Le gouvernement doit envoyer un signal clair

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
«Les emplois traditionnellement féminins sont peu valorisés, ajoute Véronique De Sève. Ce sont des postes qui ont trait aux soins de la personne et, dans l’inconscient collectif, c’est comme si c’était dans la nature des femmes de s’occuper des gens.»
Photo: iStock «Les emplois traditionnellement féminins sont peu valorisés, ajoute Véronique De Sève. Ce sont des postes qui ont trait aux soins de la personne et, dans l’inconscient collectif, c’est comme si c’était dans la nature des femmes de s’occuper des gens.»

Ce texte fait partie du cahier spécial 40e Journée internationale des femmes

Plus de vingt ans après l’adoption de la Loi sur l’équité salariale, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour que les femmes obtiennent réellement l’égalité sur le marché du travail, estiment les syndicats, qui croient aujourd’hui que seule une loi-cadre permettrait d’obliger les employeurs à avancer sur le terrain de la conciliation travail-famille-études.

5-10-15. Connaître son horaire au moins 5 jours à l’avance, bénéficier de 10 jours de congés payés pour responsabilités familiales ou pour maladie et, bien sûr, le salaire minimum à 15 dollars. Si cette campagne 5-10-15 n’est pas complètement nouvelle, elle revient en force à l’occasion de la Journée internationale des femmes qui aura lieu le 8 mars.

« Il s’agit d’un enjeu fondamental de conciliation travail-famille-études, souligne Véronique De Sève, vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), responsable du dossier de la condition féminine. Oui, les femmes qui ont des enfants veulent les voir grandir et ont envie d’être près d’eux. Mais le seul choix qu’on leur offre aujourd’hui, c’est de réduire leur temps de travail, parce que les employeurs refusent de leur accorder plus de flexibilité. Si elles avaient une autre option, certaines choisiraient le temps partiel, mais pas toutes. D’autant que ça a un impact sur la retraite par la suite. »

Certes, l’homme prend de plus en plus de responsabilités au sein de la famille, mais lorsque vient l’heure du choix, dans un couple, de savoir qui va avoir la charge de la sphère familiale, dans la très grande majorité des cas, c’est à la femme que cela incombe. Avec les conséquences que cela a en matière d’avancement professionnel.

Photo: CSN-FTQ Véronique De Sève, vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN)

« Tant qu’elle est en couple, ça fonctionne, note Mme De Sève. Tant qu’elle a ses enfants à la maison. Mais lorsqu’ils s’en vont faire leur vie, ou si le couple éclate, elle se rend compte que le choix fait généralement d’un commun accord, c’est elle qui le subit. »

Sans compter que les emplois traditionnellement féminins continuent à être les moins bien rémunérés dans notre société.

« Les femmes naviguent beaucoup dans le secteur des services, rappelle Sylvie Nelson, Secrétaire générale du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ). Ça se caractérise par de la précarité, du temps partiel, des avantages et du salaire plus faibles, elles n’ont pas beaucoup de pouvoir décisionnel sur leur travail. Elles sont sous-représentées dans les emplois syndiqués et surreprésentées dans les emplois payés au salaire minimum. »

« Les emplois traditionnellement féminins sont peu valorisés, ajoute Véronique De Sève. Ce sont des postes en rapport avec les soins de la personne et, dans l’inconscient collectif, c’est comme si c’était dans la nature des femmes de s’occuper des gens. Pourquoi, dès lors, bien les payer alors que ce n’est pas un effort pour elles ? Je caricature, mais ce sont des choses qu’on entend… »

Mme Nelson prend l’exemple des résidences privées pour personnes âgées. Le salaire moyen des préposées aux bénéficiaires y est de 12,50 dollars l’heure.

« Pour joindre les deux bouts, bien souvent, ces femmes sont obligées d’avoir deux emplois, indique-t-elle. Déjà à 12,50 dollars de l’heure, on vit sous le seuil de la pauvreté, mais en plus, ce sont pour la plupart des emplois à temps partiel. Les femmes travaillent également souvent dans des petits milieux, qui ne sont pas assujettis à la loi du 1 % pour la formation. Elles ont donc moins accès aux formations qualifiantes et transférables, et il leur est alors plus difficile d’aller vers d’autres emplois qui seraient plus payants. »

D’où la revendication de la part des syndicats d’une loi-cadre, qui intégrerait, entre autres, le 5-10-15.

« Sans cette loi, l’employée se retrouve à aller négocier de meilleures conditions de travail, plus de flexibilité, directement avec l’employeur, qui bien souvent lui répond que c’est trop compliqué, raconte Mme De Sève. Le gouvernement doit envoyer un signal clair et ça doit passer par une loi-cadre. Ça fait plus de quinze ans, qu’on parle sérieusement de la conciliation travail, famille, études. Je ne peux pas croire qu’en 2017, on ne puisse pas arriver à des solutions. »

Photo: Éric Demers Sylvie Nelson, secrétaire générale du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ)

« Si les femmes connaissaient une semaine à l’avance leur emploi du temps, ce serait une aide précieuse, ajoute Sylvie Nelson. Les congés payés pour obligations familiales, c’est la moindre des choses. Quant au salaire minimum à 15 dollars… plusieurs études montrent que ces 15 dollars, c’est effectivement le minimum pour être juste au-dessus du seuil de pauvreté. Or, selon ce que le gouvernement a annoncé, en 2020, on sera rendu à 12,45 dollars. Si on prend en compte l’inflation, ce n’est pas tenable. Et encore une fois, ce sont les femmes qui travaillent le plus souvent au salaire minimum. »

En effet, 57 % des emplois payés au salaire minimum sont occupés par des femmes. Et contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas des étudiantes qui se font la main avant de trouver un meilleur poste, puisque 40 % de ces emplois sont des temps pleins occupés par des travailleurs, le plus souvent des travailleuses.

« Elles touchent aujourd’hui 11,25 dollars l’heure et, malgré tout, les exigences sont de plus en plus grandes de la part des employeurs, ajoute Mme Nelson. Les conditions de vie au travail se dégradent. Il y a de nouvelles attentes, de nouveaux besoins. On leur demande d’en faire toujours plus avec moins. On les fait travailler de plus en plus fort, on leur donne des responsabilités qui ne sont pas nécessairement rémunérées. Elles vivent également de plus en plus d’insécurité avec les horaires atypiques, la surcharge de travail, les difficultés de la conciliation famille-travail. Ça nuit à leur santé physique et mentale. »

Plus de vingt ans après l’adoption de la Loi sur l’équité salariale, la route semble donc encore longue pour en arriver à une véritable équité hommes-femmes au travail.

« Nous devons rester mobilisées, conclut Véronique De Sève. Certes, il y a eu des avancées. Mais lorsqu’on lit dans le journal qu’au sein même des ministères, il y a une différence de 12 % entre la rémunération des directeurs de cabinet selon qu’ils sont des hommes ou des femmes, il y a de quoi être scandalisé. Oui, nous avons obtenu l’égalité de droit. Mais cette égalité ne doit pas être juste une valeur, elle doit se traduire dans tous nos gestes, au quotidien. »