Violence sexuelle à l’université: un vrai fléau

Elle-même vicitime de violences sexuelles, Véronique Pronovost a dit douter de la volonté des autorités universitaires d’agir pour contrer le phénomène.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Elle-même vicitime de violences sexuelles, Véronique Pronovost a dit douter de la volonté des autorités universitaires d’agir pour contrer le phénomène.

Le constat est établi: la violence sexuelle dans les universités est un véritable fléau. Il faut maintenant agir pour mettre fin à la « culture du silence » et de « l’impunité », affirment les auteures de la plus importante recherche de l’histoire du Québec sur les agressions et le harcèlement sexuels dans l’enseignement supérieur.

La ministre Hélène David ainsi que des victimes de violence sexuelle sont d’accord avec le verdict des chercheuses et appellent à des actions rapides pour instaurer les « meilleures pratiques » en matière de prévention dans les universités.

Plus du tiers des 9284 répondants (36,9 %) à cette enquête sans précédent affirment avoir vécu une forme de violence sexuelle depuis leur entrée à l’université. Les chercheuses considèrent comme de la violence des agressions physiques, des tentatives de viol, du harcèlement sexuel (par exemple, répétition de blagues à caractère sexuel), ou encore du chantage en retour de considérations futures liées à l’emploi ou au milieu scolaire. 

Plus préoccupant encore, le tiers de ces victimes n’ont parlé à personne de ce qui leur est arrivé, et à peine 10 % d’entre elles ont signalé l’événement aux instances de leur université. « C’est un signal fort que les statistiques institutionnelles ne sont absolument pas valides », a fait valoir Manon Bergeron, professeure au Département de sexologie de l’UQAM, qui a dirigé l’étude dévoilée lundi.

Les victimes ne portent pas plainte car elles ne savent pas à qui s’adresser sur le campus, elles ne font pas confiance aux autorités, elles croient que leur plainte ne sera pas prise au sérieux ou elles craignent carrément des représailles, ont expliqué les auteures de l’étude.

« Il faut en finir avec la culture du silence », a plaidé Sandrine Ricci, chargée de cours au Département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).

« Il faut s’intéresser aux personnes qui commettent les gestes. Il faut s’intéresser à sanctionner, parce que la culture du viol, c’est aussi la culture du silence, et c’est une culture de l’impunité. Il faut se donner les moyens de mettre en oeuvre des politiques qui ont des dents », a-t-elle ajouté en rendant public le rapport de 99 pages, lundi.

La ministre veut un plan

La ministre de l’Enseignement supérieur, Hélène David, présente au dévoilement de l’étude, a dit appuyer les recommandations du rapport intitulé Violences sexuelles en milieu universitaire au Québec. Les chercheuses recommandent notamment que chaque université se dote d’un plan pour prévenir les violences sexuelles, recueillir les témoignages des victimes, mener des enquêtes, sanctionner les personnes fautives et aider les victimes.

La ministre a déjà demandé à toutes les universités de réfléchir aux meilleures façons de lutter contre les violences sexuelles en vue des consultations qui se tiendront d’ici la fin du mois de mars dans cinq villes du Québec. 

« Les chercheurs l’ont dit, il n’y a pas une université qui n’a pas quelque chose en lien avec une politique de prévention et d’intervention. Est-ce que ce sont toutes des politiques inspirées des meilleures pratiques? Est-ce que comme gouvernement on ne doit pas envoyer un signal d’avoir une base commune pour tout le monde, une obligation de politique et dans cette politique-là une obligation d’un certain nombre de considérations? Je pense qu’on est vraiment rendus là en 2017 », a réagi Hélène David en marge de la conférence de presse lundi.

Du « concret » pour les victimes

Pour plusieurs victimes et militants contre les violences sexuelles, ce rapport, bien qu’alarmant, est source d’espoir, car ces données scientifiques offrent enfin un portrait clair de la situation, quelque chose de concret qui donne du poids à leur revendications.

« Je suis reconnaissante envers les chercheuses d’avoir documenté ce que nous observons sur le terrain et qui, pour certaines personnes, n’étaient qu’une lubie féministe », affirme Mélanie Lemay, victime et cofondratrice du collectif Québec contre les violences sexuelles (Québec CVS).

Sa collègue Kimberley Marin, qui a dû multiplier les démarches auprès de l’ÉTS pour réussir à porter plainte pour agression sexuelle, se dit « extrêmement satisfaite » des recommandations mises de l’avant par les chercheuses. « Pour moi, dans mon université, ça changerait tout, tant dans la façon d’intervenir, dans l’accueil des victimes et dans les services disponibles. C’est un projet clé en main pour les universités et les politiciens pour améliorer le système. »

Mais est-ce que les universités sont prêtes à prendre le pas? Véronique Pronovost en doute. L’ex-étudiante de l’UQAM a porté plainte pour harcèlement sexuel en 2014 et a obtenu gain de cause. Mais malgré sa victoire, elle n’a « aucun sentiment de justice » et reste extrêmement critique vis-à-vis du processus, au point où elle en veut désormais davantage à l’institution qu’à son agresseur.

« Les recommandations des chercheuses sont tout à fait appropriées, mais la vraie question, c’est est-ce qu’elles vont être écoutées? J’ai déjà parlé aux gens de l’UQAM pour leur faire part de mon mécontentement concernant tout ce qui se passait que je ne trouvais pas correct, notamment sur toute l’opacité entourant le processus. Mais il n’y a jamais rien qui a changé. Alors quant à savoir s’ils vont apporter de véritables changements aujourd’hui, je reste un peu perplexe... »

Évaluer la réponse institutionnelle

Les victimes ne sont pas les seules à vouloir des résultats. « Cette enquête, ce n’est pas une finalité aujourd’hui, mais une étape marquante pour permettre une mobilisation et des actions dans les universités québécoises », a soutenu la chercheuse Manon Bergeron. Avec son équipe, elle souhaite étendre l’exercice à tous les cégeps et universités du Québec et le refaire régulièrement pour avoir un portrait à long terme. 

« On nous demande toujours : est-ce que ça vous surprend ces résultats? La réponse, c’est plate, mais c’est non, Quand on travaille sur ces questions-là, on voit bien qu’on n’avance pas beaucoup. C’est un pas en avant, deux pas en arrière, parfois même en termes politique. On aimerait donc évaluer la réponse institutionnelle dans quelques années pour voir si cela a porté fruit et comment ça s’est traduit », conclut Sandrine Ricci.

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