Le petit jeu dangereux de la loterie vidéo

L’étude de la Direction régionale de la santé publique de Montréal montre un aspect particulier du problème du jeu.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir L’étude de la Direction régionale de la santé publique de Montréal montre un aspect particulier du problème du jeu.

Les résidants des quartiers les plus à risque d’éprouver des problèmes de jeu sont six fois plus exposés aux appareils de loterie vidéo (ALV) que ceux qui habitent un secteur où la vulnérabilité de la population est moindre.

Ce constat troublant est tiré d’une étude de la Direction régionale de santé publique de Montréal qui sera dévoilée ce mercredi. Les chercheurs ont constaté que les habitants des quartiers à risque ont accès à un appareil de loterie vidéo situé dans un bar à 394 mètres de chez eux en moyenne. Dans les quartiers les moins vulnérables aux problèmes de jeu, l’ALV le plus proche se trouve en moyenne à 1800 mètres de la maison.

« La distribution géographique des sites d’appareils de loterie vidéo à Montréal est significativement liée à l’indice de vulnérabilité aux problèmes de jeu. Plus la population d’un secteur est vulnérable aux problèmes de jeu, plus l’accessibilité aux ALV est élevée », indique l’étude de 26 pages.

Cette conclusion préoccupe la Direction de santé publique, car près de 225 millions de dollars sont engloutis chaque année dans les 3200 appareils de loterie vidéo situés sur l’île de Montréal (sans compter les machines à sous du Casino de Montréal). Les Montréalais les plus vulnérables mettent cet argent dans les ALV, qui représentent la forme de jeu la plus à risque — 16 % des joueurs sont considérés comme problématiques, comparativement à 3 % des adeptes de la loterie.

Une cartographie du risque

Les chercheurs Jean-François Biron, de la DSP de Montréal, et Éric Robitaille, de l’Institut national de santé publique du Québec, ont présenté mardi les résultats de leur recherche à des médias, dont Le Devoir. En croisant une série de données publiques, ils ont dressé une carte de Montréal qui combine les 450 bars hébergeant des ALV et les secteurs où la population est la plus vulnérable au jeu.

Ils ont ajouté à cela les 2000 détaillants qui offrent des billets de loterie à Montréal. Les traditionnels billets de loterie causent moins de problèmes de jeu que les appareils de loterie vidéo, mais ajoutent une pression financière sur des familles qui ont déjà des difficultés à joindre les deux bouts, expliquent les chercheurs.

Résultat : la carte de la DSP montre les secteurs où les gens à risque côtoient l’offre de jeu la plus accessible. « Sur la base des analyses, on estime que les territoires de CLSC de Parc-Extension, Montréal-Centre-Sud, Saint-Michel, Petite Patrie, Hochelaga-Maisonneuve et Pointe-Saint-Charles sont ceux qui comportent le plus grand nombre d’aires de diffusion présentant une forte accessibilité aux ALV et à la loterie, ainsi qu’une vulnérabilité élevée. Ce sont des territoires plus propices aux impacts préjudiciables aux jeux de hasard et d’argent », indique le rapport.

Portrait des clients

Pour évaluer « l’indice de vulnérabilité » d’un secteur, les chercheurs se sont basés sur les données du recensement de 2011. Les zones les plus vulnérables au jeu ont une population ayant les caractéristiques suivantes : personnes sans diplôme ; vivant sous le seuil de faible revenu ; vivant seules ; sans emploi ; hommes âgés de 18 à 44 ans. Ces secteurs vulnérables ont aussi une concentration de personnes fréquentant les refuges et les lieux de thérapie pour trouble de jeu.

Les auteurs de l’étude ont aussi tenu compte du zonage des secteurs (résidentiel, commercial, ferroviaire), de la densité de la population, ainsi que de la présence de nouveaux arrivants et de familles monoparentales, notamment.

La DSP recommande à Loto-Québec — qui a annoncé son intention de retirer environ 1000 ALV dans les quartiers les plus défavorisés d’ici deux ans — de s’inspirer de cette étude pour cibler les quartiers les plus vulnérables à Montréal. Mardi, la société d’État ne pouvait préciser si elle retirerait les ALV en priorité dans les quartiers mentionnés par la DSP.

« Puisque les appareils sont opérés dans les bars, leur accessibilité, particulièrement dans les milieux défavorisés, représente un enjeu important », indique le plan d’action de Loto-Québec sur les ALV, rendu public le 22 décembre.

Critères en révision

La société d’État compte d’abord offrir un retrait volontaire aux exploitants d’ALV, en retour de l’équivalent d’une année de commissions, rappelle Patrice Lavoie, directeur des affaires publiques et des relations de presse à Loto-Québec.

Deux critères servent depuis 2011 à établir les endroits où les nouveaux ALV sont autorisés : un nombre maximal de 2 établissements par 5000 habitants est permis ; et un nombre de 2 ALV par 1000 habitants est permis.

Deux autres critères sont en voie de révision, avec l’aide « d’experts » qui restent à préciser : le revenu moyen des ménages doit être égal ou supérieur à la moyenne provinciale de 66 000 $ par année ; et le pourcentage de ménages à faible revenu du quartier ne peut dépasser 17 %.

En date du 30 mars 2011, 80 % des bars qui offraient des ALV n’étaient pas soumis aux critères socio-économiques de Loto-Québec. Certains étaient en service depuis l’étatisation des ALV en 1994.

L’étude de la DSP recommande une meilleure surveillance des règlements dans les bars qui offrent des ALV. Il faut notamment mieux encadrer la présence de guichets automatiques dans ces établissements, selon la DSP.

Les chercheurs recommandent aussi qu’une étude indépendante détermine l’offre optimale d’ALV, qui empêcherait la prolifération des machines illégales, contrôlées par le crime organisé, tout en protégeant les clients les plus vulnérables. Loto-Québec a fixé ce seuil à 10 500 appareils, dans deux ans. On en compte présentement 11 601.