La naissance dans l’oeil des pères

Dans les années soixante-dix, le mouvement d’humanisation des naissances prend forme, et des couples refusent le modèle de l’accouchement sous anesthésie générale.
Photo: La mère canadienne et son enfant Dans les années soixante-dix, le mouvement d’humanisation des naissances prend forme, et des couples refusent le modèle de l’accouchement sous anesthésie générale.

Les pères ont joué un rôle plus important qu’on le croit dans la lutte pour l’humanisation des naissances, postule l’historienne Andrée Rivard, qui publie ces jours-ci un ouvrage qui recense l’expérience des hommes autour de l’accouchement au Québec, de 1950 à 1980.

Dans son précédent essai, Histoire de l’accouchement dans un Québec moderne, elle documentait de manière inédite le point de vue des femmes. « Ma grande hypothèse, c’était qu’elles étaient le principal moteur du changement social, explique-t-elle en entrevue. Mais mon livre sur les pères m’a amenée à réaliser que les hommes ont été très importants aussi dans ce changement. Que leur implication a peut-être même fait la différence ».

Les luttes des femmes, souvent, trouvent écho lorsque des hommes prennent le porte-voix, remarque-t-elle, et en matière d’humanisation de l’accouchement, ça aurait peut-être, encore une fois, été le cas.

« Quand les hommes mettent un enjeu sur la place publique, tout à coup, on écoute ! », lance l’historienne.

Il y a d’ailleurs beaucoup plus d’intérêt autour de son plus récent livre qu’autour du précédent, remarque-t-elle. « J’ai l’impression que l’histoire de l’accouchement du point de vue des femmes, c’est comme si c’était implicite, qu’on savait tout. Quand arrive la question des pères, l’intérêt est supérieur, car on a l’impression de méconnaître cet aspect », remarque-t-elle. « Pourtant, on ne connaît pas plus l’histoire de l’accouchement du point de vue des femmes que des hommes. Je dirais même que, d’un point de vue féministe, il y a une invisibilisation de l’acte d’accoucher. »

1950: le père exclu

« Le rôle du père fluctue et va continuer à fluctuer », conclut Mme Rivard au terme de ses recherches. La chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant de l’Université Laval nous rappelle que, si la mémoire collective a retenu surtout l’absence historique des pères au moment de l’accouchement, cette exclusion fut somme toute brève, au cours des années cinquante et soixante.

« Quand on observe les travaux des historiens, on peut voir que les pères, avant les années cinquante, étaient beaucoup plus présents qu’on le croit. Souvent, ça se passait à la maison. On évalue que 30 % étaient présents », rappelle-t-elle.

Dans les années cinquante, « tout bascule », dit-elle. Avec la médicalisation des naissances, la majorité des accouchements qui avaient lieu auparavant à domicile surviennent maintenant à l’hôpital.

« Les médecins, ça les énervait de se sentir surveillés, rapporte Andrée Rivard. En plus, les accouchements étaient tellement médicalisés, le père n’avait rien à faire là. Les femmes recevaient des analgésiques, leur conscience était altérée et elles étaient totalement prises en charge », rappelle-t-elle.

1970: la transition

Dans les années soixante-dix, le mouvement d’humanisation des naissances prend forme, et des couples refusent le modèle de l’accouchement sous anesthésie générale, dans une salle d’opération où le père est interdit d’accès.

Photo: La mère canadienne et son enfant Dans les années soixante-dix, le mouvement d’humanisation des naissances prend forme, et des couples refusent le modèle de l’accouchement sous anesthésie générale.

Des livres qui valorisent l’accouchement plus naturel et décrivent la naissance comme une expérience de couple remportent beaucoup de succès. Futur père, d’Yvette Pratte-Marchessault, paraît en 1977 et est vendu à plus de 20 000 exemplaires. Pour une naissance sans violence, du Dr Frédérick Leboyer, a un grand retentissement quand il est édité en 1974. Le débat autour de la naissance prend de plus en plus de place dans la sphère publique et les couples commencent à réclamer plus de liberté.

« Il y a une véritable pression auprès des médecins pour inclure les pères. Des parents commencent à magasiner leur hôpital », rapporte Mme Rivard.

Aussi les médecins font-ils de premiers pas dans cette direction. « Au début, on va les accepter, mais avec un encadrement serré. Ils vont entrer dans la salle d’accouchement deux minutes pour voir le bébé émerger ! »

Le soutien

La présence du père deviendra peu à peu désirée. « Avec la rationalisation dans le système de santé au milieu des années soixante-dix, le nombre d’infirmières diminue et, tout à coup, on trouve les pères bien utiles », remarque Mme Rivard.

L’arrivée de l’anesthésie péridurale, qui permet de soulager les douleurs de la parturiente sans altérer sa conscience, favorise la présence des hommes. « Ça a facilité l’intégration des pères, croit l’historienne. Dans ces accouchements tout aussi médicalisés qu’avant, mais différemment, on a fait une place aux pères. »

De leur côté, les sages-femmes ont intégré les pères au processus de l’accouchement physiologique. Contrairement à ce qui survient généralement à l’hôpital, où les hommes sont vus comme les supporteurs de leurs conjointes, les sages-femmes s’en préoccupent. « On veut non seulement les intégrer, mais aussi les accompagner, dit Mme Rivard. Il n’a pas porté l’enfant dans son corps, mais dans son coeur et dans sa tête. Il vit des choses intenses lui aussi ! »

Le revers de la médaille

Aujourd’hui, la présence des pères lors de l’accouchement est devenue incontournable. Et ceux qui ne souhaitent pas être présents ? demande l’infirmière et chercheuse Francine de Montigny en postface de cet essai.

« Rarement des pères oseront dire leur malaise et exprimer le souhait de ne pas être présents », remarque-t-elle. « La pression sociale d’assister à la naissance prend source autant dans l’entourage des pères […] que dans l’environnement professionnel. »

Elle se demande « quelle est la liberté des hommes de choisir ou non d’être présents » dans ce contexte et plaide pour que le père soit reconnu comme « personne à part entière, ayant sa propre expérience des événements ».

André Rivard espère pour sa part que les intervenants en périnatalité sauront maintenant s’adapter aux réalités multiples de la naissance : couples lesbiens, couples homosexuels et mères porteuses, réalités culturelles différentes, grossesses chez les personnes trans. Pour elle, « il ne faut pas se convaincre que nous avons maintenant LA bonne manière de voir les choses, ou que le deuxième parent est toujours un homme. »

Les parents témoignent

1965

Témoignage de Christine, dont l’enfant est finalement né avant que la police n’arrive à déloger ce père « indésirable ».

« J’étais partie sur une civière dans la salle d’accouchement […] Puis arrive une autre infirmière qui me dit : “Monsieur doit sortir ! Monsieur n’a pas la permission d’être ici.” […] Puis l’autre infirmière me disait : “C’est très bien, on va appeler la police !" »


1976

Témoignage de Steve sur la naissance de Nicholas par césarienne.

« Je les ai vus lutter pour dégager notre bébé pris dans le bassin d’Hélène. Quand ils ont réussi à la dégager, il m’a semblé qu’il était mort. Il n’était pas mort, juste endormi par l’anesthésie générale. […][Puis], j’ai vu mon fils, il était très éveillé. C’est comme si je me regardais moi-même. […] Cela n’a pas duré longtemps, mais c’était beau et je m’en souviens encore. »


1979

Carol, qui a obtenu avec sa femme Denis que leur enfant naisse à l’hôpital selon l’approche « sans violence » du Dr Frédérick Leboyer.

« Le médecin m’a apporté l’enfant. C’est moi qui l’ai lavé. […] Ç’a été un accouchement tout à fait différent de celui [de ma fille aînée]. Ma participation était plus grande, plus active, plus présente. […] Je n’avais pas été spectateur, j’avais été dans le phénomène là, l’accouchement. »


1983

Barthélémy, dont la conjointe, Yvette, avait accouché en chambre de naissance à l’hôpital de Beauceville, un concept innovant à l’époque.

« C’est la première fois que j’assiste à la naissance d’un de mes enfants. Auparavant, je faisais les cent pas dans le couloir. C’est une occasion de se rapprocher encore plus les uns des autres. »
Source: De la naissance et des pères, Andrée Rivard, extraits.

De la naissance et des pères

Andrée Rivard, en collaboration avec Francine de Montigny, Les éditions du remue-ménage, Montréal, 2016, 189 pages.