La fuite, la dépression et la résurrection de Rand Sukhaita

Rand Sukhaita vit aujourd’hui en Turquie, et c’est de ce pays qu’elle dirige une ONG syrienne qui vient en aide aux femmes et aux hommes de son pays d’origine.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rand Sukhaita vit aujourd’hui en Turquie, et c’est de ce pays qu’elle dirige une ONG syrienne qui vient en aide aux femmes et aux hommes de son pays d’origine.

« Cétait comment, la Syrie, avant la guerre ? » Les horreurs du conflit ont tellement marqué l’esprit de Rand Sukhaita qu’elle a du mal à se rappeler. Cette pharmacienne de formation travaillait à Alep dans une zone contrôlée par le régime lorsque le conflit a éclaté il y a six ans. Aujourd’hui, elle est une jeune mère réfugiée en Turquie et dirige Darna, une organisation basée en Syrie de plus de 50 employés, des femmes pour la plupart, qui offre des ateliers de couture et des cours d’anglais et d’informatique à 1500 personnes (y compris des hommes) pour les aider à trouver un emploi. « La révolution m’a donné l’occasion de voir différemment les femmes de mon pays », admet-elle d’emblée, dans un anglais aux accents arabes.

De son propre aveu, elle admet que, dans sa Syrie d’avant la guerre, elle ignorait que des femmes avaient une vie bien plus difficile que la sienne, que des enfants n’allaient pas à l’école parce qu’ils devaient travailler. Elle ne fréquentait que des médecins, des dentistes… des gens de son milieu social, quoi. « Il n’y avait pas de contacts entre les gens de la ville et de la campagne. On était dans notre petit cercle fermé et on ne se parlait pas. Chacun tout seul dans son coin », raconte Mme Sukhaita, qui était au Canada la semaine dernière, en tournée pour les Centres Darna (qui signifie « notre maison »), en compagnie de Développement et Paix, l’un de ses bâilleurs de fonds.

Dans la Syrie d’avant 2011, la liberté d’expression était un concept inexistant. « Les gens du régime étaient partout. Imaginez, on avait un parti unique, mené par le père puis le fils, qui était là depuis 40 ans. Tout ça a fermé nos esprits. On ne pouvait plus penser par nous-mêmes », poursuit-elle. « Des gens étaient arrêtés et jetés en prison et on n’avait jamais plus de nouvelles. Tout le monde avait peur. »

Un vent de printemps

En 2011, bercé par un certain vent contestataire, le printemps s’affirmait doucement en Syrie. Dans les rues fleurissaient les manifestations pourtant interdites, y compris hors de la capitale, du jamais vu au pays. « Même si c’était difficile, certains ont voulu croire qu’on pouvait faire une révolution comme en Tunisie et en Égypte, et avoir notre printemps arabe nous aussi », raconte la jeune mère qui aborde la trentaine.

À Idleb, ville non loin d’Alep où vivait sa famille, quelques braves tenaient des rassemblements éclairs. « On voyait soudainement surgir 10-15 personnes dans la rue, elles restaient là 10 minutes et s’en allaient vite pour ne pas se faire arrêter », explique Rand Sukhaita. « Mais l’un d’entre eux a été tué par le régime. Aux obsèques, c’est comme si toute la ville était là. Je pense qu’il y avait 60 000 personnes. » Une manifestation monstre sous le couvert des funérailles d’un nouveau martyr.

Photo: Fadi al-Halabi Agence France-Presse Les civils syriens tentent tant bien que mal de survivre aux affres de la guerre qui dure depuis maintenant six ans. Des enfants nés en 2011, qui seraient aujourd’hui en âge d’aller à l’école, n’ont rien connu d’autre que le bruit des bombes.

À force d’évoquer ce délicieux printemps où germait l’insouciance, la mémoire lui revient, peu à peu. Elle se souvient de la première manifestation à laquelle elle avait participé, complètement grisée par l’espoir, à crier « liberté » à pleins poumons. « Je ne pouvais pas le croire. On était dans la rue. On pensait que, finalement, on allait pouvoir être entendus. »

Répression sanglante

Au même moment, à l’extrême sud du pays, à Deraa, une quinzaine d’enfants étaient arrêtés et torturés pour avoir graffité sur les murs d’une école le désormais célèbre message « Ton tour arrive, Docteur », à l’attention du président Bachar al-Assad, ophtalmologue de profession. Pour le peuple syrien, qui en avait plus qu’assez de la corruption et d’une justice bidon, du vol des richesses et de l’oppression, ce fut l’étincelle d’une insurrection. Le 15 mars, les habitants de Deraa esquissent quelques pas timides dans les rues pendant que dans tout le pays on appelait à la révolution contre le régime.

Bachar al-Assad est demeuré sourd à l’appel de la rue et a répondu aux manifestations par la bouche de ses canons. En à peine neuf mois, 5000 personnes sont tuées. « On voyait le sang, l’horreur, les tanks du régime qui tuaient des gens devant tout le monde, et c’était sur YouTube, Al Jazeera, partout. On ne pensait pas que ça allait continuer. On se disait que quelqu’un, quelque part, allait faire quelque chose pour arrêter ça. »

Rand Sukhaita a attendu deux ans après le déclenchement de la guerre avant de quitter la Syrie avec son mari et son bébé tout neuf, aidée par un ami. À Gaziantep, une ville turque à l’orée de la frontière syrienne où elle a atterri, elle a passé sa première année en état de choc et en dépression. À pleurer et à se sentir impuissante. « J’ai passé un an à espérer que la guerre finisse pour pouvoir retourner dans mon pays. J’ai compris que ça n’arriverait pas », raconte-t-elle, encore étreinte par l’émotion.

Sauvée par Darna

Son expérience traumatique l’a fait se rapprocher des autres femmes. « Les femmes avaient toute leur vie supporté le sexisme des hommes, et là, c’est le contrôle des militaires. Encore du sexisme », dit-elle. « Je voulais faire quelque chose pour les aider ». Avec l’aide d’un ami, elle a trouvé du financement et, en 2014, elle a ouvert trois centres de formation Darna en Syrie — l’un d’eux a dû récemment fermer pour des raisons de sécurité —, qu’elle dirige depuis la Turquie. C’est sa façon de réagir à la culpabilité et l’impuissance qu’elle ressent.

« Il y a des femmes qui me disent que notre centre a changé leur vie. Elles ont un revenu, elles sentent qu’elles peuvent plus participer aux décisions familiales et même leur mari les regarde différemment », se réjouit-elle. Grâce à des bourses qu’il donne, le centre Darna a aussi permis à des femmes de monter leur propre entreprise. L’une d’elles confectionne des paniers de nourriture maison et compte six employés. De petites histoires de succès auxquelles Rand Sukhaita s’accroche.

« À chacune de mes rencontres, je demande qu’on partage les histoires positives des gens de mon pays, au-delà des bombes et des morts quotidiennes. Ils font de grandes choses, insiste-t-elle. Avant de venir ici, j’ai visité des écoles et j’ai demandé aux femmes et aux enfants s’ils avaient un message pour les Canadiens. Ils m’ont dit de vous dire qu’ils ne veulent pas s’en aller vivre au Canada. Ils veulent vivre dans leur pays. Et ont simplement besoin d’un peu d’aide. »

Le bilan

310 000 morts

4,8 millions de réfugiés

6,3 millions de déplacés

18 000 morts en prison

3 commentaires
  • Brian Monast - Abonné 15 mars 2017 07 h 36

    Merci

    Merci pour cette vue de l'intérieur de la vie syrienne, avant et après le cataclysme qui a frappé le pays, d'une vie parmi d'autres, à la fois ordinaire et extraordinaire.

    Il est bon aussi de rappeler plus souvent que moins, comme le fait Le Devoir , ce bilan, en y ajoutant peut-êre la population syrienne, pour mettre ces chiffres en perspectives (environ 22 millions en 2010, apparemment...).

  • Michel Lebel - Abonné 15 mars 2017 13 h 26

    Merci!

    Très beau témoignage. Merci. La liberté vaincra un jour! Espoir et solidarité.

    Michel Lebel

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 15 mars 2017 14 h 55

    Bachar Al-Assad est un dictateur

    soutenu par lIran l'Arabie Saoudite et Poutine.
    Avec Erdogan qui envie Bachar.
    Pauvres Syriens et Turcs.
    Diplomatie et ONU faibles.
    Cauchemar de six ans qui continue.