Au secours des réfugiés les plus vulnérables

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le petit Kerem Ramadan et ses parents ont eu le bonheur qu’un groupe de parrainage les adopte en dépit du lourd fardeau qu’ils représentent.

Champions du parrainage privé au pays, les Québécois ont accueilli de cette façon pas moins de 5500 réfugiés syriens depuis la fin 2015. Dans certains cas — encore trop rares —, la générosité dépasse les frontières du coeur, et des familles représentant un plus lourd fardeau sont choisies dans le lot.

Couché sur un lit d’hôpital montréalais, Kerem Ramadan ne peut ni marcher, ni parler, ni manger, ni respirer sans aide. Mais malgré sa maladie, ce petit Syrien de 8 ans a de beaux grands yeux qui lui permettent de dévorer le paysage, par-delà la fenêtre. Réfugié en Turquie avec ses parents, son frère et sa soeur, Kerem a vu son état se détériorer, ce qui a précipité sa venue au pays. Sa famille en est consciente : il a été en quelque sorte un passeport pour le Canada.

Encore faut-il qu’il y ait à l’autre bout des gens prêts à les accueillir. Des gens qui ont ouvert tout grand leur coeur en acceptant de parrainer une famille avec d’immenses besoins, que le jargon gouvernemental qualifierait de « fardeau excessif ».

« Si nous, on ne pouvait pas les aider, qui allait pouvoir le faire ? » lance Elizabeth Hunter, qui s’est rapidement laissé convaincre de parrainer la famille du petit Kerem. Pour elle, il n’était pas question de faire du « shopping » et de choisir les réfugiés qu’elle allait parrainer avec son groupe d’amis. L’expérience allait être totale, vécue avec tous les défis qu’elle pourrait comporter.

Pourtant, dans le bureau de Sylvain Thibault, responsable du volet parrainage à la Table de concertation des organismes au service des réfugiés ou immigrants (TCRI), des dossiers comme ceux de la famille Ramadan peuvent demeurer un certain temps dans la pile. Plusieurs parrains potentiels sont parfois rebutés par le fardeau que représente le parrainage de réfugiés ayant des problèmes apparents.

Les groupes de parrainage veulent plutôt la « petite famille parfaite », sans vulnérabilité apparente, admet M. Thibault. « Quand je leur demande s’ils seraient prêts à parrainer une famille qui a des défis particuliers, comme l’autisme ou des handicaps, ils me disent que ça demande plus de réflexion », souligne-t-il. Loin de lui l’idée de leur en vouloir de ne pas pousser plus loin leur — déjà très grande — générosité. L’État ne leur fournit aucune aide financière, après tout. « Je comprends et je respecte à 100 % leur décision. »

Dans la foulée de l’accueil de Syriens, sur une centaine de dossiers de familles vulnérables — monoparentales, avec personnes malades, etc. — reçus par la TCRI, ceux ayant trouvé preneur se comptent sur les doigts d’une main. Le gouvernement n’a toutefois pas de données spécifiques sur le parrainage des cas lourds. « Ce sont surtout des familles avec des enfants en santé qui sont parrainées. Elles pourraient avoir des séquelles psychologiques ou des traumatismes liés à la guerre, mais ce ne sont pas des fardeaux excessifs », constate Jonathan Lavallée, porte-parole du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI). Et contrairement aux parrainages publics, où l’État doit choisir dans la liste du Haut-commissariat aux réfugiés, qui donne la priorité aux plus vulnérables, les parrainages privés ont le champ libre.

Le facteur « vulnérabilité »

Avec 5500 réfugiés parrainés au privé depuis la fin 2015, le Québec demeure unique au pays. C’est la province qui, de loin, compte le plus grand nombre de ce type de parrainage. Parmi eux, le groupe qui parraine les Ramadan, qui a justement fait le saut en raison de ce facteur de « vulnérabilité ». « Ce n’était pas correct de pénaliser quelqu’un parce qu’il a de grands besoins. Ça aurait été chercher la facilité, pour nous, que d’aller avec un cas moins prenant. C’était comme tricher un peu dans notre bonne action », soutient Malek Batal, professeur à l’Université de Montréal et l’un des leaders du groupe. « Pour tout dire, il y a eu certaines réticences exprimées. Les membres de notre groupe se demandaient dans quoi on s’embarquait. […] Mais on se disait en même temps que, si on voulait aider quelqu’un qui est réellement dans le besoin, il valait mieux aider une famille qui n’allait pas pouvoir s’en sortir sans nous. » Et sachant qu’un groupe de parrains s’était désisté du cas Ramadan, « on a senti qu’il y avait urgence de corriger cette injustice », ajoute M. Batal.

Au sein de son groupe d’amis, Danielle Gauthier a eu la même réflexion au moment de déposer, au début de l’été, une demande de parrainage pour accueillir les Abdulhamid. « On savait que, pour eux, ça allait être difficile de trouver des parrains, et on ne voyait pas pourquoi ces gens-là seraient abandonnés. Ce sont des humains et ils méritent autant que tous les autres qu’on s’occupe d’eux », a expliqué cette médecin à la retraite. Car les Abdulhamid possèdent plusieurs facteurs de vulnérabilité : il s’agit d’une famille kurde, pauvre, composée de parents qui n’ont pas de jeunes enfants, mais plutôt deux filles aveugles à l’aube de la trentaine, qui n’ont jamais été scolarisées et ne lisent pas le braille. « Dans ce cas-ci, ça risque d’être plus difficile pour eux d’apprendre la langue et de s’intégrer », constate Mme Gauthier.

Avoir les moyens

Devant cette réalité, leur élan de solidarité prend tout son sens. D’autant que son groupe, pour la plupart des professionnels retraités, a les ressources et la capacité d’aider. « On est des gens qui ont plus de moyens que d’autres », dit-elle. « Et comme on est plusieurs dans le domaine de la santé, on s’est dit que, à défaut de parler leur langue, on pourra au moins les accompagner dans leurs démarches médicales. »

Ce savoir médical a d’ailleurs été utile pour comprendre le rapport d’ophtalmologie des deux jeunes femmes, dont le problème pourrait être réglé par une greffe de cornée. « Mais on est réalistes. Il n’y aura pas de miracle en arrivant ici », croit Danielle Gauthier. « Mais si jamais on pouvait les aider un peu, rien que ça, ça serait extraordinaire. »

Dans le cas du petit Kerem, tout l’argent du monde ne saurait lui redonner la santé. Maintenant qu’il reçoit de bons soins au Canada, son sort est entre les mains de Dieu, croit sa famille, qui mesure ses progrès aux sourires. Et depuis quelque temps, lorsqu’on le met sur le côté ou lui chatouille les pieds, il esquisse de petits rictus à faire fondre la neige.

4 commentaires

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  • Michel Lebel - Abonné 25 février 2017 12 h 35

    Solidarité


    Il ne s'agit pas de misérablisme mais de solidarité bien humaine. C'est ainsi que l'humanité progresse vraiment. À petits, mais beaux pas.

    M.L.

    • Maxime Parisotto - Inscrit 26 février 2017 10 h 32

      pendant ce temp là, au sud de la frontière...

      :-(

  • Yves Côté - Abonné 26 février 2017 04 h 52

    Solidarité québécoise...

    Les Québécois, je le répète ici, préfèrent de loin la solidarité de leur société à la charité de chacun des individus qui la composent.
    Ils le font dans une si grande majorité et de manière si définitive que cela est devenu un des caractères fondamentalement distincts de leur mode de fonctionnement social.
    Il en est dorénavant ainsi, de la leçon historique qu'ils partagent de l'idée historique par laquelle ils furent longtemps tenus par un clergé catholique qui y trouvait son intérêt immédiat, à être satisfaits de l'indigence générale entretenue chez eux par leurs "maîtres".
    Vive les Québécois libres et solidaires !

  • Hélène Gervais - Abonnée 26 février 2017 06 h 37

    Ça me questionne ...

    quand j'entends tous les jours des histoires d'horreur d'enfants manquant de professionnels pour les aider à avancer, quand il y a déjà trop d'enfants par classe et pas assez de professionnels de la santé, quand les listes d'attente pour les opérations n'en finissent plus.