Les Darwish sont finalement arrivés

Marwa Darwish est chaleureusement accueillie par Rafaëlle Sinave.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Marwa Darwish est chaleureusement accueillie par Rafaëlle Sinave.

Cris et larmes, embrassades et effusion de joie. Les Darwish ont été accueillis en superstars à l’aéroport Trudeau par la famille de Québécois qui les parraine. Sous l’oeil de quelques caméras et de passagers curieux, les « mercis » et « shukran » ont fusé de part et d’autre. « Ils sont là », ont crié Maude Ménard-Dunn et Rafaëlle Sinave, les leaders du groupe de parrainage. Cela faisait déjà une bonne heure qu’elles et leurs amis avaient les yeux rivés sur la sortie des passagers, le coeur battant la chamade, lorsque « leurs » réfugiés syriens ont franchi les grandes portes de verre des arrivées de l’aéroport. « She’s my angel, my hero », ne cessait de répéter le papa, Feras Darwish, à l’agent de douanes qui leur transmettait les derniers papiers.

Le vol TK 035 a atterri à l’avance, comme si le pilote connaissait l’empressement qu’avaient les deux familles à enfin se rencontrer. Dès 15 h, dans un petit café de l’aéroport, les deux marraines exultaient de joie et de fébrilité. « C’est le plus beau jour de toute ma vie », a lancé Rafaëlle, les yeux pétillants. Sur la petite table, près d’elles, les affiches écrites en arabe qu’elles ont préparées avec leur professeur de langue. Tout au long de cet après-midi, les deux amies ont pleuré, papoté, rigolé. L’heure était au bilan. Plus d’un an a passé depuis que Maude, qui étudie à la maîtrise en travail social, a écrit son fameux courriel à quelques-uns de ses amis proches intitulé « Entre déraison et révolution ». Elle faisait appel à la générosité de ses proches pour se lancer avec elle dans cette folle épopée. « Je ne savais même pas dans quoi je m’embarquais, mais j’ai dit oui », a lancé en riant Rafaëlle, qui enseigne en travail social au cégep.

Un an d’attente

La suite est un véritable parcours du combattant. « Jamais je n’avais pensé qu’on aurait autant d’épreuves », ajouté la jeune femme. La fuite des parents Darwish avec leurs trois enfants — et leurs deux chats Tom et Boos — vers la Turquie, l’extorsion des passeurs de frontière, la peur. Et tous ces mois d’attente en Turquie où Feras a fait les cent métiers, subi de la discrimination en milieu de travail et des épisodes de violence xénophobe dans le quartier où sa famille et lui avaient trouvé refuge, les forçant même à déménager.

 

De l’autre côté de l’Atlantique, Maude et Rafaëlle ont multiplié les démarches pour accélérer la demande de traitement du dossier des Darwish. Des coups de téléphone aux bureaux de leurs députés, à des fonctionnaires du ministère de l’Immigration et à des médias. Avec l’aide de la communauté Facebook qui avait généreusement donné à la campagne de sociofinancement, elles ont préparé la venue des Darwish comme on prépare l’arrivée d’un enfant. Elles ont trouvé un appartement, fait le grand ménage, décoré les chambres au goût des enfants – Batoul, Sara et Adel – et collecté des meubles et des vêtements chauds pour l’hiver. Elles ont suivi des cours d’arabe, assisté à des conférences sur les parrains de réfugiés syriens, tissé des liens avec la communauté syrienne de Montréal, entamé des démarches pour inscrire les enfants en classe d’accueil dès janvier.

Ayant lu dans Le Devoir que les deux félins de la famille Darwish n’allaient pas pouvoir suivre, un groupe d’amis des animaux s’est cotisé pour payer les vaccins et le billet d’avion des minous. « Tout le monde à qui j’ai parlé a vite compris ce que ces chats-là veulent dire pour les Darwish », a commenté à l’aéroport l’instigatrice du groupe, Dominique Fortier, qui était tout émue de voir que les bêtes étaient arrivées à bon port.

Un an s’est écoulé. Un an de découvertes culturelles, de partages, d’échanges entre ces deux familles de part et d’autre à travers la lorgnette de Skype. Un an de clavardage des deux côtés de l’Atlantique, à toute heure du jour et de la nuit, au diable le décalage horaire. « Je ne sens pas qu’on arrive au Canada. Je sens qu’on arrive chez nous, et qu’on a déjà une famille », écrivait Feras au Devoir quelques jours avant son arrivée.

Difficiles derniers jours

Ces derniers jours qui furent d’ailleurs très tendus et critiques pour cette famille qui, en novembre 2015, a fui une Alep bombardée. Les réfugiés ne pouvant voyager librement en Turquie, ils devaient obtenir un permis pour pouvoir se rendre à Istanbul et prendre l’avion le jour J. Feras s’est rendu plusieurs fois au bureau turc des migrations. Il y a même couché pour être le premier dans la file à l’ouverture. Avec un ami turc qui l’aidait à traduire, il a attendu des heures et des heures dans la file d’attente. Une fois au comptoir, il a dû s’expliquer. Quel permis ? Les employés ne savaient pas de quoi il parlait. Feras a insisté. Il avait un vol à prendre. On l’a intimidé. « Nous, on attend une heure dans une file d’attente et on pogne les nerfs. Alors imagine quand tu couches là, et que ça fait un an que tu attends pour aller au Canada et que tu as traversé tout ce que tu as traversé… », raconte Maude.

Le vendredi 2 décembre dernier, soit quatre jours avant son vol, il n’avait toujours pas son permis. À Montréal, le groupe d’amis qui parrainent les Darwish s’est aussitôt mis à l’oeuvre. Messages sur Facebook et à leurs contacts, appels aux ambassades canadienne et turque, à l’Organisation internationale pour les migrations (IOM) qui s’occupe du transport des réfugiés, même au bureau du ministre de l’Immigration, John McCallum. « On en a fait, des démarches. »

Pour Rafaëlle et Maude, le parrainage des Darwish n’aurait jamais été possible sans le soutien du public, du nouveau gouvernement et, admettent-elles, leurs deux « têtes de cochon ». « On en a tiré des ficelles, et poussé et défoncé des portes. Mais ce n’est pas normal », tranche Rafaëlle. « Combien y a-t-il de familles qui sont prêtes à accueillir des Syriens et qui attendent ? C’est une énorme prise en charge et elles n’ont pas d’aide ni d’interlocuteurs, a ajouté Maude. Alors le minimum que le gouvernement peut faire, c’est de s’assurer qu’il y a les trois-quatre fonctionnaires supplémentaires qu’il faut pour traiter les demandes. Déjà qu’on assure tout le reste ! »

À leur initiative, un groupe Facebook pour rassembler toutes les familles qui parrainent au privé a été créé. Le Québec est la province canadienne qui compte, et de loin, le plus grand nombre de parrainages privés, soit 5500 sur 6760 réfugiés arrivés depuis la fin 2015. « On a vécu l’isolement, et plein d’autres groupes le vivent. Soyons solidaires, créons un réseau ! » dit Rafaëlle, avant d’ajouter : « De toute façon, l’arrivée des Darwish, c’est le début de l’aventure. »

3 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 7 décembre 2016 06 h 29

    C'est une grande joie assurément ...

    que cette famille soit enfin arrivée. Avec vous comme marraines, je suis certaine que ça se passera bien pour eux et qu'ils s'adapteront au Kébek. C'est curieux, car je me demandais cette semaine où c'en était rendu ce beau projet de faire venir la famille.

    • Johanne Bédard - Inscrite 7 décembre 2016 17 h 59

      À Mme Gervais,

      Le nom propre Québec s'écrit Québec.

      Quel message voulez-vous envoyer en changeant l'orthographe du nom propre qui identifie le lieu où les Québécoises et les Québécois vivent ?

  • Johanne Bédard - Inscrite 7 décembre 2016 17 h 54

    C'est bien beau, mais...

    C'est un geste très généreux de ces personnes qui se sont démenées et on dépensé énergie, temps et de leur argent pour accueillir ces étrangers de religion musulmane. Espérons qu'ils sauront s'adapter et s'intégrer.

    Un aspect primordial de la société que nous avons construite de sueur et de labeur, et que le gouvernement libéral détruit depuis plus de 10 ans, demeure : nous ne savons pas, même si nous avons plusieurs signes avant-coureurs, ce qui adviendra de notre Québec avec tous ces immigrants d'un autre continent en guerre de religion et de pétrole... Il y a déjà des tensions sociales et elles ne feront qu'augmenter, car les gens au pouvoir sont incompétents et eux-mêmes guerriers.