Des leaders musulmans avaient sonné l’alarme dès septembre

Il est demandé au ministre Coiteux qu’il élabore une politique pour contrer les abus de signalements et le profilage de la part des services de sécurité envers les personnes racisées et une autre pour protéger ces mêmes personnes de la cyberintimidation.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Il est demandé au ministre Coiteux qu’il élabore une politique pour contrer les abus de signalements et le profilage de la part des services de sécurité envers les personnes racisées et une autre pour protéger ces mêmes personnes de la cyberintimidation.

Un groupe de Québécois musulmans avait rencontré le ministre de la Sécurité publique en septembre dernier pour faire part de leurs craintes quant à la multiplication des crimes haineux et les groupes d’extrême droite islamophobes. Ils avaient formulé au ministre Martin Coiteux une série de recommandations concrètes, mais certains d’entre eux déplorent aujourd’hui qu’elles soient restées lettre morte.

« Depuis le temps qu’on tire la sonnette d’alarme… Ça fait longtemps qu’on aurait dû être pris en considération, et ce n’est pas faute d’avoir essayé », déplore Ève Torres, coordonnatrice de LaVOIEdesFemmes, qui fait partie du groupe. « Vous avez vu à la télé, le député de Sainte-Foy ? Les larmes aux yeux, il s’est excusé de son silence. Peut-être qu’on n’aurait pas pu prévenir [ce qui est arrivé à la mosquée de Québec]mais on aurait certainement pu nous prendre au sérieux. »

Dans le document très critique qu’ils ont transmis au ministre le 12 septembre dernier, et dont Le Devoir a obtenu copie, ces Québécois dressent un portrait plutôt complet des problèmes vécus par les personnes de confession musulmane, et plus largement par les « personnes racisées ». « Quand j’entends le discours des bien-pensants et des politiciens qui essaient de nous faire croire qu’il n’y a pas d’islamophobie, ils sont bien mal placés pour parler », s’est indigné Omar Koné, l’imam du Centre soufi Naqshbandi, l’un des signataires du document. « Qu’ils [fassent] le tour des endroits, des mosquées et posent des questions aux femmes, à ceux qui changent de nom parce qu’ils n’arrivent pas à trouver un travail et à ceux qui cachent leur religion pendant des années par peur. Il y a un clivage généralisé et c’est malheureux qu’on ait dû en arriver là pour qu’on en parle », a-t-il ajouté.

Crime haineux à l’endroit des lieux de culte, agressions envers les femmes voilées, cyberintimidation, problèmes d’accès à l’emploi des immigrants, terrorisme et profilage… Tous les sujets ont été abordés dans la rencontre où une liste de recommandations a été transmise. Ces leaders de la communauté avaient même parlé au ministre d’un « phénomène nouveau : la réunion de groupes d’extrême droite qui invitent des personnalités de groupes fascistes d’Europe et prévoient l’organisation de manifestations clairement haineuses, antisémites et islamophobes », lit-on dans le document, qui est également signé par Haroun Bouazzi, président de l’Association des musulmans et arabes pour la laïcité (AMAL-Québec).

Des demandes concrètes

Il est notamment demandé au ministre Coiteux qu’il élabore une politique pour contrer les abus de signalements et le profilage de la part des services de sécurité envers les personnes racisées et une autre pour protéger ces mêmes personnes de la cyberintimidation. On lui recommande aussi que ses ministères (Affaires municipales et Sécurité publique) chiffrent les objectifs d’embauche de personnes racisées et travaillent à les atteindre.

On l’exhorte enfin à donner les outils aux municipalités pour qu’elles mettent en place des initiatives assurant « un vivre-ensemble harmonieux » et puissent garantir aux minorités religieuses leur droit à jouir — et construire — des lieux de culte. Le groupe rappelle que ceux-ci sont de plus en plus vandalisés et attaqués et que les politiques de zonage de certaines villes sont « incohérentes » et discriminatoires. Il cite les « cas extrêmes » de Terrebonne et Masouche, où le règlement municipal a été modifié pour interdire tout nouveau lieu de culte.


« M. Coiteux a été interpellé parce qu’il est ministre des Affaires municipales », explique M. Koné. Selon lui, si Montréal a une certaine expertise pour composer avec la diversité, il en va autrement des villes de régions et de la capitale nationale. « Demain, on a une cérémonie d’enterrement et les gens sont obligés de voyager de Québec à Montréal parce que la communauté est incapable d’obtenir un seul espace pour enterrer ses morts. »

Pour Ève Torres, il est « évident » que les politiciens « doivent se remettre en question ». « Ils sont bons pour serrer la main des gens dans les mosquées en période électorale, mais quand vient le temps de passer aux actes… »

Gestes « tièdes »

Ces leaders de la communauté musulmane agissent aussi comme consultants auprès du ministère de l’Immigration. Il y a quelques mois, ils avaient vertement critiqué une campagne publicitaire sur la diversité qui, selon eux, ratait la cible. « Le ministère de l’Immigration avait mis des choses en place, mais on les avait trouvées tièdes », explique Omar Koné. C’est dans le but de sensibiliser davantage le gouvernement que le groupe avait demandé une rencontre avec le ministre Coiteux. « Il y a quand même une volonté politique de faire certaines choses, il ne faut pas brosser un tableau intégralement noir », reconnaît-il. « Sauf qu’aujourd’hui, il y a péril en la demeure. »

Au cabinet du ministre Martin Coiteux, on confirme que certains des signataires de la lettre ont été rencontrés et que plusieurs sujets ont été abordés. Sécurité des mosquées, politiques de zonage… « On a été sensibilisés sur ces dossiers », indique Marie-Ève Pelletier, son attachée de presse. « Il faut savoir que toutes les menaces et les plaintes sont prises très au sérieux par les corps policiers, et il y a des protocoles qui existent quand on partage de l’information de cette nature. » Rien n’a toutefois été précisé concernant l’application des recommandations et la volonté de le faire.

« Il faut que ce soit concret, on a assez fait de rencontres comme ça », insiste M. Koné. « C’est beau, les belles paroles, mais un moment donné il faut se donner des objectifs et parvenir à les réaliser. On connaît tous les problèmes liés à l’islamophobie et au vivre-ensemble, il faut maintenant que les mauvaises statistiques diminuent. » Car les membres du groupe craignent les conséquences de l’inaction sur la prochaine génération de Québécois, en particulier ceux qui ont vu « leurs parents discriminés et stigmatisés ». « Si rien n’est fait, ces jeunes risquent de glisser dans une spirale d’auto-exclusion et de basculer dans les marges de notre société, où ils trouveraient d’autres formes de reconnaissance », conclut le document, évoquant le phénomène de la radicalisation.

Les funérailles des six victimes

Une cérémonie publique, organisée par le Centre islamique Badr, se tiendra à Montréal ce jeudi à 13 h à l’Aréna Maurice-Richard pour trois des victimes de l’attentat de Québec. Une cérémonie sera aussi célébrée dans la Vieille Capitale ce jeudi pour trois autres des victimes dès 11 h au Centre des Congrès de Québec.

Dans la métropole, les Montréalais pourront rendre un dernier hommage à Abdelkrim Hassane, Khaled Belkacemi et Aboubaker Thabti, avant que leur corps ne soit rapatrié dans leur pays d’origine. La mémoire des trois autres victimes y sera aussi honorée.

Les membres de la communauté musulmane et des imams rencontreront le maire de Montréal, Denis Coderre, jeudi matin pour peaufiner les détails de cette commémoration ouverte à tous, mais qui se déroulera selon les rites funéraires musulmans.

Cinq des six familles frappées par la tragédie survenue au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) souhaitent rapatrier le corps de leurs proches dans leur pays d’origine. L’État algérien prendra en charge le rapatriement des Québécois Khaled Belkacemi, 60 ans, professeur à l’Université Laval, et Adbelkrim Hassane, 41 ans, analyste-programmeur pour le gouvernement du Québec. Le Québécois d’origine tunisienne Aboubaker Thabti, travailleur chez Exceldor, reposera dans son pays, selon la volonté de sa famille. La dépouille de Ezzedine Soufiane, originaire du Maroc et propriétaire depuis 30 ans de la boucherie Assalam de Québec, s’envolera pour son pays d’origine.

Ibrahima Barry, 42 ans, et Mamadou Tanou Barry, 39 ans, deux Canadiens d’origine guinéenne, seront pour le premier rapatrié en Guinée, alors que le second sera porté à son dernier repos dans un cimetière de la métropole.

25 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 février 2017 01 h 30

    Une suggestion, comme ça, en passant...

    Pourquoi ne pas transformer cet endroit de Sainte-Foy entre la mosquée et l'ex-église catholique -- là où s'est tenue la veillée -- en place purement minérale, où sous des dalles gravées, les six victimes seraient enterrées puis, ultérieurement d'autres musulmans ?

    Et pourquoi ne pas adopter un décret ministériel qui leur permettrait d'être enterrés selon leur tradition (enveloppés d'un linceul et non dans un cercueil) ?

    • Colette Pagé - Abonnée 2 février 2017 11 h 07

      Et comme les églises québécoises sont moins fréquentées pourquoi ne pas permettre leur utilisation partagée par les membres d'autres confessions ?

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 février 2017 05 h 49

    À espérer !

    « Ils avaient formulé au ministre Martin Coiteux une série de recommandations concrètes, mais certains d’entre eux déplorent aujourd’hui qu’elles soient restées lettre morte. » (Lisa-Marie Gervais, Le Devoir)

    Possible, mais, depuis l’adoption unanime de la motion le visant, il est comme difficile de définir-situer socio-politiquement ce que le concept de l’islamophobie sous-entend et sous-tend, notamment du point de vue relationnel (vivre-ensemble harmonieux) et légal (Charte des droits et liberté de la personne et de la jeunesse) : très difficile !

    De cette difficulté, serait-il de sagesse de souhaiter l’émergence de forum régional et d’une Commission parlementaire qui, à cet effet et en référence d’avec le rapport bouchard-Taylor par exemple, permettront d’asseoir des balises-paramètres susceptibles de ?

    À espérer ! - 2 fév 2017 -

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 février 2017 05 h 51

    À espérer !

    « bouchard-Taylor » : lire plutôt « Bouchard-Taylor » (nos excuses)

  • Sylvain Auclair - Abonné 2 février 2017 06 h 10

    Une messe?

    Ai-je bien lu qu'on organise une messe? Une messe catholique?

    • Christiane Gervais - Abonnée 2 février 2017 10 h 50

      Toutes les confessions religieuses y participeront.

      N'avez-vous pas remarqué que le Québec est de plus en plus une société multi-confessionnelle et non pas une société laïque, sous messieurs Coderre, Couillard et Trudeau?

  • Denis Paquette - Abonné 2 février 2017 06 h 17

    des questions qui dépassent de loin notre consentement

    Dans la vie il y a toujours des moments qui depassent de loin le simple consentement, comment oublier qu'il y a un certains temps des gens voulaient nous imposer la charia, comment oublier que les mouvements islamistes sont noyauté par les salafistes qui ont une vision tres radicale du monde et agissent souvent en arriere plan, n'est- ce pas a eux que nous venons de vendre pour 16 milliards d'armemement, sans que en soyons informés, n'est ce pas eux qui financent la plupart des mosqués et forment le personnelle, en fait une question que l'on peut légitiment se poser, d'ou nous vient notre islamophobie, ne nous vient il pas de l'incurie de certains de nos dirigeants

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 février 2017 08 h 00

      Denis Paquette écrit : « comment oublier qu'il y a un certains temps des gens voulaient nous imposer la charia »

      Personne n’a jamais tenté de _nous_ imposer la charia. Il s’agit-là d’un argument de la propagande antimusulmane de la Droite québécoise. En réalité, certains Musulmans ont voulu, à tort, que _leurs querelles domestiques_ soit arbitré légalement par des imams. Les Musulmans représentent 3% de la population québécoise. Il n’y a aucun danger que 3% imposent quoi que ce soit au 97%. Nous sommes dans une démocratie.

      « comment oublier que les mouvements islamistes sont noyautés par les salafistes qui ont une vision très radicale du monde et agissent souvent en arrière-plan »

      Personne ne peut l’oublier; l’actualité internationale nous le rappelle tous les jours. Mais cela n’a pas de rapport; les Musulmans qui exercent leur religion pacifiquement au Québec n’ont pas à être punis des fautes commises par leurs coreligionnaires à l’Étranger.

      « n'est- ce pas a eux que nous venons de vendre pour 16 milliards d'armemement, »

      Aucun Musulman du Québec n’a forcé le gouvernement canadien à être complice de la dictature saoudienne.

      Quant au prosélytisme saoudien, il est urgent de s’y attaquer mais pas en stigmatisant les Musulmans d’ici. C'est justement ce que souhaitent Al-Qaida et l'État islamique; le rejet des Musulmans qui les pousserait au djihadisme.

      Bref, je vous remercie de votre commentaire puisqu’il nous donne l’occasion de mettre les points sur les ‘i’.

    • Skander Ben Abdallah - Abonné 2 février 2017 10 h 22

      Monsieur Paquette,
      Certes il y a des musulmans qui veulent faire appliquer la charia ! Sont-ils nombreux au point où cela devient un danger éminent ? Ces gens-là sont très trèes minoritaires mais ce sont les médias et des personnes comme vous qui amplifient leurs voix et nous empêchent de regarder l’essentiel et dans la bonne direction. Où est appliquée la Charia Monsieur ? En Arabie Saoudite et à un certain moment au Soudan et en Afghanistan. Comparez-vous la conscience collective et institutionnelle des droits et libertés des humains au Québec et celle dans ces pays ? Mais c’est exactement ça l’origine de la stigmatisation des musulmans et du terrorisme qu’ils viennent de subir : Une fraction minoritaire, Jihadistes ou favorables à la charia prend la place et cache la quasi-majorité des musulmans, citoyens travailleurs et ouverts. En plus de la discrimination au travail et du racisme en général, imaginez Monsieur les conditions dans lesquelles vivent les musulmans au Québec. Et vous continuez à vous justifiez ! 

    • Skander Ben Abdallah - Abonné 2 février 2017 11 h 15

      Mr Paquette: Votre position en deux mots d’après votre commentaire : Les Musulmans veulent appliquer la charia par la force des armes achetées au Canada ! En passant, c’est en utilisant les armes vendues par l’Occident que l’Arabie Saoudite massacre les Yéménites et les Bahréins, chez eux. En d’autres mots, ces armes servent en effet à appliquer la charia mais vous vous êtes trompé de lieu !

    • André Joyal - Abonné 2 février 2017 12 h 25

      À JP. Martel.

      N'eut été de l'intervention de Mme Houda-Pépin et d'une députée du PQ, il y a des chances que l'on se soit retrouvé avec des «Charia courts» à l'instar de ce qui existe en Grande-Bretagne.

      Les salafistes de Montréal sont moins de 1%, mais ils sont très déterminés et très habiles pour composer avec notre naïveté et notre angélisme auquel Francine Pelletier, à sa façon, a fait malencontreusement référence hier dans sa chronique. Ils testent continuellement notre seuil de résistance.
      Pour y faire face, nous avons besoin de l'intervention de musulmans du type de ceux qui fréqentent cette mosquée de Québec. Ces derniers ne doivent pas laisser aux plus radicaux de leur communauté tout le devant de la scène. Il se doivent d'intervenir pour que la modération domine,car, on le sait: elle a bien meilleur goût.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 2 février 2017 16 h 25

      M. André Joyal, je suis tout à fait d’accord avec vous.

      Lutter contre l’islamophobie ne signifie pas accepter n’importe quoi; il existe des accomodements qui sont raisonnables et d’autres qui ne le sont pas.

      Le principe de base est : ‘Vivre et laisser vivre’. c’est permettre aux autres de vivre leur vie comme ils l’entendent du moment où ils ne portent pas atteinte à ma propre liberté.

      Et si des salafistes (comme vous les appelez) demandent la lune, il faut savoir leur dire non.

      Mais il faut éviter de dire non aux autres sous le prétexte que cela ouvre la porte à une catastrophe imaginaire. On peut permettre une chose et en refuser une autre très apparentée parce que la deuxième demande va trop loin.

      Fondamentalement, l’attitude à adopter est celle d’ouverture et de présomption de la bonne foi des autres.