Sombrer dans un état de conflit permanent

Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse Des Syriens réunis sur le site d’une attaque à la bombe dans la ville de Qamishli, il y a quelque temps.

Le 7 décembre 1941, l’attaque coordonnée de 350 avions militaires japonais sur Pearl Harbor tuait 2403 Américains. Le coup de Jarnac décidait les États-Unis à s’engager à fond dans la Deuxième Guerre mondiale. Un sort du monde s’est joué là.

Soixante ans plus tard, en 2001, 19 fous d’Allah de quatre nationalités, armés de simples cutters, ont détourné quatre avions civils et entraîné dans la mort près de 3000 personnes. Les conséquences de la riposte sur l’Afghanistan et l’Irak se font encore quotidiennement sentir en Syrie, jusqu’ici, en passant par Paris. Le XXIe siècle a commencé là.

Le nombre d’attentats terroristes annuels a depuis été multiplié par sept dans le monde, avec une très forte concentration en Afrique et au Moyen-Orient. Les voitures et les couteaux de cuisine équipent les combattants recrutés sur le Web, dans leur salon. Les services de renseignement épient d’ailleurs maintenant toutes les télécommunications, ou presque, sur la planète.

Notre paix, c’est donc la guerre ? Et la guerre, c’est donc la paix ?

Tout est guerre et le militaire est tout

La professeure américaine Rosa Brooks vient de publier un essai au titre éloquent : How Everything Became War and the Military Became Everything (Simon Schuster), soit « Comment tout est devenu guerre et le militaire est devenu tout ».

« La guerre est sortie de ses frontières, écrit la professeure de droit à l’Université Georgetown. Pour la plupart d’entre nous, le mot “guerre” évoque encore des images de la Deuxième Guerre mondiale, ou tout au moins des versions hollywoodiennes de ce conflit : nous pensons à des combats de tanks sur des plaines ouvertes ou à des scènes du jour J tirées du film Il faut sauver le soldat Ryan. […] Il y a encore 25 ans, la plupart des soldats envisageaient leur rôle d’une manière familière à Genghis Khan ou Douglas MacArthur. Le job principal du militaire, comme on le beuglait aux nouvelles recrues, était de tuer du monde et de briser des choses. »

À l’académie West Point comme au Collège militaire royal de Kingston, ça donne aussi : to kill people and to break stuff. Ce temps est-il révolu ? Ce monde a-t-il basculé ?

En fait, non, répond à son tour le sociologue Éric Ouellet, qui forme des officiers au Collège des forces canadiennes à Toronto. « Il faut faire attention aux formules, dit-il. Quand on dit qu’autrefois la guerre était définie de façon simple et que ce ne serait plus le cas, on ouvre une perspective sur le passé que les gens d’autrefois n’adopteraient pas nécessairement. Les Romains avaient une vision très stratégique de la guerre. D’où l’idée de la Pax romana. Genghis Khan utilisait la terreur en détruisant une ville pour donner une leçon aux autres. La guerre entre les États-nations a perduré jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale et la guerre de Corée. Mais il y avait déjà toutes sortes d’autres types de conflits au XIXe et au XXe siècle. »

Violence et politique

Au XXIe siècle, le conflit armé est toujours la suprême raison pour faire très, très mal. Les armées cassent toujours des êtres et des choses, comme en ce moment en Syrie, où Alep rejoint le martyre de Varsovie ou d’Ispahan.

« La guerre utilise la violence pour atteindre des fins politiques », dit le professeur Ouellet en reprenant la conception classique du théoricien allemand Carl von Clausewitz au début du XIXe siècle. « Il faut cependant faire la différence entre la guerre comme telle et l’utilisation des forces armées pour d’autres fins que la guerre. »

Ces « autres moyens » ont tellement pris d’ampleur et de formes qu’ils en deviennent méconnaissables, constate maintenant Mme Brooks. Elle ajoute que les mutations du monde rendent toujours plus compliqué de cerner les buts politiques.

La guerre demeure ce qu’elle a toujours été : une arène de possibilités extrêmement difficiles à prédire ou à contrôler

 

La professeure propose sa propre projection contre-utopique. Elle demande d’imaginer une plausible cyberattaque capable de mettre à plat le réseau électrique d’une zone densément peuplée pendant plusieurs semaines ou d’écraser l’infrastructure financière d’un pays. Ou une guerre bactériologique menée avec un virus fabriqué en laboratoire qui paralyse une population, alors incapable de résister à une invasion. Serait-on alors encore dans le modèle clauzewitsien ?

« La difficulté à cerner ce qu’est la guerre est d’autant plus réelle qu’on parle aussi aujourd’hui de cyberconflit et de cyberterrorisme, indique Aurélie Campana, de l’Université Laval. Internet est devenu un outil d’espionnage. Il y a donc une évolution constante des manières de faire la guerre et de la concevoir. »

Jusqu’à tout récemment, le type de guerre interétatique dominait. Depuis la fin des années 1980, explique Mme Cabana, le type de guerre civile prend le dessus, soit en opposant un groupe étatique à un autre non étatique, soit plusieurs groupes armés non étatiques entre eux. « De plus en plus, la guerre devient un mélange des genres, dit-elle, des États soutenant des groupes armés en conflits. »

Faire les distinctions

La mouvance a une incidence sur tous les éléments militaires de base : le soldat, les armes, le champ de bataille. Un djihadiste autoproclamé qui utilise sa voiture pour tuer des Québécois à Saint-Jean-sur-Richelieu, est-ce encore la guerre ? Et quand le président François Hollande répète solennellement « Nous sommes en guerre » après les attentats du Bataclan ou de Lyon, décrit-il vraiment la réalité ?

« On est plus dans la diffusion de la guerre par l’entremise d’une tactique qui est le terrorisme, commente la professeure Campana, sans juger ces cas précis. Il faut bien faire la distinction. Sinon, on a l’impression que la guerre a lieu sur notre territoire aussi. Ce qui est en partie vrai, mais il ne faut pas oublier que nos politiciens sont engagés dans des stratégies de communication, pour ne pas dire de propagande, pour rallier la population à leurs stratégies. »

La grande transformation s’expose par exemple dans l’utilisation massive des missiles téléguidés par laser. La tendance est née avec la première guerre du Golfe et elle domine maintenant.

Dans le numéro de septembre/octobre de la revue Foreign Affairs, Andrew J. Bacevich, professeur à l’Université de Boston, spécialiste des relations internationales, écrit que les nouvelles armes, ces missiles précis, les drones et les bases de données ne changent finalement rien à la nature de la guerre. War is war… « La guerre demeure ce qu’elle a toujours été : une arène de possibilités extrêmement difficiles à prédire ou à contrôler. Comme toujours, les surprises abondent. »

Double pensée

Dans l’univers contre-utopique du roman 1984 de George Orwell, le ministère de la Paix (Minipax en novlangue) a la charge des forces armées. Il s’agit du ministère central du gouvernement d’Océania (Amériques, Océanie et Afrique australe), en guerre perpétuelle avec ses voisins l’Eurasia ou l’Estasia. Son objectif n’est pas de gagner la guerre, mais de la maintenir dans un état perpétuel pour monopoliser un maximum de ressources. D’où le slogan du parti au pouvoir voulant que la guerre, c’est la paix, parfait exemple de « double pensée » indiquant la capacité à accepter une contradiction, par soumission, sans esprit critique.

La guerre en général

Les budgets de la Défense des États-Unis sont près de trois fois plus importants que ceux de la Chine, plus proche rivale. Elles équivalent au tiers des dépenses militaires sur la planète, un autre tiers provenant des « alliés et partenaires » des États-Unis.

 

La superpuissance consacre environ 600 milliards $US à son complexe militaro-industriel, par rapport à 525 millions en moyenne (et en dollars actuels) durant les années de la guerre froide. Le seuil avait reculé à 400 millions avant 2001.

 

Ces budgets ont été réduits au cours des cinq dernières années. Un trillion aura été retranché entre 2011 et 2020. L’armée compte aujourd’hui environ 470 000 soldats, soit 100 000 de moins qu’au moment des interventions massives en Irak et en Afghanistan.

 

Le général à la retraite David Petraeus, ancien directeur de la CIA, commandant des forces coalisées en Afghanistan et un temps candidat présumé au poste de secrétaire d’État du gouvernement Trump, juge cette situation de surpuissance dans un récent numéro de Foreign Affairs (septembre/octobre 2016). Il favorise une stabilisation des dépenses tout en rappelant que la politique de défense des États-Unis doit changer puisque la nature de la guerre elle-même se transforme.

 

« Les vraies révolutions militaires sont relativement rares, puisque les changements importants se produisent graduellement, sur des décennies, écrit-il avec son cosignataire. Mais une telle révolution est assurément en marche, et elle se trouve probablement à mi-chemin. »

1 commentaire

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  • Marc Therrien - Abonné 18 décembre 2016 16 h 32

    C'est d'abord la guerre à la pensée

    Pour moi, la forme essentielle de guerre qui demeure omniprésente depuis le totalitarisme, c’est la guerre idéologique qui peut s’installer et perdurer parce qu’on a abdiqué la réflexion, l’introspection et la pensée critique. Par définition, l’idéologie, parce qu’elle se veut dominante, est impérialiste et veut prendre de l’expansion. Elle gagne du terrain en étouffant la pensée de deux façons : en chosifiant et instrumentalisant l’être humain et en personnifiant des entités abstraites, comme la société ou l’économie, à qui elle prête des états d’âme ou des sentiments. On observe ce phénomène dans une phrase du genre : investir dans l’amélioration de l’efficacité du capital humain est certes une façon de s’assurer que l’économie croisse et demeure en santé. L’humain, ainsi massifié, est dépossédé de sa capacité voire même de sa volonté de penser et devient une quantité négligeable qu’on peut manipuler facilement par la propagande, formulée au moyens de slogans simples, faciles à comprendre et à répéter, pour faire jaillir en lui les émotions primaires instinctives comme la peur, la colère et le dégoût afin de le fanatiser pour qu’il suive son chef dans le ressentiment et la vengeance. L’individu ainsi dissous dans la foule, hypnotisé et contaminé par la contagion des passions, peut adorer son chef jusqu’à en perdre la raison.

    Enfin, suivant Jacques Lacan et Georges Bataille, le terrorisme est pour moi l’exacerbation de la pulsion de mort qui pour Lacan est pulsion de destruction qui doit mettre en cause tout ce qui existe et pour Bataille, la destruction de l’autre, qui devient ensuite destruction de soi. Ainsi, le conflit permanent se situe dans ce rapport étroit entre sadisme et narcissisme et le masochisme occidental (ref : « Transgression et violence chez Bataille et Lacan » de Sylvia Lippi).

    Marc Therrien