Ce qui se passe dans la tête des espèces

Frans de Waal décrit précisément et malicieusement les chimpanzés et les bonobos (sur notre photo), montrant à quel point ils sont proches des humains.
Photo: Holger Battefeled Agence France-Presse Frans de Waal décrit précisément et malicieusement les chimpanzés et les bonobos (sur notre photo), montrant à quel point ils sont proches des humains.

Spécialiste des grands singes, Frans de Waal souhaite restituer l’homme parmi les autres animaux. Si les facultés de l’orang-outan, de la pieuvre ou de la chauve-souris sont souvent sous-estimées, c’est parce qu’ils voient le monde différemment de nous.

Depuis une trentaine d’années, le primatologue Frans de Waal nous fait découvrir ce qui se passe dans la tête et dans les sociétés des grands singes. Livre après livre (la Politique du chimpanzé, Bonobos : le bonheur d’être singe, L’âge de l’empathie…), il décrit précisément et malicieusement les bonobos et les chimpanzés en particulier, montrant aussi à quel point ils sont proches de nous autres humains. Dans son dernier livre, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ?, il s’intéresse à l’intelligence animale en général. Celle des singes, mais pas seulement. Il est aussi beaucoup question de dauphins, d’éléphants, de pies et d’un certain Alex, perroquet génial qui maîtrise notamment le concept de couleur.

De Waal rapporte d’incroyables marques d’intelligence technique ou sociale. Chez le chimpanzé, il nous montre une spectaculaire (et bien supérieure à celle des hommes) aptitude à mémoriser des nombres de 1 à 9. Mais aussi, chez les mâles en quête de pouvoir, une disposition à prendre les petits dans les bras pour se faire bien voir des femelles, comme n’importe quel candidat en campagne électorale.

Il y a aussi d’hallucinantes pages sur un geai manipulateur ou sur l’énigmatique pieuvre, capable d’utiliser des outils et de reconnaître les visages des humains qui la nourrissent. « Nous avons l’habitude que les animaux qui sont intelligents vivent longtemps et élèvent leurs jeunes. Les pieuvres ne font rien de tout ça. Et en plus, elles se mangent entre elles », remarque le chercheur.

Mais, au-delà de performances parfois inouïes des animaux, ce qui fait l’intérêt de ce livre, c’est le point de vue de l’auteur qui rappelle l’importance d’exercer son empathie pour espérer comprendre quelque chose à ce qui se passe dans la tête des autres espèces. Se tenir à une distance « scientifique », dit-il, ne sert en réalité qu’à masquer notre gêne à reconnaître les émotions et aptitudes des animaux.

Il y a aussi ces très étonnants moments de relations personnelles. Comme lorsque De Waal réussit à convaincre une femelle chimpanzé d’aller faire un test en lui expliquant calmement qu’il n’a pas toute la journée et que serait sympa qu’elle s’y mette.

Vous avez inventé le terme « anthropodéni ». Pour quelle raison ?

C’est une réaction à l’accusation d’anthropomorphisme. Depuis longtemps, certains chercheurs disaient : quand des chimpanzés s’embrassent et s’enlacent après une bagarre, il faut appeler ça « contact postconflit » parce que, si vous appelez ça « réconciliation », vous sous-entendez que ce qui se passe chez les chimpanzés est semblable à ce qui se passe chez les hommes. Eh bien moi, je dis que si dans une espèce proche de nous, des individus font des choses semblables dans des circonstances semblables, on doit faire l’hypothèse que, derrière, il y a la même psychologie. À moins que quelqu’un prouve le contraire. La plupart des sciences sociales sont dans l’anthropodéni : elles considèrent l’être humain comme une espèce très spéciale, en dehors de la nature. Mais affirmer qu’il y a une discontinuité entre l’homme et le singe, c’est du néocréationnisme. On accepte Darwin, on reconnaît que l’homme est le produit de l’évolution… mais seulement jusqu’au cou. La tête des hommes, leur esprit, c’est autre chose ! Sauf que notre cerveau est essentiellement un cerveau de singe, il est plus gros, il peut sans doute faire plus de choses, mais il n’est pas différent.

Il s’est écoulé beaucoup de temps avant que les Japonais, qui ont apporté des choses essentielles à la primatologie, soient reconnus en Occident…

Quand, dans les années 50, les chercheurs japonais, et en particulier Kinji Imanishi, ont expliqué qu’ils pouvaient reconnaître une centaine de singes différents et les appeler par leurs noms, on ne les a pas crus, on s’est moqué d’eux. Les Japonais suivaient les individus sur la durée, ils observaient la parenté, les relations sociales, ils ont découvert des tas de choses, dont la culture animale. Mais quand j’étais étudiant, les profs me disaient : ne lis pas les articles des Japonais, ils ne sont pas scientifiques. Aujourd’hui, toutes les idées qu’Imanishi a lancées sont devenues mainstream, au point que nombre d’articles sur la culture animale ne mentionnent pas les scientifiques japonais… Les gens ont oublié d’où ça venait.

À propos de culture, il semble qu’il y ait chez les animaux des dispositifs techniques si compliqués qu’ils n’ont pu être inventés par un seul individu : ils ont dû être améliorés sur plusieurs générations. On pourrait imaginer l’apparition d’une sorte de néolithique chez les orangs-outans ?

Les primatologues disent généralement que la culture humaine est différente parce qu’elle est cumulative. Personnellement, je pense que la grande différence est que notre culture est symbolique. Des cultures cumulatives, on en trouve en dehors de l’espèce humaine, même s’il y a une différence de degré. Certains disent : nous avons inventé l’iPhone, pas les chimpanzés. Mais l’iPhone n’a pas été inventé par un homme seul, c’est le produit de 4000 ans d’expérimentation. Personne ne peut dire qu’il a inventé l’iPhone, mais chacun peut lire ce qui a été inventé par d’autres. C’est un domaine où le langage est important — le langage écrit, en particulier. Sans cela, il serait difficile d’avoir cette accumulation.

Entre les années 1960 et 1990, on a tenté d’apprendre le langage aux grands singes, avec des résultats décevants. Les singes comprennent pourtant des mots…

Comprendre un mot veut dire qu’on peut attacher un symbole arbitraire à un objet. C’est une chose que les grands singes font très bien, mais ce n’est pas exactement le langage. Au début, les linguistes avaient défini le langage comme une communication symbolique. Quand ils ont vu que les singes pouvaient utiliser les mots de manière appropriée, ils ont dit : en fait, l’essence du langage, c’est la syntaxe. Et il est clair que les grands singes n’ont pas beaucoup de syntaxe. Mais ces expériences ont permis de voir qu’il y avait de la cognition chez les animaux. Ensuite, on a vu que leur usage du langage n’était pas supérieur à celui d’un enfant de deux ans. Les chimpanzés demandent : « Est-ce que je peux avoir une banane ? Est-ce qu’on va jouer ? », mais ils ne réfléchissent pas sur le cosmos et ne posent pas de questions sur la politique.

Ils ne réfléchissent pas à la politique, mais vous décrivez des situations très complexes. Par exemple, des bébés se disputent et leurs mères, ne voulant pas intervenir pour ne pas se disputer elles-mêmes, font donc appel à une vieille femelle pour régler le conflit. Vous pensez qu’elles seraient incapables d’associer des mots à cette situation ?

Même si elles étaient entraînées à l’usage du langage, je ne suis pas sûr qu’elles seraient capables de rendre ce type de connaissance explicite. Je ne suis d’ailleurs pas sûr que nous, humains, en soyons capables, la plupart du temps. Si on est à une fête et que les enfants commencent à se disputer, on va trouver une solution, mais je ne pense pas qu’on ait besoin de beaucoup de langage pour le faire. On peut en avoir besoin ensuite, pour expliquer ce qui s’est passé.

Vous dites que les humains habitent le même Umwelt que les primates…

L’Umwelt, c’est la manière dont on perçoit son environnement. Comme les humains, les primates ont deux mains et une vision binoculaire, mais en fait, ils n’ont pas exactement le même Umwelt. Si on met un chimpanzé dans une pièce, il va se demander « où est-ce que je peux m’accrocher ? » et il va grimper sur la bibliothèque. Le chimpanzé regarde cette pièce de façon plus tridimensionnelle que nous, singes bipèdes et terrestres, qui regardons les surfaces. Mais si vous prenez un oiseau, il regarde Paris de manière totalement différente : il voit les toits, les endroits où il peut se poser et ignore totalement les rues. Pour un éléphant ou un chien, le monde est fait d’odeurs, alors que nous donnons priorité à la vision. Si on étudie le poisson, la pieuvre, la chauve-souris, on doit prendre en compte le fait qu’ils perçoivent des mondes très différents. Et pourtant, nous n’avons pas de respect pour les cognitions différentes des nôtres. Comme nous n’utilisons pas l’écholocalisation, nous avons tendance à minimiser cette capacité chez le dauphin ou la chauve-souris. Trouver des insectes dans l’obscurité est une aptitude très complexe, mais comme on ne le fait pas, on dit, « oh, c’est juste de la perception ou de l’instinct… »

On a découvert que certains animaux pouvaient se projeter dans le futur…

Dans la nature, les chimpanzés ramassent des outils pour les utiliser ailleurs. Certains chimpanzés peuvent ramasser trois sortes de bâtons pour aller vers une ruche : le plus petit est utilisé pour perforer la ruche, un autre pour récolter le miel et un troisième pour repousser les abeilles. Si les chimpanzés arrivent avec trois sortes de bâtons, ça veut dire qu’ils ont planifié. On a mis au point toutes sortes d’expériences où on offre un choix aux animaux. On leur donne par exemple deux outils. L’un qu’ils peuvent utiliser immédiatement pour obtenir une récompense immédiate. Un autre qu’ils ne peuvent utiliser que dix heures plus tard, mais pour obtenir une bien meilleure récompense. Ils choisissent celui qui permet d’obtenir la meilleure récompense. On a fait cette étude sur des singes, mais aussi sur des rats et même des oiseaux. On commence à se rendre compte que cette opposition entre les animaux qui seraient coincés dans le présent et nous, humains, qui pouvons regarder au-delà, n’est pas exacte.

Quelles sont les implications de cette capacité à se projeter dans le futur ?

Prenons un exemple. Pour organiser une fête ce week-end, je dois être conscient de la marche à suivre. Si nous voyons que les animaux peuvent anticiper, il est difficile de penser qu’ils le fassent sans conscience. Mais il y a plus intéressant encore. J’ai déjà mentionné des expériences où les animaux peuvent différer leurs désirs. En voilà une autre. On donne à un singe une guimauve et on lui dit : « Si tu attends, tu peux en avoir une deuxième. » Pour faire ça, il doit prendre une décision, résister à la tentation, différer la gratification, toutes choses qui dépendent de la conscience… mais aussi du libre arbitre, qui est souvent défini comme la possibilité de résister à ses propres désirs. Si c’est le cas, alors les animaux ont peut-être aussi un libre arbitre.

3 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 23 décembre 2016 07 h 03

    C'est très intéressant ....

    votre exposé; le livre doit être plaisant à lire, mais un film, d'après moi, serait encore plus extraordinaire. Qu'en pensez-vous?

  • Marc Therrien - Abonné 23 décembre 2016 17 h 57

    Paroles d'hommes et mémoire de singe- Boris Cyrulnik (1983)

    «Eh bien moi, je dis que si dans une espèce proche de nous, des individus font des choses semblables dans des circonstances semblables, on doit faire l’hypothèse que, derrière, il y a la même psychologie».

    Et je n'ai pas de difficulté non plus à l'imaginer depuis que j'ai lu «Paroles d'hommes et mémoire de singe» de Boris Cyrulnik paru en 1983 dans lequel il démontre que les animaux connaissent aussi la souffrance psychique et que l'étude de celle-ci peut nous en apprendre beaucoup sur la psychologie humaine. Je constate donc que 30 ans plus tard, les recherches dans le domaine de l'éthologie, zoologie, primatologie, etc., poussent plus loin ce changement de paradigme où on délaisse de plus en plus la pensée disjonctive, par laquelle on se considère séparé et isolé des autres être animés que l'on observe, pour évoluer vers une pensée conjonctive complète par laquelle on se réinstalle dans le règne animal duquel on est issu et on se réunit avec le vivant qui nous entoure.

    Marc Therrien

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 décembre 2016 10 h 50

      Renversons les données : La psyché humaine est la psyché animale sublimée à cause de notre système de défense inadéquat où il a fallu à un être peureux d'exacerber son cerveau afin de survivre à son environnement menaçant. Regardons ce que les animaux peuvent faire pour survivre, que nous ne pouvons pas, et réalisons que l'élément que nous avons développé pour se faire est notre ingéniosité. Le cerveau humain est le produit de la peur. Tellement de peur qu'on a même peur de l'admettre. Le premier pas de l'homme vers les étoiles a été de pitcher une roche à une panthère une première fois. La première erreur de la panthère est d'avoir reculé crocs et griffes sorties. C'est à ce moment-là où les animaux ont perdu leur «suprématie».

      PL