Diversité: exporter le modèle québécois

«Je vais présenter le Québec d’aujourd’hui face aux défis de la diversité culturelle», explique Alain G. Gagnon.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Je vais présenter le Québec d’aujourd’hui face aux défis de la diversité culturelle», explique Alain G. Gagnon.

« Les Français disent souvent qu’ils sont très froids à l’égard du multiculturalisme et parlent rarement d’interculturalisme. Or, le Québec peut leur offrir des outils intéressants pour comprendre le vivre-ensemble », affirme Alain G. Gagnon, le nouveau titulaire de la Chaire du Québec contemporain de l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3).

À quelques heures de s’envoler vers la France, le professeur de science politique de l’Université du Québec à Montréal discute des défis qui l’attendent au cours de la prochaine année.

« Quand je vais rencontrer les étudiants le 10 janvier pour le premier cours, je vais leur présenter le Québec d’aujourd’hui face aux défis de la diversité culturelle. L’idée, c’est d’aller voir comment la diversité culturelle qui, pendant des années, a été très valorisée entre autres au Canada anglais, et au Québec d’une façon particulière à travers le multiculturalisme, comment ça peut aussi être pertinent pour la France, pour l’Europe qui aujourd’hui se sent ébranlée par des vagues d’immigrants et inquiète par rapport à une trop grande diversité. »

Les leçons de Bouchard-Taylor

L’une des forces du modèle québécois du vivre-ensemble, selon lui, c’est « d’éviter, dans la mesure du possible, les cours de justice pour privilégier les avenues politiques pour régler certains problèmes ». C’est ce qu’il espère transmettre à ses étudiants pour la prochaine session. « Je pense qu’il y a des enseignements importants pour les Français de ce côté-là », affirme-t-il.

Le politologue revient ainsi sur la question des accommodements raisonnables, qui a soulevé les passions en 2007. « C’est une formule qui a beaucoup d’avantages et en ce sens, je pense que la commission Bouchard-Taylor doit être une référence non pas juste pour le Canada, mais pour le monde occidental. »

Il soutient qu’au-delà de « cette image très immédiate sur des commentaires qui ont pu être faits de façon trop spontanée », les travaux de la commission Bouchard Taylor sur les accommodements raisonnables ont été suivis avec beaucoup d’intérêt, notamment en Espagne, en Belgique, au Royaume-Uni et en France.

« Il y a peu de sociétés qui ont été capables d’entreprendre de telles introspections. Et cette radioscopie du Québec, à travers la commission Bouchard Taylor, elle est extraordinairement importante parce qu’elle a été révélatrice de tensions au sein de la société québécoise. On n’a pas trouvé de solutions à toutes ces tensions-là, mais le fait d’avoir pu les identifier nous incite à trouver des moyens pour essayer d’accommoder cette diversité profonde […] Et cette idée de commissions d’enquête qui parcourent toutes les régions du Québec, on en a eu beaucoup chez nous, mais c’est quelque chose d’unique qu’on ne retrouve pas ailleurs. »

École de pensée

Il affirme sentir beaucoup d’ouverture et d’intérêt du côté français pour discuter de l’exemple québécois, soutenant que « l’école de pensée de la diversité » développée par les chercheurs québécois jouit d’une reconnaissance internationale.

« À la fois à la Sorbonne Nouvelle et à Science Po Paris, où je serai professeur invité, ils sentent bien que les Québécois, en particulier ceux de la mouvance multinationale et plurinationale, ont des choses majeures à dire à l’Europe et au monde occidental, qui doit prendre la mesure de la diversité profonde. »

 

Un Québec plurinational

Au-delà du multiculturalisme, c’est l’aspect plurinational du Québec et du Canada qui intéresse tant ses compatriotes français, constate le professeur. « Dans l’espace géopolitique canadien, le fait que nous ayons des Premières Nations, une nation québécoise, une nation acadienne, une nation canadienne-anglaise qui n’ose pas trop souvent parler d’elle de cette façon, il y a vraiment un enjeu super intéressant. »

Ainsi, il estime que le Québec peut également apporter à la France et à l’Europe des outils sur le plan de la reconnaissance.

« Québec forme aujourd’hui une nation qui est reconnue par à peu près tous les acteurs politiques au pays et, sur la scène internationale, il n’y a personne qui remet en question l’existence de la nation québécoise au sein d’une fédération plurinationale. Pourquoi l’Espagne [qui connaît des tensions avec les Catalans] ou la France, qui est parfois aux prises avec des difficultés en Corse, en Alsace ou en Bretagne, ne prendraient-elles pas ce modèle-là ? »

« Ces nations-là souhaitent avoir une voix. La République doit trouver des moyens d’accommoder ces diversités profondes et non pas simplement dire : on efface toutes les diversités culturelles, sociétales ou autres pour faire advenir une seule France où tous les citoyens sont interchangeables. Ce modèle-là est un modèle du XIXe siècle et me semble dépassé. Il faut penser autrement la diversité et les relations sociétales. C’est l’enjeu principal du cours que je vais offrir à la Sorbonne. »

Le nouveau titulaire de la Chaire sur le Québec contemporain a également invité toute une série d’auteurs, d’historiens et de spécialistes pour aborder la réalité québécoise à travers la littérature et la culture.

Il discutera notamment de littérature québécoise avec Pierre Nepveu, spécialiste de Gaston Miron, « d’autochtonie et de résistance » avec Natasha Kanapé Fontaine, de féminisme dans la littérature québécoise, de traduction des grandes oeuvres de langue anglaise, dont celles de Leonard Cohen ou de Mordecai Richler. « J’ai essayé de me faire assez provocateur, conclut le professeur. Je veux m’assurer qu’il n’y a pas de tabous et que les dossiers les plus chauds, les plus exigeants tels que les questions de la diversité, de l’autochtonie et de l’indépendance du Québec soient traitées de façon frontale et sans inconfort. »

La Chaire d’études du Québec

La Chaire d’études du Québec contemporain a vu le jour en 2007 à l’initiative du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) et de l’Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris 3) avec le soutien du ministère des Relations internationales et de la Francophonie. La Chaire accueille chaque année un enseignant québécois — cette année, Alain G. Gagnon. En plus de sa charge de cours, le titulaire de la charge doit organiser des colloques et autres journées d’études visant à mettre en lumière un ou plusieurs aspects de la société québécoise.
25 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 janvier 2017 01 h 08

    Un mirage d‘harmonie!

    Je pense que le professeur fait de l'aveuglement volontaire s’il n'est pas capable de constater que les Québécois sont écœurés des accommodements religieux et d'acquiescer à des coutumes barbares du moyen âge. Comment peut-on respecter une diversité qui nous ne valorise pas? Comment peut-on s'accommoder de l'ignorance et de l'inégalité homme/femme? Comment peut-on réjouir du vivre ensemble, quand les prédicateurs prêchent dans les mosquées que c'est un péché de souhaiter un joyeux Noël et une bonne année aux Chrétiens mécréants?

    • Jean-Marc Simard - Abonné 5 janvier 2017 08 h 54

      Pour qu'il y ait harmonie, il faut absolument que l'accueil soit partagé... Le migrant doit accueillir les valeurs de la société d'accueil et vice versa...Mais si l'un veut transformer l'accueil de l'autre en conversion de l'autre à ses propres valeurs, l'harmonie est perturbée...Car l'autre ne se sent pas respecté...Pourquoi l'intégration du migrant fonctionne assez bien pour toutes les cultures, sauf pour certaines communautés juives et certaines communautés musulmanes ? Les Juifs veulent que l'hôte respecte ses valeurs, mais ne cherchent pas à imposer leurs valeurs et respectent les valeurs de l'hôte...Par contre le Musulman veut être respecter sans respecter les valeurs de l'hôte, qu'il califie de mécréantes et cherche à imposer ses propres valeurs en convertissant l'hôte à sa charia...C'est là où le bas blesse...Car les valeurs du migrant entrent alors en contradiction, en opposition aux valeurs de l'hôte, engendrant un conflit inévitable...Comment résoudre le problème ? Probablement en appuyant davantage de part et d'autres sur les valeurs les plus partagées, les valeurs qui identifient ce qu'est un être humain, plutôt que sur le respect des valeurs strictement culturelles du migrant...Le respect de l'autre suppose toujours une dépossession de soi pour accepter et accueillir ce que l'autre offre...Sinon toute politique d'intégration est vouées à l'échec...

    • Christiane Gervais - Inscrite 5 janvier 2017 15 h 53

      Qui a demandé aux Canadiens et aux Québécois le genre d'intégration des immigrants qui serait profitable aux uns et aux autres? Aucun gouvernement, à ce que je sache, ni du Canada, ni du Québec, d'où, sans doute, le malentendu qui existe, pour les uns et pour les autres.

      Bouchard-Taylor n'est en aucune manière une charte du vivre ensemble, un document d'intention d'accueil et d'adaptation des immigrants à la société québécoise, ou canadienne, c'est un rapport préconisant la primauté de la religion sur la citoyenneté, du symbole ostentatoire sur le bien commun.

      Ce ne peut, en aucune façon, être un modèle à suivre, pour quelque nation que ce soit!

    • André Joyal - Inscrit 5 janvier 2017 20 h 49

      Si je croisais mon collègue A. Gagnon comme je l'ai fait à quelques occasions au début de ce siècle, je luis dirais:

      «Alain tu n'es pas sérieux. Le rapport Bouchard-Taylor a été tabletté à peine publié.Que vas-tu répondre à un étudiant qui te demandera ce qu'il est arrivé au crucifix du Salon bleu? Auras-tu la franchise de leur dire qu'il est toujours là? Fais gaffe Alain! jai moi aussi été invité à enseigner dans 5 universités françaises, je t'assure: certains étudiants sont bien informés.Ils pourront te mettre mal à l'aise étant donné la réalité que tu sembles occulter.»

  • Patrick Daganaud - Abonné 5 janvier 2017 03 h 42

    Les lunettes roses de Gagnon

    Alain G. Gagnon, le nouveau titulaire de la Chaire du Québec contemporain de l’Université Sorbonne, voit la vie en rose.

    Ainsi, instruits des précieuses leçons de Bouchard-Taylor, nous serions un modèle pour nos cousins Français.

    Pourtant, fondamentalement, il existe des vides juridiques abyssaux que ni Bouchard ni Taylor n'ont envisagés et qui plombent le devenir harmonieux de notre multi, pluri, inter culturalisme québécois sur papier sans sceaux.

    Ainsi, sans charte pour ordonnancer les droits et faire plier ceux des individus intégristes devant les impératifs d'une société laïque égalitaire, je ne parirais pas sur l'avenir de la place faite et à faire à la femme...

    Et ce n'est qu'un exemple parmi de nombreux autres.

    • Claude Bariteau - Abonné 5 janvier 2017 09 h 45

      Vous avez raison. Mais, au fait, c'est Le Devoir qui les lui fait porter sous la plume de madame Nadeau. Voir mon texte plus bas.

      Je vous le signale car il n'est pas dans la suite des textes visibles en première catégorie et que Le Devoir vient de tasser cet article de la première page électronique.

  • Yves Côté - Abonné 5 janvier 2017 06 h 07

    Et voilà comment...

    Et voilà comment une autre des ces idées qui servent à continuer de tuer la culture et la langue des Québécois sera servi en France comme le moyen le plus fantastique et révolutionnaire pour intégrer les nouveaux venus...
    Voilà donc la monarchie constitutionnelle anglaise du Canada qui s'en va donner des leçons pratique de démocratie à la République Française !
    Et en prime, grâce à l'estampille officielle qu'elle montre "Canadian Quebec proof".

    Je pense qie je vais téléphoner pour savoir s'il reste des places à l'inscription...
    Juste pour m'y inscrire et lui en faire baver par une suite d'exemples concrets de ce qu'est la réalité des minorités au Canada...
    Parce que pour de ce qui est d'être invité comme conférencier, je pense que je ne risque pas d'entendre mon téléphone sonner...

    Et allez, Tourlou à tous !

  • Hélène Gervais - Abonnée 5 janvier 2017 06 h 39

    J'aimerais bien y assister ....

    Il me semble que ce serait intéressant d'entendre parler du Kébek tout en étant à l'extérieur; entendre un prof kébécois parler de mon pays, de ses différentes facettes, du multiculturalisme, etc.... Les français n'ont pas peur de perdre leur langue française, vu qu'ils sont si nombreux en France pour la parler. Mais au Kébek, c'est toute autre chose. L'indépendance souhaitée ici, comment est-elle interprétée là-bas?

    • Yves Côté - Abonné 5 janvier 2017 12 h 42

      Madame Gervais je vais tenter de sommairement répondre à votre questionnement.
      J'habite en France depuis 1996 où je tente d'y faire entendre publiquement une perception de la réalité québécoise qui diffère en tout de celle, unique, qui y est diffusée.
      Mais l'investissement de temps, d'énergie et de moyens considérables que j'y ai mis n'aboutit en rien.
      Bien entendu, je n'ai que mes deux petites mains et ma bonne grosse volonté pour y réussir et je dois le préciser ici, l'absence et le désintérêt total non-pas de nos adversaires comme premier obstacle, mais celui des "élites" québécoises en France qui, bien qu'elles ne font pas le travail elles-mêmes d'aller vers le grand public, évitent surtout d'en dire quoi que ce soit et à qui que ce soit pourrait aider à diffuser mes textes et propositions de rencontres.
      Alors, alors comme tout en France fonctionne par réseau et même par échange d'influence, alors je n'ai aucun succès de diffusion... Affichant même un sabotage savant et en bonne et due forme d'un texte pourtant publié sur le montage de communication des Fête de Québec en France et les intérêts politiques poursuivis ainsi par la famille Desmarais, grand imprimeur de France..., le Président Sarkozy et Le Premier ministre Charest.
      La vérité Madame, c'est que lorsque vous prononcez les mots "indépendance du Québec" ou l'expression "Québec libre" en France, les Français tombent tout simplement des nus. Un peu comme si vous leurs disiez que les personnages historiques de la troisième République sont de retour sur la Place de Paris. Et aucun de nos artistes qui s'y fait entendre (sauf le Grand Vignault et la solide Lynda Lemay), aucun de nos auteurs, aucun de nos politiques ni journalistes (vous lisez bien, aucun de nos journalistes) n'a assez de répondant pour faire face à la musique ent se rebiffant du titre ronflant de "Canadien" qui leur est à chaque fois donné médiatiquement.
      Pourquoi ?
      Mais "ventre rempli n'a pas de rage".

      Mes amitiès, Madame.
      VLQL !

  • Pierre Deschênes - Abonné 5 janvier 2017 06 h 47

    Le Québec dans le monde, une vision rafraîchissante et un apport pédagogique important.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 janvier 2017 10 h 16

      Pourtant comment peut-on parler d'un modèle Québécois quand la pierre angulaire de son propos est le rapport Bouchard-Taylor qui n'a pas été mis en application et la reconnaissance de quatre nations qui n'ont aucune reconnaissance politiques réelle.

      J'ai de la difficulté à reconnaître ce modèle quand on sait que la commission Bouchard-Taylor n'a toujours pas eu de suite et que le débat sur la reconnaissance de l'existence de plusieurs nations au Canada est un débat inachevé depuis 150 ans. On en est toujours au "One Canada , one nation".

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 janvier 2017 11 h 29

      Tres rafraichissant en effet d'etre "baffouer et basher"par le ROC.Il faut etre fait fort ou stupide pour souffrir "the slings and arrows of outrageous fortune" de la part de nos dirigeants actuels.Le Québec est le paradis des colonisés.Les jeunes francais de France venus vivre a Monntreal parlent anglais sur la rue :ils sont en Amérique du Nord.....