Québec pressé de tenir une commission sur le racisme systémique

«On ne dit pas que les Québécois en tant qu’individus sont racistes», a souligné Essraa Daoui.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «On ne dit pas que les Québécois en tant qu’individus sont racistes», a souligné Essraa Daoui.

Après Québec solidaire, un groupe de citoyens et d’organismes de la société civile a directement interpellé le premier ministre Philippe Couillard pour qu’il mette sur pied une commission sur le racisme systémique.

Profitant des dix ans du lancement de la commission Bouchard-Taylor, la Coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique a déclaré qu’il est temps d’écouter les personnes racisées elles-mêmes et non pas de parler d’elles, comme ce fut le cas lors de la commission Bouchard-Taylor, croit Émilie Nicolas, présidente de Québec inclusif et membre de la Coalition.

« La commission Bouchard-Taylor est partie de craintes en partie infondées de la majorité et amplifiées par les médias. Nous, on propose de parler de la réalité des personnes racisées. De mémoire, ça n’est jamais arrivé au Québec qu’on mette en priorité la réalité des personnes racisées, a-t-elle affirmé, en conférence de presse. La commission Bouchard-Taylor, ç’a été de parler de nous [les personnes racisées]. Là, on veut parler AVEC nous. » Pour elle, c’est la démarche « absolument inverse ». « Nous, on ne part pas des craintes, mais plutôt des réalités des personnes racisées. La commission Bouchard-Taylor n’a pas permis de regarder la discrimination à l’emploi, le profilage racial, les problèmes de l’accès aux soins de santé. »

La poète innue Natasha Kanapé-Fontaine estime qu’il n’y a pas mieux que les autochtones et les personnes racisées elles-mêmes pour comprendre ce que c’est d’être racisé et toutes les difficultés qui en découlent, soit les problèmes pour trouver un emploi, un logement, etc. « Nous savons que ça existe, car nous le vivons au quotidien », a-t-elle insisté. La commission sur le racisme devra inclure des personnes racisées, « de la réflexion initiale jusqu’au dépôt du rapport », demande la Coalition.

Will Prosper, porte-parole de Montréal-Nord Républick et membre de la Coalition, croit qu’il faut « arrêter de se cacher la tête dans le sable ». Selon lui, tous les enjeux concernant le racisme touchent un million de personnes.

Le PLQ d’accord ?

Depuis la parution, en mai 2016, d’une lettre ouverte de citoyens, l’idée d’une telle commission a fait du chemin : une pétition déposée à l’Assemblée nationale cet automne rassemble à ce jour 2662 signatures et la Coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique compte maintenant 65 organismes membres. Parmi eux, la CSN, la Ligue des droits et libertés, mais également des partis politiques, comme Québec solidaire, Projet Montréal et… le Parti libéral du Québec. « Le conseil général du PLQ a voté [une résolution en mai dernier] pour appuyer [une telle commission]. En ce moment, le gouvernement n’est même pas à l’écoute de ses propres membres », a dit Mme Nicolas, soulignant la contradiction du gouvernement Couillard.

Durant la course à la chefferie du Parti québécois, Alexandre Cloutier et Paul St-Pierre Plamondon avaient également soutenu ce projet de commission, mais le PQ ne suit pas actuellement. À travers son député Amir Khadir, Québec solidaire a pour sa part déposé mercredi une motion pour que soit créée une commission sur le racisme systémique, mais celle-ci n’a pas été adoptée par les députés de l’Assemblée nationale, faute de consensus.

« En tout respect pour M. Couillard et Mme Weil, ce ne sont pas des personnes compétentes pour dire si oui ou non il y a du racisme systémique », a dit Béatrice Vaugrante, directrice générale d’Amnistie internationale, section Canada francophone. Pour elle, c’est un exercice qui doit « se mener collectivement ».

Essraa Daoui, étudiante en enseignement et membre de l’Association des Arabes et des musulmans pour la laïcité (AMAL-Québec), croit que le Québec ne doit pas se sentir menacé. « On ne dit pas que tout le monde est systématiquement raciste quand on parle de racisme systémique, note-t-elle. On ne dit pas que les Québécois en tant qu’individus sont racistes. Ce qu’on dit, c’est qu’on crée des inégalités sur la base de la racialisation d’un groupe. »

Pour Émilie Nicolas, il faut que le gouvernement cesse d’avoir peur sous prétexte que, notamment dans le cadre de la commission Bouchard-Taylor et de la charte des valeurs du Parti québécois, certains débats ont dérapé. « Pour moi, ce n’est pas une bonne raison d’éviter une commission comme celle-là. »


Le racisme en chiffres

2,6 % des minorités visibles occupent des postes dans les C.A. et de haute direction.

0,4 % des femmes racisées occupent ces postes, contre 15,1 % des femmes non racisées.

6 % de personnes provenant des minorités visibles font partie de l’administration montréalaise.

25 000 emplois sont à pourvoir par des minorités visibles dans la fonction publique.

Les personnes portant un nom comme Tremblay ou Bolduc ont 60 % plus de chances d’être convoquées à un entretien d’embauche qu’une personne nommée Traoré ou Ben Saïd.

Source : Coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique
7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 février 2017 03 h 10

    … ?!? …

    « On ne dit pas que les Québécois en tant qu’individus sont racistes. Ce qu’on dit, c’est qu’on crée des inégalités sur la base de la racialisation d’un groupe. » (Essraa Daoui, étudiante en enseignement et membre de l’AMAL-Québec)

    Bien que ce genre de commission soit souhaitable ou selon, convient-il de savoir et comprendre ce que veut dire l’expression « racialisation d’un groupe » ?

    Qu’entend-on par ces mots ? Que cherche-t-on à insinuer ?

    … ?!? … - 9 fév 2017 -

  • Pierre Grandchamp - Abonné 9 février 2017 07 h 07

    Ne pas confondre racisme, islamophobie et islamistophobie

    Antoine Robitaille soumettait le néologisme "islamistophobie" pour qualifier la peur saine d'un islam radical. Bon nombre de Québécois ne sont pas islamophobes mais islamistophobes.Je suis islamistophobe!

    D'ailleurs l'islamophobie, soit la peur des musulmans, ce n'est pas du racisme.

    Comme le faisait remarquer la musulmane Fatima Houda Pépin, les musulmans ,d'ici et d'ailleurs, auraient avantage à dénoncer FORTEMENT l'islam radical.

    « Le silence de la majori­té des musulmans face à l’islamisme radical est assourdissant. Le tort qui est fait à l’islam et aux musulmans par les idéologues de la haine et les «leaders» autoproclamés est irréparable.

    La balle est maintenant dans le camp des communautés musulmanes elles-mêmes. Les extrémismes se nourrissent réciproquement de leur haine mutuelle. On ne peut combattre le racisme si on ne combat pas les discours haineux et la violence djihadiste à l’égard des «mécréants». À l’instar du peuple québécois, les musulmans du Québec doivent montrer leur humanité en dénonçant la violence commise en leur nom et au nom de l’islam. »- Fatima Houda Pépin musulmane-

    http://www.journaldemontreal.com/2017/02/06/le-que

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 11 février 2017 11 h 10

      Comme la haine ( mîsos en grec) est différente de la peur (phóbos en grec), j’ajouterais un néologisme associé directement à la haine, et dérivant du grec ancien mîsos (« haine, aversion ») :
      - misislamisme : haine de l’islamisme
      - misislamiste : qui a de la haine de l’islamisme.


      Ne pas confondre misislamismie (haine de l’islamisme) et islamistophobie (peur de l’islamisme).

      Pour reprendre un terme galvaudé, ne faisons «padamalgam» entre ceux qui ont peur et ceux qui haïssent.

  • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2017 08 h 02

    La discrimination positive 2.0

    Bon, encore la discrimination positive. Évidemment, on parle tous de postes dans la fonction publique. Dans le privé, c'est une autre paire de manche, il faut être compétent. Là-dessus, c'est motus et bouche cousue.

    Est-ce qu'il y a des commissions sur le racisme systémique dans les autres pays ? Prenons l'Égypte par exemple; ce serait très intéressant de voir ce qu'ils ont à dire sur ce sujet dans une enquête impartiale. Disons que pour tous les pays musulmans, les résultats d'enquêtes impartiales seraient même plus qu'intéressants.

  • Yvon Robert - Abonné 9 février 2017 09 h 08

    Un ajout

    A cette liste il faut ajouter la commission jeunesse du PLQ

    Les jeunes libéraux voudraient par ailleurs que le gouvernement crée une commission d'enquête publique sur le racisme et la discrimination systémiques qui sévissent au Québec, selon eux. Selon M. Marleau, les jeunes libéraux ont soulevé plusieurs problématiques qui méritent une réflexion approfondie.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 février 2017 09 h 35

    Un "racisme systémique" dites-vous?


    Nous pouvons faire une "analyse systémique" du racisme et de la discrimination, mais enquêter sur le "racisme systémique" cela me semble un raccourci métonymique impropre, non seulement à l'esprit mais à la lettre française.

    Une rapide recherche m'a permis de dépister l'origine de cette expression inventée en 2006 par un sociologue américain d'origine texane, Joe R. Feagan, pour définir l'oppression et le racisme que subissent encore aujourd'hui les afro-américains et ce depuis la fondation des colonies américaines par des esclavagistes.

    Selon Feagan le "systemic racism" est un racisme institutionnalisé depuis des siècles, dans ses structures et dans ses formes par les Blancs états-uniens afin de maintenir leurs privilèges et leurs pouvoirs dans toutes les sphères de la société américaine, en économie comme en politique, en éducation comme en milieu familial [core racists realities].

    Alors, en parallèle, parler de "racisme systémique" au Québec est plus qu'un affront à notre société, c'est une violence idéologique, voire même un essai de désinformation.

    • Marc Therrien - Abonné 9 février 2017 20 h 58

      Mme Rodrigue,

      Et voici maintenant une définition québécoise récente venant de Paul Eid, professeur de sociologie à l'UQAM: (tirée de « Cachez ce racisme » Rima Elkouri, La Presse +, 13 janvier 2017)

      "Le racisme, c'est un système qui favorise un groupe plutôt qu'un autre en se basant sur des catégories sociales qui n'ont aucun lien rationnel entre le mérite ou le démérite individuel. Ce ne sont pas des discours de suprémacistes blancs qui contribuent à cette domination ou à cette exclusion, mais davantage tout un système qui n'est pas conçu pour exclure, mais qui finit par exclure".

      Dans mon temps, on appelait ça une définition tellement large et englobante qu'elle s'autovalide de façon à être irréfutable....comme l'astrologie; ou encore une "problématisation" qui ratisse tellement large qu'il est presque impossible d'échapper au problème ou à l'objet de la recherche.

      Marc Therrien