Les associations étudiantes viennent à la rescousse

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jasmine Léger et José-Frédérique Biron, du comité Femme à l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE), dénoncent le fait que les ressources d’aide existantes «sont pratiquement toutes rendues inaccessibles, qu’il y a des mois et des mois d’attente».

Pour pallier l’inaction de leur propre établissement d’enseignement en matière de violence sexuelle, plusieurs associations étudiantes prennent le relais : elles mènent des enquêtes, accueillent les victimes, les dirigent vers des ressources externes. Certaines vont même jusqu’à embaucher des professionnels pour combler les lacunes sur les campus.

« Au moins une fois par semaine, des femmes viennent me voir pour me parler de leur agression sexuelle, ce qui est plutôt dur à gérer parce que je suis une survivante moi-même », confie Jasmine Léger, étudiante à l’UQAM et membre du comité Femme de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE).

La jeune se met à l’écoute, du mieux qu’elle le peut. « C’est tout ce que je peux faire dans ces cas-là. Les ressources existantes sont pratiquement toutes rendues inaccessibles. Il y a des mois et des mois d’attente. Alors on essaie de se créer un réseau de soutien, mais je ne suis pas travailleuse sociale… ce n’est vraiment pas évident. »

Sa collègue, José-Frédérique Biron, acquiesce : « On n’a même pas de formation pour ça ! » À défaut de processus formel, les associations doivent parfois prendre des moyens parallèles pour protéger les élèves victimes de violence sexuelle. « On a une liste noire qu’on fait circuler, avec le nom des profs à éviter, précise Jasmine. C’est très bas de gamme comme moyen, mais on s’organise comme on peut… »

Les deux militantes sont même sollicitées par d’autres associations membres qui ne savent pas comment aider une victime de leur campus. « On leur explique qu’ils doivent suivre la volonté de la survivante, pour ne pas la déposséder encore de son expérience. On se rend compte que ces femmes-là se sont heurtées à des portes closes de la part des administrations et que l’association étudiante est souvent leur dernier recours. »

Peur, stress

C’est la situation qu’a vécue Julia, membre du comité exécutif de l’association étudiante de son cégep. « Il y avait des rumeurs voulant qu’un professeur avait des comportements inappropriés avec des étudiantes, raconte-t-elle. Les hommes du comité exécutif — même s’ils se disent féministes — étaient mal à l’aise de gérer ça. Ils m’ont demandé de m’en occuper. J’ai commencé à mener mon enquête. J’ai contacté des victimes et j’ai vite compris que c’était sérieux. Dans au moins un cas, l’administration du cégep avait été mise au courant, mais elle n’a rien fait. »

Julia a commencé à documenter la preuve dans l’espoir de présenter le dossier à l’administration, mais n’a pu se rendre jusque-là. « Le professeur a eu vent de l’histoire, il s’est présenté à l’association et a demandé qui montait un dossier contre lui. Mon nom est sorti. J’ai eu peur, c’était trop de stress pour moi. J’ai tout laissé tomber. »

Améliorer le signalement

Sophie*, exécutante d’une association étudiante dans une grande université montréalaise, aux prises avec un dossier particulièrement complexe, s’est retrouvée dans une situation similaire. « Dans ses cours, ce professeur présente du contenu explicite et ramène tout à des trucs sexuels. Certaines personnes sont mal à l’aise, mais, comme dans la vraie vie, elles craignent de porter plainte, car c’est quelqu’un qui en mène large au département… »

Des étudiants ont voulu porter plainte en groupe pour éviter d’éventuelles répercussions sur leurs notes et leur parcours universitaire. Mais la politique de l’établissement exige que la victime s’identifie formellement pour qu’une plainte soit traitée, explique Sophie. Elle a aussi pensé porter plainte au nom de l’association, ou même en son nom personnel, ce qui est impossible puisqu’elle n’est pas une victime directe.

La représentante étudiante a donc entamé des démarches pour rencontrer le département de façon informelle, mais elle ne comprend pas pourquoi c’est elle qui fait tout le boulot qui devrait être fait par l’administration. « Il faut absolument améliorer les options de signalement, plaide-t-elle. Et ça prendrait une formation obligatoire pour nous, qui faisons le travail de terrain. »

« Ni viande ni objet »

Au Cégep de Sherbrooke, l’association étudiante a décidé de prendre les choses en main. « Ils ont fait le choix de mettre ça au top de leurs priorités, pour que ça bouge, parce que ça ne bougeait pas », explique le coordonnateur de la campagne, Alexandre Blanchette.

L’association a organisé des groupes de discussion pour connaître les besoins et s’est inspirée de ce qui se fait ailleurs en matière de prévention pour créer, l’automne dernier, la campagne « Ni viande ni objet », créée « par et pour les étudiants ».

Des ateliers de formation, des discussions, du matériel de sensibilisation ont vu le jour en partenariat avec les organismes locaux. « On essaie d’outiller les étudiants. Qu’est-ce que tu fais quand deux de tes compagnons ont des comportements inadéquats ? On a également mis en place des protocoles pour que ce soit clair. À qui t’adresses-tu si tu es victime d’une agression sexuelle ? Quelles sont les étapes pour porter plainte ?, etc. »

Le cégep, partenaire officiel de la campagne, offre « une belle collaboration », précise Alexandre Blanchette. Mais c’est l’association qui assume les coûts pour les activités, le soutien technique et même les intervenants. « Ce sont les étudiants qui se payent l’embauche de professionnels, c’est quand même surréaliste ! »

Le cégep lui a emboîté le pas et a amorcé la révision de sa politique sur la violence à caractère sexuel. L’information pour savoir où et comment dénoncer une agression est maintenant facilement accessible en ligne. Dans la foulée des consultations sur les violences à caractère sexuel dans les établissements postsecondaires, la ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, vient d’annoncer une aide de 78 000 $ à la campagne « Ni viande ni objet » pour qu’elle se déploie dans d’autres cégeps.

Les cégeps à la remorque

En février dernier, la Fédération des cégeps du Québec et la Fédération étudiante collégiale ont annoncé que les 48 cégeps du Québec allaient adhérer à « Ni viande ni objet », ou à « Sans oui c’est non », une autre campagne déployée par l’Université de Montréal. « Avec cela, les cégeps seront mieux outillés pour amener les jeunes à bien voir où se situe la frontière entre ce qui est acceptable ou pas », affirmait alors le président de la Fédération des cégeps du Québec, Bernard Tremblay.

Mais en janvier, des syndicats enseignants se désolaient du fait que les directions soient à la remorque des comités de femmes et des associations étudiantes. « Depuis le temps qu’on parle du problème des violences à caractère sexuel sur les campus, elles doivent exercer un meilleur leadership », dénonçait Sylvie Lemelin, de la Fédération des enseignants collégiaux, en entrevue au Devoir en janvier dernier.

Sur le terrain, la professeure de philo rencontre de nombreuses étudiantes qui ont besoin d’aide. « On est obligés de traiter ça à la pièce. Ça dépend de la sensibilité de chacune. On n’est pas tous également formés pour intervenir. En ce moment, nos directions elles-mêmes ignorent la nature du problème, gèrent ça à la petite semaine, au fur et à mesure qu’elles reçoivent une plainte ou un signalement. Je ne crois pas que c’est de la mauvaise volonté, je crois juste qu’elles ne sont pas formées adéquatement. »

La violence sexuelle, c’est quoi?

La violence à caractère sexuel inclut notamment les remarques, blagues, menaces, injures, regards et tout geste inapproprié posé par des étudiants, des professeurs ou des membres du personnel. Elle englobe les avances, gestes d’affection, attouchements ou comportements sexuels non désirés, avec ou sans contact physique (par Internet, par messages textes ou l’exposition à toute forme de contenu à caractère sexuel). Cette forme de violence peut se traduire par des relations sexuelles forcées ou toute forme de coercition sexuelle où une victime se voit récompensée ou pénalisée en fonction de son refus ou de son accord à échanger des faveurs sexuelles.

Les victimes masculines laissées pour compte

Bien que la très grande majorité des victimes de violence à caractère sexuel soient des femmes, au Québec, un homme sur six est victime*, affirme Alexandre Roy, travailleur dans un organisme d’aide aux hommes victimes d’agression sexuelle : « L’homme est généralement associé à l’agresseur — c’est vrai que la majorité sont des hommes —, mais les hommes font aussi partie des victimes. Et ces victimes sont complètement éclipsées du message. »

Les conséquences sont sensiblement les mêmes pour les victimes masculines et féminines. « On parle de traumatismes, de chocs post-traumatiques, de difficultés relationnelles et sexuelles. La seule différente, nuance Alexandre Roy, c’est que, comme la majorité des victimes masculines sont agressées aussi par des hommes, la notion d’ambiguïté s’ajoute. Les hommes hétérosexuels se questionnent sur le fait qu’ils ont eu une érection… »

Le Devoir a tenté d’obtenir des entrevues d’hommes ayant subi de la violence à caractère sexuel mais aucun n’a accepté de parler, même sous couvert de l’anonymat.

* Source : SHASE Estrie

La violence sexuelle sur les campus universitaires

Les victimes
37 % des étudiantes disent y avoir subi une forme de violence sexuelle
61 % sont des étudiantes au 1er cycle
24 % sont étudiantes au 2e cycle

Les agresseurs
90 % sont des hommes
70 % sont des étudiants

Les agressions
47 % sont survenues lors de fêtes ou d’activités sociales
39 % lors de cours ou d’études
12 % lors d’activités liées à l’implication étudiante

Les plaintes
1,8 % des victimes ont appelé la police
6 % ont fait appel à des ressources extérieures
Une personne sur 10 a signalé l’agression à l’université

Enquête ESSIMU 2016 (9000 répondants de six universités — étudiants, personnel et membres de la communauté universitaire)

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