L’ère de la postvérité a commencé

Après avoir nommé le climatonégationniste Scott Pruitt à la tête de l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis (EPA), le président désigné Donald Trump a expliqué au réseau Fox News que « personne ne sait vraiment si le changement climatique existe ». Personne ? Vraiment ? Même les dizaines de milliers de savants qui ont établi ce fait maintenant quasi irréfutable ?

Depuis son élection, M. Trump a encore menti en disant que des millions d’immigrants illégaux avaient voté au scrutin présidentiel, en se vantant d’avoir sauvé 1100 emplois d’une usine en voie de délocalisation de l’Indiana, 400 de plus qu’en réalité.

« Trump vit et prospère dans un environnement sans faits », a ensuite affirmé le journaliste Carl Bernstein, rendu célèbre pour avoir éventé le scandale du Watergate qui a fait chuter le président Richard Nixon en 1974. « Aucun président, y compris Nixon, n’a été aussi ignorant et dédaigneux des faits. » Sur les ondes du réseau CNN, la mégastar du journalisme a aussi dénoncé « un sens croissant de l’autoritarisme » de Donald Trump et de son entourage.

Le menteur compulsif « a épuisé une armée de vérificateurs de faits avec ses erreurs, ses exagérations et ses fabrications », ironisait tout de suite après l’élection The New York Times. Ce média a débusqué plus de 30 mensonges du candidat républicain en une seule journée de campagne.

Une stratégie fallacieuse

La stratégie fallacieuse a porté ses fruits et Donald Trump dirigera les États-Unis au moins jusqu’en janvier 2021. Il ne sera pas seul du côté fourbe de la force. De puissants trompeurs surgissent un peu partout. The Economist a publié en septembre un dossier sur « la politique de la postvérité ». Les politiciens ont toujours menti, remarquait l’analyse.

Mais, maintenant, pour une part de la classe dirigeante de plusieurs pays, la vérité n’est plus seulement tordue, falsifiée ou contestée : elle n’a tout simplement plus d’importance. Le néologisme « post-truth » a donc été désigné mot de l’année par le dictionnaire Oxford.

« Autrefois, le mensonge politique servait à créer une fausse vision du monde, concluait le panorama mondial allant de Londres à Moscou. Les mensonges d’hommes comme M. Trump ne fonctionnent pas ainsi. Ils ne visent pas à convaincre les élites — dont leurs cibles électorales se méfient et qu’elles n’aiment pas —, mais à renforcer les préjugés. »

Énormément d’informations sont accessibles, mais il y a très peu de connaissances de ce qui se passe

 

Quel est le rapport avec l’ignorance ? Le philosophe Marc-Antoine Dilhac, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique publique et théorie politique de l’Université de Montréal, note que, dans les trois célèbres formules d’Orwell liées aux ministères d’Océania (« La guerre, c’est la paix » ; « La liberté, c’est l’esclavage » ; « L’ignorance, c’est la force »), seules les deux premières sont « analytiquement contradictoires », comme disent les philosophes. Dans les deux cas, les termes constitutifs s’opposent. Dans la dernière phrase, bizarrement, ce n’est pas le cas. Le régime totalitaire ne dit pas que l’ignorance, c’est la connaissance.

« On peut très bien considérer qu’effectivement, l’ignorance est une force, dit le spécialiste des théories de la démocratie et de la justice. Je crains que ce soit bel et bien le cas aujourd’hui. Ce n’est pas normatif, ce n’est pas ce qu’on voudrait pour une démocratie ou ce qui serait juste. Malheureusement, l’ignorance constitue de plus en plus une force politique. Faire de la politique, ça suppose mobiliser les gens, et pour mobiliser les masses, aujourd’hui, il semble plus facile d’aller au-delà de la vérité et de miser sur les émotions, par exemple. Le langage démocratique peut donc être corrompu et le mensonge est une des formes de corruption du langage. »

Trois paradoxes

Partant, M. Dilhac ne rejette pas l’idée de comprendre notre époque à partir de la dystopie 1984. Au moins pour faire image, au moins d’un point de vue journalistique. Il propose en fait trois paradoxes pour comprendre notre monde (disons) postorwellien.

Données et faits. Nous vivons à une époque où les données abondent mais où manquent les faits. « Énormément d’informations sont accessibles, mais il y a très peu de connaissances de ce qui se passe, dit le professeur, en soulignant le premier paradoxe. Une des raisons, c’est qu’on ne sait pas interpréter les faits, les mettre en rapport les uns avec les autres. »

Vérification et spectacle. Le travail des médias devrait faire le pont (la médiatisation, justement) entre les faits bruts et leur interprétation. Or leur magistère est contesté par la prolifération des sources d’information plus ou moins vérifiables. Même le fact checking tombe à plat. Il n’en a pas manqué pendant la campagne américaine. ICI Radio-Canada, comme bien d’autres médias, le multiplie, y compris pendant les débats en direct. « Le paradoxe, dans ce second cas, c’est que la vérification devient un spectacle : “Ah, il a menti !” “Ah, elle a menti !” Ma crainte, c’est que ce registre lasse le public et qu’il finisse par se dire que tout le monde ment et qu’il vaut mieux se rabattre sur nos intuitions pour prendre des décisions. On met de côté la vérité et on choisit en fonction de nos sentiments, de nos désirs ou d’une promesse en particulier. »

Activité et passivité. Les théories démocratiques mettent l’accent depuis un demi-siècle sur la délibération publique et la participation citoyenne, qui supposent la circulation de l’information. Les pratiques marchent assez bien au niveau local et rapproché. Par contre — c’est le dernier paradoxe —, au niveau général, national, pendant les campagnes électorales, les citoyens sont très peu engagés dans la délibération. « Ils sont actifs dans la démocratie de proximité et de moins en moins dans la discussion des grandes orientations politiques. Ils sont alors soumis à des manipulations avec tous les moyens rhétoriques, y compris le mensonge. »

Une machine de corruption

La pratique des manipulations a pris des proportions autrement plus scandaleuses dans les régimes totalitaires du XXe siècle. La démocratie a pris du galon partout dans le monde. Pourtant, le mensonge n’a pas disparu et on le voit maintenant ressurgir un peu partout.

« Le scandale du Watergate a fait chuter le président Nixon. Maintenant, la démocratie américaine et d’autres acceptent d’énormes mensonges qui engagent profondément des millions de personnes. La différence entre la première et la deuxième guerre en Irak est stupéfiante à cet égard. Dans le premier cas, il y avait un casus belli. Dans le second, les informations pour justifier la guerre étaient fausses. La guerre a eu lieu et a entraîné des centaines de milliers de morts. »

Cette situation inquiétante s’accompagne de ce que le philosophe politique nomme « un scepticisme général ».

Les mécanismes de l’autorité et de l’expertise se délitent. Des milliers de savants établissent la vérité quasi indubitable du réchauffement climatique. Et puis après ? Chacun peut balayer les évidences jusqu’à relayer les pires niaiseries, complotistes ou autres.

« Il n’y a plus d’autorité. Chacun fait autorité et nie celle des autres. Tout le monde a droit au doute et n’a plus besoin de justifier ce qu’il croit. […] Les médias traditionnels sont impuissants à rétablir les faits, à démonter les mensonges. Tout le système prend l’eau. J’ai l’impression que la machine de corruption de la parole publique est en route. »

Miniver

Dans le monde boulonné de 1984, le ministère de la Vérité (Minitrue dans la novlangue originale) s’occupe de la propagande du parti. C’est aussi le centre de contrôle de la falsification des événements historiques. Le protagoniste Winston Smith réécrit l’histoire au quartier général du Minitrue, une pyramide de 300 mètres au fronton de laquelle apparaissent les trois slogans du parti : sur la guerre et la paix, la liberté comme esclavage et la force de l’ignorance.

Si le dirigeant Big Brother fait une prédiction et que celle-ci ne s’avère pas, les médias du passé sont corrigés pour que l’annonce s’adapte de manière antéropostérieure. Le parti et son leader ont donc toujours raison, même si c’est pour dire que 2 plus 2 font 5, ou 3, ou 4, ou les trois réponses en même temps.
3 commentaires

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  • Nicolas Lessard - Abonné 17 décembre 2016 18 h 24

    Réflexions sur l'actualité

    Je vous remercie beaucoup ainsi que vos collègues pour ces articles d'analyse de l'actualité en lien avec le roman 1984 de George Orwell. C'est de l'excellent journalisme qui analyse les faits et les évènements et nous amène à mieux comprendre le monde. Je suis fier de contribuer au Devoir et j'espère que vous continuerez votre important travail d'information et de participation à la vie démocratique.

    Nicolas Lessard

  • Marc Therrien - Abonné 17 décembre 2016 18 h 46

    Il y a de Nietzsche dans Orwell

    Depuis que l’humain pense et communique sa pensée, il doit vivre avec l’ignorance tout en poursuivant sa quête de plus de vérité pour démentir les croyances et les préjugés qui sont nuisibles au développement de son humanité. Il est acceptable de ne pas tout savoir et de ne pas se souvenir de tout, car si tel était le cas, on serait probablement paralysé par la surcharge d’information. Depuis Socrate, nous savons et acceptons qu’il y une ignorance savante qui nous permet de garder l’esprit ouvert et par l’examen de conscience, de remettre en question toute certitude trop fortement affirmée. C’est pourquoi, à mon avis, ce dont il est question ici et qui est à combattre, c’est le fait de se complaire dans la double ignorance qui consiste soit à ne pas savoir que l’on ne sait pas ou encore, croire que l’on connaît les choses que l’on ignore. Elle permet de vivre l’esprit tranquille dans un monde de rêve et d’illusion où il importe peu que les apparences soient trompeuses, en deçà ou au-delà du réel. À la lecture de cet article, je ne peux m’empêcher de penser que l’inquiétant Orwell (et Donald Trump?) a tout lu Nietzsche, lui-même tellement craint depuis que les nazis s’en sont inspirés tout en réduisant et simplifiant sa pensée pour la détourner de son sens profond. Nietzsche tout au long de son œuvre a sonné l’alerte des dangers que représentaient l’absence de réflexion et d’introspection de même que l’inculture qui conduisaient tout droit à l’abêtissement de l’humain. Qu’il me suffise ici de rapporter deux citations marquantes qui traduisent comment l’ignorance (la double) c’est la force :
    - « La connaissance tue l'action, pour agir il faut être obnubilé par l'illusion » dans La Naissance de la tragédie (1872)

    - « le demi-savoir triomphe plus facilement que le savoir complet : il conçoit les choses plus simples qu’elles ne sont, et en forme par suite une idée plus saisissable et plus convaincante » dans Humain, trop humain.

    Marc Therrien

  • Michèle Dorais - Abonnée 18 décembre 2016 14 h 53

    Nouveaux besoins de faits et de vérités

    J'espère ne pas tromper en affirmant que le journalisme d'enquête et d'analyse est à la veille de reprendre du galon, si ce n'est pas déjà en branle. Je ne peux m'empêcher de penser que l'internet ne sera plus la source absolue d'informations en raison justement des abus qui ont abouti aux résultats électoraux aux États-Unis, en dépit des sondages et du gros bon sens (pour peu que cette vérité soit encore valable). Comme M. Nicolas Lessard l'écrit ci-dessus, je suis fière d'être abonnée au Devoir en étant au moins certaine que je ne lis pas de bêtises, que les analyses et les idées publiées ont le mérite d'explorer tous les pans de cette vérité.