Une retraite rêvée

Photo: Denis Binet

Cadeau de fin d’année des journalistes du Devoir, la série Instantanés propose des textes de fiction inspirés par des photos d’archives du temps des Fêtes envoyées par des lecteurs à la rédaction. Aujourd’hui, un texte de Dominique Reny et un cliché de Denis Binet.

Elle avait toujours détesté la campagne. Elle englobait dans sa haine les paysages immenses et indolents comme les fermes laborieuses. Toutes ses énergies de jeune femme avaient été consacrées à s’éloigner des espaces trop vastes, des silences trompeurs de la nature, des champs boueux à labourer, des animaux à soigner, du parfum de la terre.

Et Francine y était arrivée.

Entre la maison d’Outremont et le bureau d’ingénieurs où elle avait été secrétaire, où elle avait rencontré son mari Robert, où ils travaillaient toujours, les arbres se comptaient sur les doigts des deux mains. Dehors, ses talons claquaient sur le ciment du trottoir, elle était entourée d’inconnus familiers, la nuit n’était jamais vraiment noire. Petit à petit, la fumée de ses cigarettes avait effacé jusqu’au souvenir des odeurs de son enfance.

Mais aujourd’hui, elle était là, cernée par la forêt. Assise sur un arbre abattu, de la neige jusqu’à mi-cuisses, glacée malgré ses vêtements chauds, un chien soufflant à ses pieds. Prise au piège. Que son mari ait passé son bras autour de ses épaules n’y changerait rien, elle refusait de se détendre. Elle ne sourirait pas à la caméra, malgré les exhortations de son beau-frère qui s’improvisait photographe.

Photo: Denis Binet

Un coin dans les bois

Robert avait acquis le terrain des Laurentides il y a des années déjà. Plus de 60 000 pieds carrés de superficie boisée pour une bouchée de pain, une aubaine, avait-il dit, qui ne pouvait que prendre de la valeur avec le temps. Il avait aussi vaguement parlé d’y construire un chalet, mais elle avait fait la sourde oreille et le projet était resté lettre morte.

À ses yeux, du moins.

Au printemps dernier, Robert et son frère s’étaient découvert un intérêt pour la pêche et le coin de bois, traversé par quelques jolis cours d’eau, leur était revenu à l’esprit. Ils avaient arpenté la terre et repéré une clairière, orientée plein sud et abritée des vents, où ils avaient planifié d’ériger une maisonnette. Sur l’insistance de Robert, ils avaient prévu deux chambres fermées en plus de la grande salle. Ils avaient aussi pris soin d’ajouter une large galerie munie de moustiquaires : Francine pourrait y paresser à son aise sans craindre les piqûres.

L’été avait été consacré aux travaux manuels. Chaque dimanche, Robert rentrait fourbu à Outremont, le dos cassé, le front brûlé par le grand air. Il racontait avec enthousiasme l’avancée du projet, savourant déjà leur retraite isolée, lui pêchant, elle lisant au soleil. À la fin de l’automne, il avait parlé à quelques reprises de l’emmener visiter le chalet. Francine lui répondait que leurs amis Jacques et Lucie les attendaient pour un dîner. Qu’elle devrait se procurer une nouvelle robe, des souliers, visiter sa coiffeuse. Que la peinture du salon était défraîchie. Qu’il ne fallait pas manquer la première de la pièce mise en scène par leur voisin.

Il avait compris qu’elle lui demandait de lui ménager une surprise, avait cessé ses invitations et tout planifié avec son frère.

Une retraite surprise

Un matin éblouissant de janvier, Robert avait glissé quelques habits chauds dans la voiture — pantalons de neige, manteau de sport, chapeau de fourrure, gants, bottes — avant que Francine ne s’installe pour qu’il la conduise chez sa mère. Et, plutôt que de s’engager sur la route menant à la maison de retraite où vivotait sa belle-mère, il avait résolument mis le cap vers les Laurentides.

Elle avait d’abord tenté de sourire. Mais alors que les champs glacés se succédaient sous ses yeux, puis les sapins enneigés, puis la masse ininterrompue de la forêt, elle avait senti ses mâchoires se crisper et le rouge lui monter aux joues. Quand la voiture s’était immobilisée au bout d’un chemin désert et qu’elle avait découvert deux paires de raquettes fichées dans la congère, qu’il avait fallu se changer, suivre Robert sur un sentier escarpé, elle avait cependant été trop stupéfaite pour protester.

Les aboiements du chien de son beau-frère l’avaient avertie qu’ils étaient arrivés. À bout de souffle, en nage, elle s’était immobilisée au centre de la petite clairière et avait observé le chalet dont son mari ouvrait la porte, la fumée montant de la cheminée, les bûches alignées le long du mur extérieur, les cruches servant à puiser l’eau au ruisseau voisin. Elle avait noté l’absence d’électricité.

Et refusé net, d’une voix sourde, de mettre les pieds dans la cabane.

Son beau-frère avait cru pouvoir l’amadouer en noyant sa colère sous les pitreries, déblayant pour elle un siège à toute vitesse, lui retirant ses raquettes, un genou dans la neige, offrant du café, multipliant les photographies. Robert aussi avait tenté de la raisonner. Devant son maintien figé et son regard fixe, il s’était toutefois rendu : elle ne participerait pas à son rêve. Ils n’avaient prononcé aucun mot lors du retour vers Montréal.

Elle ne retournera jamais dans la forêt des Laurentides. Dans quelques années, lassé de la pêche, Robert demandera à son frère de liquider la terre. La somme récoltée permettra de payer une copropriété en Floride.

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