Agressions sur les campus: s'occuper de la victime sans punir le coupable

Victime d’un viol dans les jours suivant son arrivée à McGill, Max a accepté au fil des semaines de multiples accommodements suggérés par l’administration pour éviter sans succès son agresseur dans ses classes.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Victime d’un viol dans les jours suivant son arrivée à McGill, Max a accepté au fil des semaines de multiples accommodements suggérés par l’administration pour éviter sans succès son agresseur dans ses classes.

Pour répondre aux plaintes des victimes, plusieurs établissements proposent des résolutions informelles plutôt qu’une enquête en bonne et due forme. Cette pratique, encensée par plusieurs, ne répond toutefois pas toujours aux attentes des victimes.

La principale raison pour laquelle les victimes portent plainte à leur institution plutôt qu’à la police, c’est qu’elles souhaitent une intervention immédiate, directement sur le campus, pour éviter de croiser leur agresseur au détour d’un couloir ou même, parfois, d’être assises dans la même classe que lui.

« Les filles que j’ai rencontrées avaient toutes des attentes différentes, mais la plupart d’entre elles voulaient se sentir en sécurité, résume Audrey Lemay, sexologue et ex-intervenante au bureau de prévention et d’intervention en matière de harcèlement de l’UQAM. Aucune fille n’arrive en disant : “Je veux qu’il soit puni”. Ce qu’elles nous disent, c’est : “Je veux que ça arrête.”»

C’est par la suite que certaines victimes réalisent que les accommodements qui ont été aménagés par leur établissement ne sont pas suffisants. Et à cette étape, il est souvent trop tard pour changer d’idée. Max l’a appris à ses dépens.

 

Une solution parfaite… ou presque

Lorsqu’elle a obtenu une bourse d’études pour étudier à McGill, Max était folle de joie. C’était l’université de ses rêves. Mais moins d’une semaine après son arrivée sur le campus, le rêve s’est transformé en cauchemar.

Grippée, elle avait demandé à un jeune homme qu’elle venait de rencontrer de lui apporter quelque chose à manger dans sa chambre en résidence. Ce dernier a profité de l’occasion pour la violer.

Comme elle partageait certains cours avec l’étudiant, elle est allée voir l’administration pour tenter de trouver une solution. « Je ne voulais pas détruire sa vie, je voulais juste m’assurer qu’on ne se retrouverait pas dans les mêmes classes », raconte-t-elle.

Lorsque les administrateurs lui ont expliqué qu’ils pouvaient agir de façon informelle, sans qu’elle ait à porter plainte, Max s’est sentie soulagée. « J’étais tellement bouleversée par tout ce qui venait de se passer, je n’avais pas envie de devoir me justifier et de raconter mon histoire encore et encore. C’était la solution parfaite… ou enfin, c’est ce que je croyais. »

Rapidement, Max a réalisé que les accommodements n’étaient pas à la hauteur de ses attentes. Elle était toujours coincée dans un cours avec son assaillant, ce qui provoquait chez elle des crises de panique. Elle s’automutilait. Elle évitait tous les endroits où elle aurait pu le croiser, s’éloignant de ses camarades de classe. « J’errais comme un fantôme dans ma propre école », résume-t-elle.

Dans une ultime tentative d’accommodement, l’université lui a proposé de filmer le cours, pour qu’elle puisse y assister à distance. « La première chose que j’ai vue, dans le coin de l’écran, c’est mon assaillant, assis en avant de la classe… De toute évidence, ils n’avaient rien compris ! »

Trop tard

Max est retournée voir l’administration de McGill. Elle souhaitait prendre des mesures plus formelles pour que son assaillant soit sanctionné, voire expulsé de l’université. « Je voulais reprendre le contrôle sur ma vie », explique Max.

« J’ai cogné à différentes portes. J’ai senti, chez plusieurs, une volonté réelle de m’aider, mais la réponse était toujours la même : il était trop tard. L’université ne pouvait plus rien pour moi. On m’a même dit que j’étais chanceuse qu’ils aient déjà fait tout cela pour moi. Qu’est-ce qu’ils avaient fait ? Je ne sais pas. Mais ils me répétaient qu’ils en avaient fait beaucoup. »

 

Lorsqu’elle est sortie du bureau de l’administrateur, Max savait ce qu’il lui restait à faire. Elle a quitté l’université. « J’ai abandonné un rêve, mais c’était ça ou la mort », confie-t-elle avant d’éclater en sanglots.

Quelques mois plus tard, McGill a créé un Bureau contre le harcèlement et modifié sa politique en la matière, mais celle-ci privilégie toujours le traitement informel avant la tenue d’une enquête. La politique précise également que lorsque les parties arrivent à un règlement, celui-ci est alors « considéré comme final » et que « tout autre recours interne ou externe » est impossible.

Une pratique courante

Plusieurs universités optent pour ce type de résolution informelle. C’est d’ailleurs une façon de faire qui est recommandée par nombre d’experts qui jugent le processus moins éprouvant pour les victimes. Le Bureau de coopération interuniversitaire (BCI), qui regroupe l’ensemble des universités québécoises, favorise d’ailleurs la résolution informelle, en marge du processus de plainte, comme cela est indiqué dans son rapport sur les violences à caractère sexuel en milieu universitaire.

« Les démarches informelles ne sont pas moins importantes que les démarches formelles, bien au contraire. Les victimes de violence à caractère sexuel sont peu enclines à déposer une plainte formelle, et la démarche informelle est souvent la seule démarche envisagée. Par ailleurs, ce type de démarches peut parfois mieux convenir à une situation de gravité moindre. »

Le BCI explique également que « la démarche informelle permet à la victime de regagner un certain pouvoir sur la situation en décidant de mettre en place des interventions qui répondent à ses besoins et qui la respectent ».

Victime marginalisée

« Lorsque vient le temps de mettre en place des accommodements, c’est souvent la victime que l’on change de classe, constate la sexologue Audrey Lemay. On les isole encore davantage, on les marginalise trois fois plus. »

Pratiquement toutes les victimes rencontrées par Le Devoir ces dernières semaines avaient modifié leur parcours universitaire — qu’il y ait eu ou non des mesures d’accommodements — pour éviter de croiser leur agresseur.

Toutefois, de façon générale, les établissements d’enseignement postsecondaires n’hésitent pas à changer les horaires des uns et des autres pour répondre aux demandes de la victime, note Rachel Chagnon, professeure au Département de sciences juridiques à l’UQAM. « C’est beaucoup plus simple à faire que de sanctionner disciplinairement quelqu’un et de se retrouver avec les parents d’un étudiant qui vous poursuivent en justice parce qu’ils ont payé pour la scolarité de leur fils… »

2 commentaires
  • Michèle Cossette - Abonnée 27 mars 2017 10 h 24

    Le dernier paragraphe est très éclairant. On voit bien que les établissements se préoccupent infiniment plus de leur réputation que des victimes. Ce qu'il veulent, c'est ne pas « avoir de trouble ».

    C'est exactement la même situation dans les écoles primaires et secondaires face au problème de l'intimidation.

  • Jean Santerre - Abonné 27 mars 2017 12 h 13

    Presque n'est pas suffisant!

    Tout allait bien jusqu'a la dernière phrase "C'est beaucoup plus simple à faire que de sanctionner disciplinairement quelqu'un et de se retrouver avec les parents d'un étudiant qui vous poursuivent en justice parce qu'ils ont payé pour la scolarité de leur fils..."

    Écoeurant!
    Je suis sans mot!
    Plus lâche que cela est impossible.
    Rendu là pourquoi l’université n’organise pas elle-même la traite des femmes?
    D’un point de vue économique, tout se justifie, non?
    Aucun doute il est bien plus facile de laisser faire, mais que les institutions d'enseignement prônent l'indolence, l'indifférence et la complicité en dit long sur les valeurs qu'ils veulent transmettre.