Le modèle de francisation clé en main de Rotobec

Rafael Enriquez, son épouse, Francine, et leur fille
Photo: Renaud Philippe / Montage Guillaume Levasseur Rafael Enriquez, son épouse, Francine, et leur fille

Depuis trois ans, le village de Sainte-Justine, dans Bellechasse, a accueilli une quarantaine d’immigrants du Costa Rica, venus travailler pour le principal employeur local, l’usine Rotobec. L’intégration de ces immigrants soulève de nombreux défis, a constaté Le Devoir. Deuxième d’une série de trois textes.

L’entreprise Rotobec a investi beaucoup de temps et d’argent pour s’assurer que ses employés costaricains s’installent dans Bellechasse pour de bon. Des efforts qui commencent à donner des résultats intéressants.

Rafael Enriquez, 37 ans, semble ravi par sa nouvelle vie à Sainte-Justine. « Ici, c’est un lieu où je peux faire tout. Je peux rester avec ma famille à la maison, je peux travailler. Nous pouvons étudier, explique-t-il. C’est plus lent, c’est plus tranquille. Au Costa Rica, c’est stressant. »

Rotobec l’a recruté dans la petite ville de Heredia, à 30 kilomètres de la capitale San José. Là-bas, il avait travaillé comme machiniste dans une usine, mais il lui fallait chaque jour passer des heures dans les transports en commun pour s’y rendre et rentrer. « Je ne voyais jamais ma famille. » Il dit que, quand l’offre de Rotobec est arrivée, il n’a pas hésité une seconde.

Alors que le taux de chômage atteint un creux historique, on doit s’attendre à ce que de plus en plus d’entreprises recrutent à l’international, selon la vice-présidente de l’organisme Québec International, Line Lagacé. « J’ai l’impression que c’est le début de la vague », ajoute-t-elle.

Dans Bellechasse, explique Mme Lagacé, beaucoup d’entreprises ont épuisé les autres moyens pour pallier le manque de main-d’oeuvre, qu’il s’agisse d’améliorer l’efficience ou d’assouplir les horaires de travail. Pour plusieurs, le recours à une immigration durable est la seule option qui reste. « On a senti là-bas qu’ils avaient fait le tour », dit-elle.

« Ce n’est pas une petite marche à monter. Il faut intégrer les gens, passer à travers le processus d’immigration… C’est lourd, mais là, on sent que dans la région ils sont rendus à cette étape-là. »

Les employés comme M. Enriquez sont recrutés par Travailleurs sans frontières. L’organisme fait une première sélection de travailleurs, puis un patron de Rotobec se rend sur place pour passer des entrevues. « On en a embauché une quarantaine comme ça », explique Cathy Roberge, la responsable des ressources humaines.

Pourquoi le Costa Rica ? Parce qu’on y trouve des travailleurs qualifiés et pour la culture, dit-elle. « On n’a vraiment aucun regret d’avoir procédé dans cette voie-là. On voulait avoir une culture qui ressemblait beaucoup à la nôtre. Les racines, la famille c’est très important pour eux, et nous, on est une entreprise familiale, alors le lien familial est très présent. On est en région, alors tout le monde se connaît. »

Dans la salle d’attente trône une immense photo de Marcel Cayouette et Justine Leblond, qui ont démarré l’entreprise dans un garage il y a 40 ans. À côté, une affiche du Rotoband, le groupe de musique de l’usine.

Croisé dans un corridor, l’un des fils Cayouette, Sylvain, explique qu’ils ont mis « beaucoup de jus de bras » dans le recrutement à l’étranger mais que ç’a valu le coup. Surtout que les nouveaux ont été très bien acceptés. « On s’attendait à ce qu’il y ait un peu de racisme, mais il n’y en a pas eu. »

Chez Rotobec, la francisation se fait à l’usine sur les heures de travail. L’entreprise s’est entendue avec la commission scolaire pour avoir un enseignant sur place cinq heures par semaine. « Les cours de jour ici, c’est pour obtenir le niveau requis pour la résidence permanente », explique Viviana Cardenas, une consultante d’origine latino-américaine embauchée pour coordonner l’arrivée des immigrants.

« Les premières semaines, je suis à côté d’eux tout le temps pour leur montrer comment fonctionnent les machines », explique-t-elle. Rotobec fabrique des équipements de manutention complexes. « Il faut être sûr qu’ils aient bien compris. S’ils se trompent de piton, ça coûte des milliers de dollars. »

En plus des heures de francisation à l’usine, Rafael accompagne sa femme aux cours du soir à la commission scolaire.

Immigration clés en main

Soudeur de formation, Jeffrey Mata, 40 ans, est l’un des premiers employés à avoir été recrutés en 2013. Côté salaire, il se dit gagnant sur toute la ligne puisqu’au Costa Rica, il gagnait environ 3 $US l’heure comme technicien alors qu’en Beauce, les salaires débutent à 19 $ l’heure.

Il dit « qu’à la shop », on parle un « français québécois ». Lui-même nous lance un « icitte » par-ci, un « ma blonde » par-là. Quand on lui demande s’il s’est fait des amis québécois, il répond en riant. « Si je te donne la liste de tous mes amis québécois, on pourrait passer la soirée. »

Sa femme est arrivée à Sainte-Justine un an après lui. Aujourd’hui, elle fait de l’entretien ménager à l’usine et ses pâtisseries costaricaines sont vendues dans la salle des employés.

Selon Viviana Cardenas, Rotobec est un véritable modèle en matière d’accueil des immigrants. « La réalité de Rotobec, c’est unique », explique la consultante, qui travaille pour d’autres entreprises de la région. « Je ne connais pas de compagnie qui fait même la moitié de ce que Rotobec a fait. »

Trop souvent, les entreprises se contentent d’aller chercher les employés à l’aéroport et de leur trouver des appartements, dit-elle. Or, pour que ça colle, ça prend « plus d’accompagnement et d’encadrement », dit-elle.

Dans le cadre de son contrat chez Rotobec, elle a vraiment pris en charge les familles. « C’est moi qui fais les inscriptions aux écoles, c’est moi qui mets en place la francisation, dit-elle. À partir du moment où l’employeur se déplace en mission, tout de suite après j’entre en contact avec l’employé. Je m’occupe des documents d’immigration, de l’accueil, on cherche une école pour la famille, on prépare l’appartement, on les équipe. On s’occupe ensuite de l’accueil, de l’intégration, on leur donne des ateliers sur le système de santé, les impôts, etc. »

Et ça marche. À tel point que certains employés costaricains montent en grade. Récemment, M. Mata a été promu chef d’équipe. « Beaucoup d’ouvrage, plus de responsabilités, mais ça va bien », dit-il.

M. Enriquez, quant à lui, est très fier puisqu’il a été affecté à une machine plus compliquée. « Je fais les morceaux qu’on assemble ici pour les grandes machines. Ce que je fais, c’est plus important qu’à la manufacture au Costa Rica parce que j’assemble une machine. »

3 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 30 décembre 2016 09 h 22

    Bravo

    Enfin une entreprise qui ne s'attend pas à des ouvriers prêts à produire le premier jour à 8 h et qui n'ont aucun besoin...

  • Gilles Théberge - Abonné 30 décembre 2016 11 h 06

    Ça fait toute une différence!

    On voit bien qu'accompagner les immigrants fait une différence déterminante à tous les points de vue.

    C'est un plaisir de voir arriver dans nos campagnes, des immigrants qui veulent devenir Québécois. Et ils le deviendront.

    Je comprend que les réfugiés de guerre procèdent dans l'urgence. Mais c'est pas en les parquant dans le "west Island" qu'on va favoriser leur intégration à la société Québécoise.

    Bravo aux gens de Bellechasse!

  • Hélène Gervais - Abonnée 31 décembre 2016 06 h 02

    Vous devriez être un modèle ....

    pour tout le Kébek. J'espère que tous les syriens qui nous arrivent, auront la même chance que les costaricains. Si on veut qu'ils restent, il est vraiment important qu'ils soient pris en charge aussi longtemps que nécessaire. Je ne peux que vous féliciter.