des toilettes pour les transgenres est devenue emblématique de ces problèmes marginaux qui ne préoccuperaient que les élites libérales et surtout pas la majorité silencieuse. Qu’en pensez-vous ?

C’est ennuyant comme analyse. Ça revient à dire encore une fois que les minorités prennent trop de place. Eh bien non. La droite masculine, riche et blanche, est au pouvoir aux États-Unis. Les féministes aiment dire que, comme les femmes sont absentes des débats depuis si longtemps, chaque fois qu’une femme apparaît, elle semble déjà de trop.

C’est la même chose pour les luttes LGBT : quand on en parle, les médias sentent le besoin de rééquilibrer dans le sens contraire. C’est peureux.

Ces analystes ont peut-être raison de penser que les États-Unis n’étaient pas prêts à élire une femme, mais croyez-vous vraiment que la solution soit de reculer ? Il ne faut pas abdiquer, au contraire. Je ne crois même pas que l’élection de Trump représente ce que pense la majorité. Je pense que la plupart des gens sont fiers des transformations sociales qu’ont amenées le féminisme et les mouvements antiracistes, par exemple.

L’intérêt démesuré qu’on porte à une minorité puissante pourrit la discussion, et s’intéresser aux discours que vous dites minoritaires, ça ne peut qu’aider à la rendre plus nuancée et plus saine.

3 commentaires

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  • François Genest - Inscrit 1 avril 2017 17 h 40

    Excellente entrevue

    J'aime de cet angle d'approche. La polémique actuelle mélange allégrement censure, liberté d'expression, rectitude politique, revendication de droits. On a peine à s'y retrouver, même avec de solides bases en philosphie et en sociologie.

    On donne la parole à quelqu'un de proche du sujet sans être au coeur de la polémique et on écoute avec bonheur les nuances qu'elle apporte.

    Encore, svp!

  • Raymond Labelle - Abonné 3 avril 2017 10 h 24

    Le vrai test de la liberté d'expression: comment on traite les gens pas d'accord avec nous.

    Des gens de gauche ont accès à la parole. Ignacio Ramonet, rédacteur en chef du Monde Diplomatique, Naomi Klein, Noam Chomsky, Alain Deneault, Éric Pineault, Steven Guibault, Laure Waridel, Françoise David, et j'en passe. Ils publient, donnent des conférences, sont invités à des entrevues, on les voit beaucoup.

    Je me réjouis de ce que personne n'ait jamais même eu l'idée de les empêcher de s'exprimer lorsqu'ils sont invités à prononcer une conférence dans une université ou ailleurs. Et c'est pour ça qu’on n’entend pas parler de sabotage ou de tentatives d'annulation d'événement contre eux - parce que ça n'arrive pas, ou très très peu.

    Et si Justin venait faire une conférence sur les vertus du multiculturalisme et de la diversité - exigerait-on de l'annuler sous prétexte que ce point de vue a plus facilement accès à la parole que d'autres - que c'est l'idéologie dominante, voire officielle? J'en doute. Et je m'en réjouis.

    Mais MBC soulève des tollés. Et bien qu'il ait une chronique et publié des livres, son discours est-il si dominant? Le discours dominant des médias est indépendantiste? Critique par rapport au multiculturalisme? Allons donc!

    Faudrait-il empêcher Marine Le Pen de donner une conférence au Québec? Son discours est vilipendé par les médias, elle est condamnée de façon quasi-unanime par les journalistes et chroniqueurs et nos politiciens. MLP est bien plus maltraitée par les médias que les personnes que j'ai nommées au premier paragraphe, que l'on traite généralement avec respect (et tant mieux).

    L'accès à la parole n'est donc pas le critère principal qui justifie la censure que promeut l'interviewée.

    Et le test du respect de la liberté d'expression, c'est comment on traite les gens avec qui on n'est pas d'accord.

    Le journaliste n'a pas posé les questions difficiles.

  • Raymond Labelle - Abonné 3 avril 2017 10 h 56

    Sages paroles d'un militant pour la liberté d'expression

    "Règle générale, le fait d’interdire provoque au contraire un vent de sympathie qui peut rendre destructeur ce qui autrement passerait à peu près inaperçu. On a eu à cet égard des leçons sérieuses ces derniers mois, à la suite de protestations violentes aux États-Unis." Peter Bonilla, cadre d'une organisation vouée à la protection de la liberté d'expression aux États-Unis.

    Ainsi, par exemple, en annulant une conférence de MBC, on a donné bien davantage de publicité à MBC que si la conférence avait eu lieu. D'ailleurs, en plus, il s'agissait d'un débat où l'autre point de vue était représenté. Et on a aussi brimé sa liberté d'expression - ce qui fait, à juste titre, mal paraître.

    "L’histoire du mouvement des droits civiques et les luttes LGBT invitent plutôt à exercer le droit de parole, à se mobiliser, à utiliser ses droits plutôt qu’à faire taire ceux des autres." Peter Bonilla. (Voir: http://www.ledevoir.com/societe/education/495385/h )

    Disons une conférence de Marine Le Pen (MLP). Pourquoi ne pas faire sa propre conférence au lendemain de celle de MLP sur les mêmes sujets - et, sans saboter celle de MLP, distribuer des dépliants à l'entrée annonçant cette conférence?

    Les "populistes" (à défaut de meilleur mot) invoquent beaucoup qu'ils sont censurés, persécutés, et saboter une de leurs conférences leur ajoute de la crédibilité. Il faut sortir de sa bulle et comprendre ça.

    NB: Je ne considère pas MBC comme un "populiste", mais MLP, si.