Jouer pour mieux collaborer

La professeure d’informatique à l’Université Concordia Rilla Khaled s’intéresse moins aux technologies qu’à la manière dont les êtres humains interagissent avec elles.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La professeure d’informatique à l’Université Concordia Rilla Khaled s’intéresse moins aux technologies qu’à la manière dont les êtres humains interagissent avec elles.

Qu’il s’agisse de deux présidents qui se querellent au sujet d’un mur séparant leur frontière commune ou d’enfants qui se disputent dans une cour d’école, la résolution de conflits est au coeur de la vie en société et son apprentissage se fait bien souvent à la dure. Une solution pour outiller les jeunes ? Le jeu vidéo.

Rilla Khaled est une informaticienne hors norme. Cette jeune professeure de l’Université Concordia, détentrice d’un doctorat en science informatique, s’intéresse moins aux technologies qu’à la manière dont les êtres humains interagissent avec elles.

En 2010, alors qu’elle vient de décrocher un poste de professeure dans une université de Copenhague, elle se joint à un groupe de chercheurs européens passionnés comme elle de jeux vidéo pour lancer un projet à saveur éducative.

Un des membres de l’équipe passe plusieurs semaines dans des salles de classe pour observer le comportement des élèves et comprend rapidement qu’il existe un besoin à combler.

La chose la plus frappante qu’il [un des membres du projet de jeu vidéo éducatif] a constatée, c’est le fait que les enfants ne savent généralement pas comment résoudre un conflit

« La chose la plus frappante qu’il a constatée, c’est le fait que les enfants ne savent généralement pas comment résoudre un conflit. Et quand il y a un conflit, la plupart du temps, un professeur va s’avancer et dire “arrêtez, je vais vous dire quoi faire” », explique Mme Khaled, qui est membre du centre Technoculture, Art and Games (TAG) de Concordia.

« On a réalisé que la résolution de conflit, qui influe sur notre manière d’agir en société et d’interagir avec les autres, qu’il s’agisse de petits ou de gros problèmes, n’est pas enseignée à l’école. C’est le genre d’apprentissage qui tombe entre deux chaises et qui doit se faire au fil du temps », poursuit-elle.

Jeu sur mesure

Les chercheurs se mettent au travail et conçoivent un jeu vidéo qui place le joueur au centre du conflit. Ils s’inspirent de titres populaires, comme FarmVille, pour créer un jeu en apparence anodin.

« On a mis en place un monde dans lequel le but semble être de faire prospérer le village, comme les autres jeux du genre, mais qui oblige les joueurs à collaborer », résume la professeure.

Photo: Source TAG Le jeu «Village Voices» implique quatre personnages, qui poursuivent chacun des objectifs différents.

Le jeu Village Voices implique quatre personnages, qui poursuivent chacun des objectifs différents. À mesure que le jeu avance, les intérêts de chaque joueur s’entrecroisent, ce qui oblige les participants à échanger des ressources et à collaborer pour atteindre leurs buts respectifs. Jusque-là, rien de bien différent des jeux vidéo traditionnels.

Lors de chaque partie, qui dure entre 10 et 15 minutes, les joueurs peuvent cependant voler les ressources et vandaliser les propriétés des autres participants. Un joueur victime de vol ou de vandalisme peut laisser un message à la place du village pour mettre en garde les autres, et chaque participant est appelé à exprimer ses sentiments à l’égard des autres joueurs au fil de la partie.

Le jeu a été testé sur un peu moins d’une centaine d’élèves âgés de 9 à 11 ans dans différents pays européens. Les quatre participants s’installaient autour d’une même table pour jouer, et chaque partie se concluait par une discussion animée par un enseignant.

« Nous ne voulions pas que les jeunes se contentent de jouer une partie. Nous voulions lancer une discussion par la suite afin que les joueurs puissent se parler non seulement dans le jeu, mais aussi en dehors du jeu, en tant que collègues de classe », souligne Rilla Khaled.

Expérience concluante

La professeure de Concordia se souviendra toujours d’un groupe qu’elle a observé au Royaume-Uni. Un jeune garçon qui a essayé le jeu a rapidement découvert qu’il pouvait voler et vandaliser ses adversaires. Il s’est mis à le faire sans arrêt, au point d’exaspérer les autres joueurs.

Les trois autres participants ont décidé de s’unir contre lui et de lui voler systématiquement tous ses avoirs. Le garçon a fini par abandonner le jeu, en pleurs.

« C’est le genre de moment où tu te demandes si le jeu est allé trop loin, admet Mme Khaled. La semaine suivante, le jeune est revenu dans le groupe et a dit qu’après réflexion, il permettrait aux autres joueurs de voler toutes ses ressources pendant deux minutes, pour se faire pardonner. »

« Les autres joueurs avaient aussi eu le temps de réfléchir, et ils ont plutôt proposé de ne plus rien voler, parce qu’ils ont réalisé que, si un joueur le faisait, tout le monde finirait par le faire. Cette réflexion est venue des joueurs eux-mêmes après le jeu, pas du professeur. »

Bientôt au Québec ?

Cette expérience a montré qu’un jeu vidéo est en réalité un monde miniature, qui comprend un ensemble de règles sociales ou culturelles, comme dans la vie de tous les jours, se félicite la chercheuse. « La leçon, c’est qu’on ne peut pas agir de manière égoïste. Il faut donner pour recevoir. La vie en société est une question de coopération et de collaboration. »

Le projet lancé il y a plus de six ans de l’autre côté de l’Atlantique est aujourd’hui en veilleuse, mais Rilla Khaled n’exclut pas de le relancer ici. Elle se dit ouverte à l’idée de proposer le jeu à des commissions scolaires québécoises, pour qu’elles l’offrent comme outil aux enseignants.

D’ici là, elle se réjouit de voir que les jeux vidéo « sérieux », comme celui qu’elle a conçu, gagnent en popularité. « Je souhaite que les développeurs et les joueurs s’ouvrent à des jeux qui les fassent réfléchir. Et heureusement, c’est une tendance émergente depuis quelques années, surtout grâce aux développeurs indépendants, qui influencent ensuite les plus gros studios. »

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 30 janvier 2017 08 h 27

    Superbe photo

    Bravo !