La haine, cette bombe

Où en sommes-nous après une semaine à pleurer les morts de Sainte-Foy?
Photo: iStock Où en sommes-nous après une semaine à pleurer les morts de Sainte-Foy?

Comment en vient-on à vouloir éliminer les autres ? « Je me sentais une victime. J’avais été expulsé de l’école. J’habitais un logement de merde, avec des champignons dans la salle de bain. Le divan sentait le sperme de mes colocs qui s’étaient poussés avant d’avoir à payer le loyer… J’étais très seul dans ma tête. »

Fondateur de la Fédération des Québécois de souche, un groupe d’extrême droite, puis animateur de réseaux sociaux radicaux dans cette mouvance, Maxime Fiset s’installe un jour à la table de son appartement misérable pour dessiner le détonateur d’une bombe.

« J’étais dans mes idées noires. J’avais décidé de dessiner un détonateur, un “plasting cap”. J’ai fait le plan. Quelques jours plus tard, j’ai réalisé que j’en étais à faire des plans pour tuer du monde, selon la logique d’une guerre civile sainte, selon la croyance qu’il faut un coup d’éclat pour la déclencher. »

Parmi ses lectures de l’époque, les romans d’anticipation de William Pierce, un idéologue d’extrême droite américain qui en appelle à la suprématie des Blancs. « C’étaient mes livres préférés. »

Un Timothy McVeigh trouvera dans ces livres l’inspiration pour faire sauter un édifice fédéral à Oklahoma City : 168 morts. Dylann Roof, le jeune suprémaciste blanc qui est entré dans une église pour y tuer des Noirs, en reprenait l’idée : combattre violemment « le système », au nom de la suprématie d’un monde blanc, afin de créer une onde de choc. Son bilan : neuf morts.

Dans ses livres, Pierce soutient qu’un attentat peut entraîner un basculement général, à la manière d’un jeu de dominos.

Maxime Fiset est passé à autre chose. Presque par hasard. Il trouve du travail. Son temps est soudain occupé à autre chose qu’à ruminer ses idées noires. Plus d’argent lui permet d’obtenir de meilleures conditions de vie, de moduler sa perspective sur le monde, de renouer avec sa famille.

Sans chef

Où en sommes-nous après une semaine à pleurer les morts de Sainte-Foy ? « On a atteint un point de rupture », affirme de sa voix posée Pierre Anctil, historien à l’Université d’Ottawa et spécialiste des communautés culturelles. « Les gens sont naïfs de croire qu’il s’agit de quelque chose de contextuel. Il y a là quelque chose de plus profond. »

Bien sûr, la haine que distillent les courants de la droite extrême n’est pas nouvelle, plaide l’historien Francis Langlois. « Aux États-Unis, dans un phénomène de rejet de l’État, on a vu fleurir depuis un moment, au nom de l’individu qui se veut souverain, une multitude de groupes haineux. On trouve là-dedans une composante identitaire qui s’attache à la promotion d’un idéal de pureté raciale, de suprématie. »

On assiste aujourd’hui à la montée de courants radicaux en apparence sans chef, explique Francis Langlois, historien attaché à la Chaire Raoul-Dandurand. La tendance est à l’individualisme dans le terrorisme de droite en Amérique. « C’est la montée des loups. Des individus prennent en main une idéologie, sans relever, comme par le passé, d’une organisation centrale. » En quelque sorte, le centre de ces mouvements idéologiques se trouve désormais partout. « C’est ce que les Américains radicalisés appellent la résistance sans chef. »

« Longtemps, ils ont utilisé les bombes. Les incendies aussi. » Mais la tendance est à l’action individuelle armée, dit Langlois. « Les armes sont beaucoup plus accessibles et plus performantes aujourd’hui, ce qui se combine parfaitement à l’action en solitaire. La donne a changé. »

Des courants, un fleuve

« Il existe bien sûr des courants haineux différents. Mais jusqu’à un certain point, les formes de haine en arrivent à communiquer entre elles », explique Pierre Anctil. Plusieurs courants augmentent la force d’un fleuve de haines. Sans compter que « la haine mute rapidement ». Selon les époques, la haine frappe un groupe, puis l’autre.

Les discours entendus au Québec à l’endroit des musulmans inquiètent beaucoup ce spécialiste des communautés culturelles. « On voit mieux aujourd’hui ce que la haine peut susciter comme actions radicales. On voit jusqu’où elle peut conduire. » Cela prend une telle ampleur, dit-il, qu’« à Québec, où pourtant les musulmans sont extrêmement minoritaires, où ils ne risquent en rien de menacer quoi que ce soit, on en vient à leur sauter dessus, à les tuer ».

« On a pour ainsi dire cessé de détester les juifs dans nos sociétés », plaide Pierre Anctil, grand spécialiste de cette communauté dont il a traduit nombre d’oeuvres du yiddish au français. « Cette haine s’est transférée. On pourrait presque réécrire aujourd’hui certains textes nauséabonds d’hier en permutant le mot “juif” par “musulman”. On disait que les juifs ne pouvaient pas s’assimiler, qu’ils n’appartenaient pas au projet national. Il s’écrit aujourd’hui exactement la même chose à propos des musulmans ! » ajoute-t-il.

Un carburant

« Il ne faut pas croire que ces courants de haine existent depuis peu. Ils ont des racines profondes. » Les inquiétudes se transmettent à travers le temps par des chemins souterrains. La cible demeure toujours facile, grossière. L’ignorance et la crainte en sont souvent les principaux moteurs.

« La haine des minorités a quelque chose de profond, d’ancré dans le temps, mais cela rejaillit sur des cibles qui se modifient elles aussi au fil du temps. » Pierre Anctil estime que les débats récents sur la laïcité en ont été un formidable carburant. « Tous ces débats sur la place publique alimentent des courants de haine. Les gens s’imaginent qu’on peut facilement réfléchir à cela en public, à l’Assemblée nationale ou entre intellectuels, comme si de rien n’était, comme si cela n’avait pas de conséquences. Ce n’est pas vrai. On le voit : cela a des conséquences néfastes. Dans la bouche de certaines personnes, ces discussions alimentent tout simplement la haine, même si ce n’est pas ce que ces gens veulent faire. »

Le discours public peut vite déraper. « Un débat sur le port du tchador à l’Assemblée nationale, viser les femmes… ce n’est pas ainsi qu’il faut se parler,poursuit Pierre Anctil. C’est irresponsable. Ça ouvre la voie à des abus et avalise la haine. »

L’enchaînement des discours autour de sujets aussi délicats, croit Anctil, peut conduire à un véritable point de rupture. « Cela peut motiver des gens fragiles, à qui l’on suggère des choses à demi-mot. Je n’aime pas utiliser l’expression “radio-poubelles”. Il y a là des gens sans doute bien intentionnés. Et d’ailleurs, cela ne se limite pas à ces radios. »

Maxime Fiset a fini par se dissocier des lieux où pulse le plus fortement la violence à l’égard des immigrants. Cet ancien radical croit lui aussi désormais qu’il n’est pas raisonnable de parler de sujets aussi sensibles sur la place publique, que cela peut entraîner des conséquences dommageables. « Il y a des gens qui prennent les réponses à leur questionnement pour un absolu, qui sont prêts ensuite à déshumaniser les autres. Au fond, la radicalisation est comprise par ceux qui l’ont vécue ou qui l’ont étudiée longtemps. »

Plusieurs Bissonnette

Abreuvée par la prose conservatrice et réactionnaire, l’extrême droite apparaît aujourd’hui très éclatée. Selon Maxime Fiset, qui agit désormais comme consultant tout en poursuivant des études à l’université, il existe cinq catégories dans lesquelles se situent les individus qui naviguent dans la mouvance de l’extrême droite au Québec.

1. Les skinheads néonazis.« Ce sont souvent des jeunes désoeuvrés, venant des classes populaires. Ils ont de la difficulté à l’école et entrent dans une forme de crise et de révolte. » Ils carburent à la haine qu’attise l’extrême droite.

2. Les solitaires.« Ce sont les plus intelligents. Des Machiavel, celui du Prince. Des types qui essaient de faire réaliser leurs projets par d’autres. Ce sont ceux notamment qui manipulent les skinheads. »

3. Les Vikings. Ce sont des amateurs d’univers fantastiques associés à la culture celte, nordique, ou au Moyen Âge. « Des poilus », dit Maxime Fiset pour faire image.

4. Les rednecks.« Ce sont les mononcles très racistes de la campagne. »

5. Les intellectuels. « Ce sont les plus dangereux. Ils n’ont jamais réussi grand-chose, sont solitaires et intellectuels. Ils cultivent leurs ressentiments, comme Alexandre Bissonnette. J’en connais plusieurs qui sont comme lui. »

D’un drame comme celui de Québec, Pierre Anctil estime que nous sommes « collectivement responsables ». Il en appelle à la prudence, à la tolérance. « Il suffit de peu pour que les gens perdent la tête. Après tout, Bissonnette, ce jeune homme de Québec, n’avait pas le profil d’un terroriste international. »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
6 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 4 février 2017 01 h 42

    Excellent !

    Il est intéressant de voir que l'opinion de savants professeurs…
    http://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/
    …rejoint ici le témoignage bien concret d’un converti capable d'introspection.

    Deux textes dont la lecture est indispensable pour bien comprendre le phénomène auquel nous assistons.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 5 février 2017 19 h 04

      «Non, les musulmans d'aujourd'hui ne sont pas les juifs d'hier» scande Isabelle Kersimon, journaliste française indépendante, essayiste et rédactrice en chef du site islamophobie.org.

      Dans cet article, elle souligne: «Réécrire l'histoire et instrumentaliser le supplice des Juifs – ligues antisémites, injures, insultes, interdits professionnels, interdits civils, confiscations, violences physiques, persécutions, rafles, déportations, massacres – en vue de dénoncer l'instrumentalisation de l'islam et des musulmans dans certaines paroles publiques ne permet pas de cerner les discours antimusulmans et banalise le génocide.

      En sus d'accréditer les théories des négationnistes, ce parallèle fausse de manière irrémédiable toute tentative de compréhension des réalités et des enjeux. Et permet, à l'inverse, à quelques excités de nier intégralement le rejet et les agressions dont sont victimes certains de nos concitoyens musulmans n'ayant commis ni appel à la sédition, ni manquement simple à la loi en raison de leur religion, et dont la pratique religieuse ne véhicule aucun objectif politique. »

      M.Anctil aurait intérêt à réviser ses comparaisons entre les juifs et les musulmans. Un amalgame trop facile et surtout erroné.

      Ceci dit, pourquoi les débats sur les accommodements raisonnables, la laïcité et le port de signes religieux dans les bureaux de l'État ne se ferait pas en public? N'est-ce pas une des composantes de la démocratie. Bien sûr, le respect est toujours de mise.

  • Placide Couture - Abonné 4 février 2017 08 h 40

    La tragédie de Québec, récupération politique et violence...


    Même une mauvaise graine a besoin d'un terreau favorable pour se développer. Ce qui est arrivé à Québec est une tragédie, mais ce n’est pas strictement l’effet du hasard. Notre société est de plus en plus violente et amène des gens fragiles à commettre l'impensable. Couillard et Trudeau se sont vite placés aux premières loges, il y a là une occasion en or pour suggérer aux Québécois que le parti libéral est le parti de l’inclusion, de l’ouverture aux autres et, par voie de conséquence, que le Parti Québécois est le parti du mal absolu. Mais, au-delà de la récupération politique simpliste que font les libéraux Couillard et Trudeau de la tragédie de Québec, il faudra bien un jour se pencher sur les motifs de détresse qui peuvent pousser des individus à commettre des gestes insensés. Il y a des pistes à étudier, dont l'écart grandissant entre les riches et les pauvres, de plus en plus de gens étant condamnés à l’exclusion sociale, l’austérité aveugle imposée aux plus pauvres de notre société par un gouvernement de médecins payés 10 fois le salaire moyen d’un travailleur, la montée des mouvements de droite partout sur la planète et même à Québec, la pression insensée qui est exercée sur notre environnement par une production industrielle hors de contrôle et qui ne profite qu'à quelques individus, l'élection de Donald le connard qui propose un modèle de bagarreur de rue à nos jeunes à la recherche de repères, le rejet pharisien du vote proportionnel qui aurait pu donner une voix parlementaire à ceux qui n’en ont pas, ce qui les force à s'exprimer autrement, la cupidité des banquiers, de certains médecins et chef d’entreprise entre autres qui rêvent de leur portefeuille financier, inspirés par un égoïsme délirant, la puissance de l'argent qui fausse le grand jeu démocratique et qui, en nous volant entre autres le référendum de 1995, nous a empêché d'affirmer notre identité québécoise, la difficulté grandissante pour les jeunes d'avoir accès à un emploi de qualité, l'él

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 février 2017 09 h 05

    … d’espoirs !

    « Il suffit de peu pour que les gens perdent la tête. » (Pierre Anctil, historien, Université d’Ottawa et spécialiste des communautés culturelles)

    Effectivement, mais, faute de programme en lien avec le domaine de la promo-vigilance et de politique d’intégration respectueuse responsable, il est peu probable que les communautés se rencontrent et acceptent de mettre à jour leurs attentes ainsi que leurs différences !

    Cependant, il demeure comme possible, d’avec la tuerie de Québec, d’éveiller quelques « consciences », notamment politiques et sociales, maintenant invitées à réagir avant qu’il ne soit trop tard pour affirmer et semer quelques graines d’harmonies, de solidarités et …

    … d’espoirs ! - 4 fév 2017 -

  • Raymond Lutz - Inscrit 4 février 2017 17 h 11

    Dans quel groupe êtes-vous?

    Moi, je suis dans la gang des intellectuels (les plus dangereux!): on me traitait de fif dans la cours d'école et je n'ai jamais réalisé grand-chose en effet. Mais je n'ai tué ni torturé personne. Parce que je ne suis pas un loser et ai su (grâce à un entourage bienvaillant, hors les monstres que sont les enfants entre eux) à me forger une identité.

    Les bullies sont des losers, point. Avec dans les mains un gun, un chéquier (ou maintenant une plume pour signer en rafale des Executive Orders), c'est pareil. Lisez Bernard Stiegler sur la désaffection.

  • Marc Therrien - Abonné 4 février 2017 21 h 29

    Et la misère sexuelle, cette mèche de la bombe?


    On peut certes apprécier cette catégorisation du phénomène qui relève d’une démarche d’intellectualisation. L’intellectualisation fait partie des mécanismes de défense permettant de maîtriser des conflits pulsionnels internes et il est heureux de savoir que ça peut aider certaines personnes à éviter de passer à l’agir agressif. Me joignant au psychiatre Gilles Chamberland et au psychologue Pierre Faubert qui ont commenté l’évènement dans d’autres médias, je réitère que le principal facteur de risque qui amène des hommes à prendre les armes et à « tirer plusieurs coups » est un sentiment d’infériorité maladif, de virilité vacillante voire même d’impuissance chronique. Quand tous les mécanismes de défense psychologiques ne suffisent plus à compenser l'absence de gratifications narcissiques saines, il n’est pas difficile d’imaginer que la mitraillette devient l’extension de la volonté de puissance de l’individu fatigué de l’onanisme. Bien entendu, il ne s’agit que d’une explication possible parmi tant d’autres, plus individuelle que sociale, et je n’ai pas de solution immédiate pour ces hommes qui vivent actuellement une misère affective et sexuelle.

    Marc Therrien