Le «prince du pot» défie Montréal

Marc Emery et une employée, Erin Goodwin, dans une des boutiques montréalaises
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Marc Emery et une employée, Erin Goodwin, dans une des boutiques montréalaises

Une partie de bras de fer s’engage entre le « prince du pot » et la Ville de Montréal. Les huit boutiques illégales de cannabis récréatif qui ont ouvert leurs portes jeudi, dont une près de deux écoles primaires, doivent s’attendre à recevoir la visite de policiers et d’inspecteurs municipaux.

Le maire Denis Coderre a servi une mise en garde à l’homme d’affaires et activiste Marc Emery, qui a commencé jeudi à vendre — et même à donner, dans un geste d’éclat — de la marijuana aux Montréalais : la Ville compte utiliser « tous les outils administratifs » à sa disposition pour faire respecter la « tolérance zéro » envers le commerce illégal du cannabis.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a confirmé de son côté que les huit boutiques ayant pignon sur rue font l’objet d’une enquête criminelle. M. Emery, surnommé le « prince du pot » dans le reste du Canada, a lancé un défi au maire et à la police : « Le Québec est une des deux seules provinces où je n’ai pas encore été arrêté. Je suis prêt à aller en prison. Emprisonnez-moi si vous voulez ! » a-t-il lancé à l’ouverture de son commerce de l’avenue du Mont-Royal Est, jeudi matin.

L’homme d’affaires et militant a allumé un gros pétard devant les caméras de télévision. Il a distribué gratuitement du cannabis à des dizaines de clients qui avaient fait la file devant son commerce du Plateau-Mont-Royal.

L’entreprise Cannabis Culture, de Marc et Jodie Emery, ainsi que son concurrent Weeds comptent ouvrir une centaine de boutiques de pot récréatif au Canada dans les prochains mois, avant même la présentation du projet de loi fédéral visant à légaliser la marijuana.

Autour d’écoles primaires

Dans un apparent geste de défi, Cannabis Culture a même ouvert une succursale près de deux écoles primaires dans le quartier Saint-Michel à Montréal. La boutique se trouve en face de l’école Sainte-Lucie (déménagée pour cause de présence de moisissures), et tout près de l’école Montcalm, à deux pas de là.

Le rapport fédéral chargé de recommander la marche à suivre pour la légalisation, déposé cette semaine, propose d’interdire la vente de cannabis près des écoles et des parcs, notamment.

« Je ne comprends pas pourquoi ils ouvrent près d’une école, c’est irresponsable », a réagi la Dre Gabriella Gobbi, professeure au Département de psychiatrie de l’Université McGill et spécialisée dans les dépendances. La consommation quotidienne de cannabis peut provoquer une psychose chez les adolescents, dont le cerveau n’est pas entièrement développé, rappelle-t-elle.

« Chez les personnes susceptibles de souffrir d’une psychose ou de dépression — par exemple en raison d’antécédents familiaux —, même la consommation occasionnelle de cannabis peut provoquer une psychose », explique la Dre Gobbi.

Au moment de la visite du Devoir, la boutique Cannabis Culture du boulevard Saint-Michel était fermée. Deux autres succursales, qui devaient ouvrir dans la Petite Italie et dans Hochelaga-Maisonneuve, avaient aussi gardé leurs portes closes.

Acheter et fumer en paix

Toute la journée, des dizaines et des dizaines de clients, en majorité de jeunes hommes, sont venus frapper aux portes des huit boutiques de cannabis récréatif. « J’ai envie d’essayer ce qui sera bientôt le pot légal », dit un client rencontré devant la boutique du quartier Saint-Michel.

La boutique de l’avenue du Mont-Royal a été la plus achalandée. Des centaines de personnes ont fait la file, une bonne partie de la journée, dans l’espoir d’acheter de la marijuana commerciale. Il ne s’agit pas ici de cannabis médical : pas besoin d’un papier du médecin. Chaque gramme se vend 10 $ plus taxes. Les clients reçoivent une facture. Les transactions se font dans une pièce à l’arrière du magasin, loin de la façade vitrée de la boutique.

« C’est un peu plus cher que sur le marché noir, mais je préfère acheter dans des boutiques légales — même si je sais que ce n’est pas encore légal ! » dit un client de 40 ans, père de trois jeunes enfants. Il sait de quoi il parle : l’homme affirme avoir purgé 10 mois d’emprisonnement (sur une sentence de 18 mois) à la prison de Bordeaux, au début des années 2000, pour avoir livré du cannabis.

Ce consommateur régulier explique que le pot l’aide à contrôler son déficit d’attention. Il dit cultiver juste ce qu’il lui faut dans son sous-sol avec une petite serre hydroponique. L’été, il fait pousser quelques plants dans un terrain boisé devant chez lui. L’homme a hâte de pouvoir fumer l’esprit en paix.

Mises en garde

Tout cela reste criminel malgré l’engagement du gouvernement Trudeau à légaliser le cannabis, rappelle le SPVM. « La loi continue de s’appliquer. Il n’y a pas de tolérance », dit la commandante Marie-Claude Dandenault, responsable des relations avec les médias du SPVM. Elle a confirmé au Devoir que les boutiques Cannabis Culture font l’objet d’une enquête. Le député Bill Blair, ancien chef de police de Toronto et responsable du dossier de la marijuana au sein du gouvernement Trudeau, insiste lui aussi sur le fait que la production, la vente et la consommation de cannabis, notamment, restent illégales pour le moment. Il a invité les corps policiers à appliquer les lois en vigueur.

Des descentes policières sont survenues au cours des derniers mois dans les boutiques de cannabis de plusieurs villes canadiennes sous la juridiction de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). Les villes de Vancouver et de Victoria, par contre, semblent tolérer davantage la présence de dizaines de boutiques illégales de marijuana.

5 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 16 décembre 2016 08 h 18

    Activiste et homme d'affaires... ouain!

    Être activiste en soi interdit le profit. C'est bête mais c'est ainsi.

    Quel est le message que M. Emery veut envoyer ? Que le cannabis devrait être légal ? Ou bien qu'il a le droit de faire des profits avec n'importe quoi à sa guise?

    En fin de compte, est-ce que M. Émery est un autre de ces clowns néolibéraux à la Uber ou Netflix, ou bien prend-il la chose au sérieux ?

    Un instant.. Du sérieux pour le cannabis récréatif ? Certainement ! Le fait de laisser ce commerce à quelques mafias et pègrelettes est stupide depuis longtemps. Et seule la création d'une régie stricte, dont les profits iront au bien commun, est une réponse acceptable.
    Mais en fin de compte M. Emery ne prône qu'une liberté plus ou moins anarchique en autant qu'elle remplit ses propres coffres. Très très libertarien à la Maxime Bernier et rien de plus.

    Mais voilà, y est ben cool pis y est ben smatte, le genre de bonhomme qui s'ouvre un K-mart... de pot. Wow.

    • Christian Montmarquette - Abonné 16 décembre 2016 21 h 59

      "Être activiste en soi interdit le profit." - Jean-François Trottier

      - Qui a décrété cette règle?

      - Vous??

      - Pourquoi militer pour une cause ne pourrait pas aussi générer certains profits ?

      - Y'a plein de causes, dont même "Centraide" qui génèrent des salaires à 6 chiffres pour leurs administrateurs!

      C'est n'importe quoi votre affaire.

      Christian Montmarquette

  • Robert Aird - Abonné 16 décembre 2016 10 h 30

    Désobéissance civile?

    L'appel à la désobéissance civile de Marc et Jodie Emery ne cachent-ils pas un moyen d'intégrer plus rapidement le marché et devancer ainsi leurs futurs concurrents?

    • Michaël Fayad - Inscrit 16 décembre 2016 11 h 54

      À mon avis, tout ça est plus payant pour lui que n'importe quelle campagne de pub.

    • Marc Therrien - Abonné 16 décembre 2016 23 h 05

      Marijuana, contre-culture, contestation de l'ordre établi, désobéissance civile, ça ne vous rappelle pas le bon vieux temps du mouvement hippie des années "fin 1960-1970". Devons-nous regretter cette époque et demander à nos petits-enfants de ne pas faire comme leurs grands-parents?

      Marc Therrien