Réunis par la maladie

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Hamzah est autiste. Il est aussi beau comme un coeur, avec ses yeux bruns doux et de jolies fossettes, des «clins d'oeil» de joue, comme on dit en arabe.

Les uns sont des réfugiés syriens qui parlent surtout arabe. Les autres, des Québécois d’un groupe de parrainage s’exprimant en français et en anglais. Ils se comprennent pourtant grâce à une réalité qui les unit : l’autisme de leurs enfants.

Hamzah Hadid tournoie depuis un bon moment autour de l’îlot de la cuisine lorsqu’il s’arrête devant Sunny, un vieux labrador sourd, qui ne bronche pas lorsque l’enfant de sept ans se met à lui tirer quelques poils. Du coin de l’oeil, son père, Mohamad, observe la scène. Il ne faudrait quand même pas que Sunny se fâche et s’en prenne au gamin, qui a sa manière bien à lui d’entrer en contact avec son entourage.

Car Hamzah est autiste. Il est aussi — et surtout — beau comme un coeur, avec ses yeux bruns doux et de jolies fossettes, des « clins d’oeil » de joue comme on dit en arabe. Avec ses parents et son frère Humam, âgé de 10 ans et demi, il est arrivé comme réfugié à Montréal il y a moins d’un an. « C’est Katharine qui a écrit sur Facebook : “ Je veux faire quelque chose. Qui est avec moi ? ” Et j’ai été la première à dire oui ! », raconte Reetta Hanasen, maman de Lumi et Ilona, fillette autiste au large sourire.

Ce « quelque chose » n’était pas anodin. Le projet fou de son amie Katharine Cukier, elle aussi maman d’un garçon autiste, était de parrainer la famille Hadid, des Syriens de Homs réfugiés en Jordanie. Dès lors, un réseau de solidarité s’est mis en branle. Une quinzaine de personnes ont répondu à l’appel de Katharine, dont cinq parrains officiels. Rasha, devenue l’interprète étant la seule à parler l’arabe, son conjoint Marc, Paul, Maggie, Judith… et bien d’autres.

Afin d’élargir le groupe de soutien, Reetta a distribué des lettres dans son petit quartier de Montréal-Ouest pour solliciter une contribution, quelle qu’elle soit, au projet. Grâce à leurs efforts, ils ont trouvé un médecin de famille, une dentiste, une psychologue, tous prêts à offrir des services gratuits à la famille Hadid. « C’est très gratifiant pour nous. On a vu notre communauté à son meilleur », se réjouit Katharine, dont les parents avaient parrainé des boat people, à l’époque.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Reetta Hanasen et Alla Hadid passent beaucoup de temps ensemble. Leurs enfants autistes, Ilona et Hamzah, fréquentent l’école Giant Steps.

Des moments difficiles

C’était en novembre 2015. À ce moment-là, les Hadid vivaient depuis presque trois ans à Amman, en Jordanie, où ils s’étaient réfugiés, ne pouvant plus vivre dans leur Syrie à feu et à sang. Quand on évoque leur vie d’avant la guerre, Alla Hadid fond en larmes. Mohamad avait un emploi dans une banque. Elle était une « reine du foyer » et une maman comblée. Avant la fuite, la famille Hadid était heureuse. Et la vie venait de leur donner un deuxième fils : Hamzah.

« Mais ça n’a pas été facile lorsqu’ils sont arrivés en Jordanie », explique Rasha qui, à force de les côtoyer pour traduire, connaît leur histoire par coeur. Comme réfugiés, ils étaient discriminés. Mohamad tentait de trouver du travail. Alla sortait très peu. À l’école, les enfants syriens étaient maltraités, giflés. Hamzah n’avait pas encore eu de diagnostic. Comme il ne parlait pas et se comportait étrangement, il était l’objet de moqueries. Sa mère osait à peine prendre l’autobus avec lui. Ça causait trop de problèmes.

Katharine se souvient des conversations sur Skype. « On avait eu une photo d’eux qui les montraient à travers les barreaux d’une petite fenêtre du sous-sol où ils vivaient. Alla était toute seule avec les enfants. Quand on lui parlait, elle nous racontait qu’elle ne se sentait pas à l’aise dans le quartier. Elle n’emmenait jamais ses enfants au parc. Hamzah fuguait, mon fils aussi. Alors on savait ce que la famille vivait, on les comprenait », raconte l’enseignante qui est la mère de Benjamin et de Marguerite, qui n’est pas autiste.

Un grand soulagement

Le parrainage entre le groupe de Québécois et les Hadid s’est fait grâce à un coup de pouce du destin. Dans un hôpital où Hamzah avait reçu des soins, son nom a été mis à son insu sur une liste gérée par des jésuites. Les Hadid ont un jour reçu un appel leur disant qu’ils étaient admissibles pour aller au Canada. « Ils ne s’étaient jamais inscrits. Ils étaient complètement abasourdis », raconte Rasha, tout en écoutant d’une oreille le récit en arabe d’Alla.

Ensuite, tout a déboulé. Ils ont rempli les papiers d’une association chrétienne qui avait une antenne au Canada. Certaines conditions assez strictes s’appliquaient : ils allaient devoir vivre en communauté, dans un immeuble avec d’autres familles dans une petite pièce, avec salle de bain en partage… Peu leur importait. Pourvu que Hamzah reçoive les soins adéquats. Ils ne voulaient pas répéter l’horreur vécue par la soeur de Mohamad dont le fils, atteint de paralysie cérébrale, était décédé dans un camp de réfugiés.

C’est à travers sa soeur, vivant à Toronto, que Katharine a eu vent de l’histoire des Hadid et qu’elle s’est sentie interpellée. « J’ai tellement reçu grâce à mon fils que je voulais aussi le partager. » Et il y avait cette complicité naturelle, qui s’est installée instantanément. « Au début des années 2000, quand j’ai eu le diagnostic pour mon fils, je me suis retrouvée dans un autre pays. Tu penses que tu vas te rendre à une destination, mais soudainement ça vire de bord et tu ne sais plus où tu es. Tu ne connais rien, dit Katharine. Comme parents d’enfants autistes, on est aussi comme des réfugiés. »

« Si je n’avais pas eu ma fille, je ne sais pas si je me serais embarquée dans cette histoire », renchérit Reetta, qui a immigré au Québec depuis la Finlande. « Si Ilona ne m’avait pas montré le chemin, je n’aurais pas compris la beauté d’aider les plus vulnérables », assure-t-elle.

Double bénédiction

Le dimanche, les deux familles communiquaient par Skype, c’était le jour du « téléphone arabe », rigolent-ils. « On posait beaucoup de questions sur Hamzah. On voulait savoir ce qu’il faisait, ce qu’il mangeait. On voulait être sûrs qu’il était autiste et commencer les démarches », raconte Reetta, en attrapant dans ses bras le petit Hamzah, qui s’est remis à tourner autour de l’îlot de la cuisine. « Je sais qu’avec un enfant comme ça, je pouvais aider », ajoute-t-elle le regard plein de tendresse.

De leur côté, pris par l’incertitude, les Hadid ne tarissaient pas non plus de questions. « Ils nous demandaient : “ Est-ce que Hamzah va parler, est-ce qu’il va aller à l’école ? ” Ils avaient aussi l’idée que ça allait se guérir », souffle Katharine. Mais ce qui comptait le plus, c’était le soulagement qu’ils ont ressenti à se savoir « compris », intervient Rasha. « Le parrainage privé, par une famille avec des enfants autistes en plus, c’était une double bénédiction pour eux. »

Les Hadid ont finalement foulé le sol québécois le 30 mai 2016, quatre mois après le dépôt de la demande de parrainage. Ça fait neuf mois qu’ils apprivoisent leur nouvelle vie montréalaise. Les mille et un rendez-vous de santé et chez le dentiste, l’école Giants Steps, que fréquentent ensemble Hamzah, Ilona et Benjamin, les camps de jour, la francisation, la classe d’accueil pour Humam, les dégâts d’eau dans l’appartement, les tours de métro pour amuser Hamzah. « Peux-tu écrire que Mohamad cherche un emploi aussi ? » lance Katharine, en riant.

L’élan de générosité ne s’arrête pas là. Au début janvier, une autre demande a été déposée pour faire venir six membres de la famille d’Alla. Reconnaissants, les Hadid voient leurs peurs et leurs appréhensions du début se dissiper doucement. La seule crainte qui demeure, dit Alla, « c’est comment on va remercier assez tous ces gens qui nous ont aidés ».


 
1 commentaire

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  • Célyne Lalande - Abonnée 25 février 2017 22 h 12

    merci beaucoup de publier cette histoire, elle fait contrepoid au racisme et à la fermeture à la différence qui prennent souvent trop de place dans les médias.