L’Arctique pour se préparer à l’Afrique

Le blizzard a forcé l’annulation de plusieurs opérations de l’armée canadienne, qui mène pendant un mois un entraînement hivernal avec quelque 220 soldats à Hall Beach, au Nunavut.
Photo: Benjamin Petit Le blizzard a forcé l’annulation de plusieurs opérations de l’armée canadienne, qui mène pendant un mois un entraînement hivernal avec quelque 220 soldats à Hall Beach, au Nunavut.

Au loin, la base radar se dessine sur l’horizon rosé. Hall Beach semble si proche, mais pour le long convoi de motoneiges de l’armée, les quelques kilomètres à parcourir à travers la toundra gelée sont un calvaire, à des années-lumière des pistes africaines que ces tankistes pourraient bientôt emprunter.

En ce début de mars, le mercure flirte avec les –60 °C et la procession est constamment arrêtée par une nouvelle motoneige en panne. Il faut ouvrir les carburateurs, tenter des réparations miraculeuses, pour finalement constater son impuissance devant les éléments extrêmes.

Initialement, les soldats du 12e Régiment blindé du Canada (RBC) devaient passer la nuit dans un camp improvisé au milieu de nulle part. Les militaires avaient érigé une demi-douzaine de tentes sur la neige, chacune surmontée d’une cheminée. Les plus braves comptaient même dormir dans un igloo préparé par les Arctic Rangers, les réservistes inuits.

En fin d’après-midi, devant l’imminence du blizzard, décision a toutefois été prise par l’état-major de rapatrier le régiment à la base installée sur l’aérodrome d’Hall Beach, village inuit de 800 habitants sis le long du passage du Nord-Ouest.

Même pour ces Québécois basés à Valcartier et rompus aux rigueurs de l’hiver, le froid polaire est rude pour le corps. « Je ne suis pas capable de démarrer ma motoneige moi-même, et je suis plus petite, donc j’ai froid plus vite », décrit la soldate Tricia Daigle, l’une des cinq femmes sur les 70 militaires du 12e RBC envoyés à Hall Beach.

Le matériel est également particulièrement malmené. Les fusils C8 sont restés au Québec, incapables de fonctionner à cette température. Les radios militaires ont, elles, du mal à émettre, car les câbles coaxiaux « se brisent en deux », confie le caporal-chef François Leclerc, qui lutte aussi contre les interférences créées par les éruptions solaires.

Photo: Benjamin Petit Un Arctic Ranger prépare un phoque devant des soldats canadiens. Véritables mentors, les Rangers, des réservistes inuits, apprennent aux militaires comment survivre aux conditions hivernales extrêmes.

Survivre à l’Arctique

L’Arctique « endurcit », « tout est plus compliqué, plus fragile », résume le caporal-chef Leclerc.

« Si on survit ici, on est capable de survivre à n’importe quel environnement », veut croire ce barbu, passé par l’Afghanistan et récemment déployé en Europe de l’Est avec l’OTAN. « Le froid, c’est l’environnement le plus extrême. Dans le désert, on s’adapte mieux. »

Comme lui, l’écrasante majorité des soldats du 12e RBC ne connaissaient pas l’Arctique avant l’opération Nunalivut organisée jusqu’à ce week-end à Hall Beach et à Resolut Bay, par la Force opérationnelle interarmées du Nord qui surveille l’Arctique canadien. En tout, quelque 220 soldats ont été mobilisés pour « faire valoir la souveraineté du Canada » sur le Grand Nord.

Mais pour le 12e RBC, il s’agit surtout de tester la résilience du groupe. Depuis que ce régiment a été informé l’été dernier de son déploiement probable en Afrique, sous commandement de l’ONU, éclaireurs et pilotes de chars Leopard se préparent à affronter les tempêtes de sable, les djihadistes et le paludisme. D’un désert à l’autre, l’entraînement polaire par 70 degrés de latitude nord tient donc aussi bien de l’exercice ultime de survie que de la répétition générale avant le Mali, la République démocratique du Congo ou encore le Niger.

« C’est quand on a de plus en plus d’habileté qu’on réussit à survivre », observe le major Carl Chevalier, du 12e RBC, tandis que ses soldats finissent de construire deux igloos avec les Arctic Rangers. « C’est la même chose quand on est dans le Sud et qu’on apprend à faire des abris de fortune dans la forêt, ou à trouver des abris dans le désert », estime cet officier, avant que la troupe lève le camp.

En s’engageant en 2010, il s’imaginait « plutôt en Afghanistan, dans la poussière », qu’au Nunavut, aux commandes d’une motoneige tractant un traîneau médical, raconte en plaisantant derrière son masque de ski et son passe-montagne la caporale Stéphanie Rhainds. À la tête des six soldats infirmiers de cet escadron de reconnaissance de l’infanterie canadienne, cette jeune femme de 24 ans combat davantage les engelures que les blessures par balle et les éclats d’obus.

Il faudra finalement près d’une heure au convoi pour parcourir à peine 10 kilomètres et rejoindre Hall Beach. À leur arrivée, quelques soldats se pressent à l’infirmerie pour des engelures, généralement bénignes, et des douleurs à la tête.

Photo: Benjamin Petit Leurs fusils C8 étant incapables de fonctionner par grand froid, les soldats doivent recourir aux vieilles carabines 303 Lee-Enfield des Arctic Rangers pour s’exercer au tir dans l’Arctique. Carabine des troupes du Commonwealth durant les deux guerres mondiales, la 303 a été abandonnée par l’armée britannique en 1957.

Mal équipés ?

À l’écart, deux chercheuses du ministère de la Défense interrogent les soldats revenant de la patrouille et inspectent leurs gants et leurs bottes. « Vous ne portez pas les bottes de l’armée ? » lance une scientifique à une soldate qui répond du tac au tac : « Non, car c’est… de la marde ! » Comme elle, plusieurs militaires préfèrent porter leur propre équipement plutôt que celui de l’armée lors de cet exercice hivernal.

Arctic Ranger depuis 35 ans, Enoki Irqittuq s’inquiète de la situation. « Les soldats ne peuvent rien faire ici. Ils risquent leur vie rien qu’en sortant de la base pour construire des igloos. Le gouvernement doit donner à ses soldats un meilleur équipement, de meilleures bottes, de meilleurs gants ! » lance cet Inuit de 61 ans.

« La plupart des soldats canadiens ont pu constater par eux-mêmes que tout ce que les forces nous donnent pour opérer dans l’Arctique, ça fonctionne, affirme le lieutenant-colonel Éric Landry, commandant du 12e RBC et commandant de la Force opérationnelle interarmées Nunalivut. Oui, il y a de petits problèmes, comme des lunettes embuées, mais ce sont des détails. Je pense que les bottes, les manteaux et les salopettes qu’on a sont efficaces. Oui, c’est assez chaud pour les températures extrêmes qu’on a vécues. Donc, non, je ne suis pas d’accord avec ce commentaire. »

En Afrique, au moins, les soldats canadiens devraient être mieux équipés qu’ils le sont « chez eux », dans le Grand Nord.

1 commentaire
  • Maryse Veilleux - Abonnée 18 mars 2017 14 h 35

    Est-ce le bon entraînement?...

    S'ils le font, potentiellement oui mais ce n'est pas du tout les mêmes menaces en Arctique qu'en Afrique, en Afrique ce sont les virus, la chaleur, les insolations... je ne sais pas....