Le double deuil des immigrants

La tragédie de la grande mosquée de Québec a révélé la difficulté des immigrants à vivre leur deuil selon leurs propres rites funéraires.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne La tragédie de la grande mosquée de Québec a révélé la difficulté des immigrants à vivre leur deuil selon leurs propres rites funéraires.

Tout le Québec a vécu une onde de choc en apprenant que six membres de la communauté musulmane étaient tombés sous les balles d’un tireur à la grande mosquée de Québec il y a un mois et demi. Infiniment triste, l’événement aura néanmoins mis en exergue l’importance de régler le problème entourant les lieux de sépulture, croit Lilyane Rachédi, professeure à l’École de travail social de l’UQAM.

« Ces gens-là veulent mourir ici et demandent à avoir leur place. Cela devrait plutôt être vu comme l’intégration ultime », souligne-t-elle.

Car à force de se préoccuper de l’accueil des nouveaux arrivants, c’est comme si le Québec avait oublié qu’ils allaient un jour vieillir… et mourir eux aussi. « On a toujours pensé la migration dans une temporalité courte. On ne s’imagine pas qu’ils sont ici pour rester », poursuit la chercheuse qui a codirigé Quand la mort frappe l’immigrant, un collectif paru tout récemment aux Presses de l’Université de Montréal et qui rend compte des résultats d’une enquête sur le deuil des personnes immigrantes installées au Québec.

Les immigrants veulent être enterrés ici. Ils ont besoin d’être accompagnés.

 

Après le « vivre-ensemble », le Québec, de plus en plus métissé, aurait donc tout intérêt à se préoccuper de son « mourir-ensemble », soutient Mme Rachédi. Pour l’heure, c’est encore un sujet tabou, soutient-elle aux côtés de deux de ses collègues membres du CEETUM en entretien au Devoir. Mais ces chercheuses viennent d’obtenir une importante subvention jusqu’en 2020 provenant du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) pour étudier la mort en contexte de migration. Certains axes de recherche se concentreront uniquement sur le Québec. « Il n’existait pas d’état des lieux sur le sujet, dit-elle. Avec le livre, on a posé un des premiers jalons, mais on s’est rendu compte qu’il y a tant d’autres aspects à traiter. »

Un deuil particulier

Partir, c’est mourir un peu, dit le célèbre vers. Pour l’étranger qui s’installe sur sa nouvelle terre d’accueil, un proche qui décède, qu’il soit loin ou tout près, est un deuil qui s’ajoute. Pas étonnant qu’il soit affecté d’une façon particulière.

« Les immigrants sont en processus d’adaptation, ils apprennent une nouvelle langue et bien d’autres choses. Alors, quand la mort frappe, ça cause une fracture dans le projet migratoire », explique Mme Rachédi.

Si l’être cher décédé est loin, il y aura l’impuissance et la culpabilité à surmonter, souligne pour sa part Josianne Le Gall, anthropologue et professeure associée à l’Université de Montréal, qui signe dans l’ouvrage collectif un chapitre sur les défis de la mort d’un proche resté dans le pays d’origine. Il faut parfois faire vite pour l’enterrement, et beaucoup d’immigrants n’ont pas le temps de retourner d’où ils viennent. Ils suivent souvent les funérailles par les technologies de communication, comme Skype ou FaceTime.

 

« Ces technologies facilitent les choses, mais ça ne remplace jamais le vrai contact », fait-elle remarquer. Elles ouvrent toutefois une nouvelle voie très créative pour faire son deuil : les profils Facebook, qui font office de pierres tombales virtuelles, en sont des exemples.

Mais dans le cas d’un décès d’un proche qui se trouve dans le pays d’accueil, il faudra surmonter les différences liées au culte, dont certaines ont une dimension juridique.

« Comment prendre soin du cadavre, comment il doit être placé dans le cercueil… il y a certaines pratiques qui ne sont pas permises par nos règlements », explique Catherine Montgomery, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM. Au Québec, les rituels sont pensés de façon très « judéo-chrétienne », ajoute Mme Rachédi.

De plus en plus d’outils sont créés pour guider les migrants dans un contexte de mortalité, mais le Québec, qui procède à la pièce, a encore beaucoup à faire. Certaines entreprises funéraires ont compris.

« Ils mettent en place des services sur mesure. Par exemple, on va accepter les cris et lamentations dans les salons funéraires et on va éviter que des natifs soient en contact avec des dépouilles, comme c’est parfois exigé », dit encore Mme Rachédi.

Ses recherches lui ont surtout permis de constater à quel point le récit de la vie du défunt, que ce soit par des photos, des chants, des prières, des objets, et les rituels sont importants.

« Les immigrants veulent être enterrés ici. Ils ont besoin d’être accompagnés, qu’on ajuste le cadre normatif, note-t-elle. Il n’y a pas 40 000 demandes, et les administrations ne sont pas débordées par les demandes de ce genre. » Ici, on se garde bien d’utiliser le mot « accommodements raisonnables », très négativement connoté. « On est dans les adaptations et les négociations et pas autre chose que cela. »

1 commentaire
  • Renaud Bergeron - Abonné 14 mars 2017 21 h 42

    Cessons de culpabiliser le Québec, les cimentières sont des lieux privés

    Il faudrait peut-être cessé de culpabiliser le Québec parce que les mulsumans n'ont pas de cimetière. L'article va même jusqu'à déclarer que "On ne s’imagine pas qu’ils sont ici pour rester" et " [Les immigrants] ont besoin [...] qu’on ajuste le cadre normatif." Les normes ne sont pas des caprices. Elles sont justifiées par le besoin d'hygiène public, par l'ordre social, par besoin d'aménagement du territoire, etc. Contrairement à ce qui est rapporté de Lilyane Rachédi, ce refus des normes et de prévoir des cimetières est une démonstration du refus "d'intégration". Les musulmans ont le temps et l'argent pour les mosqués; ils ont le temps et l'argent pour leurs cimetières. Certains préfèrent le rapatriement à l'investissement dans un cimetière au Québec même s'il en coûte plus cher. Il n'appartient pas à la communauté ni au gouvernement d'offrir des cimetières ni aux musulmans ni aux catholiques ni à aucune communauté religieuse. C'est une affaire privée que les citoyens doivent régler par eux-mêmes.