La clôture antisuicide du pont Jacques-Cartier soulève des interrogations

Même si la décision de la Société des ponts fédéraux (SPF) d'installer une clôture antisuicide sur le pont Jacques-Cartier réjouit généralement les experts, certains craignent que la clôture ne soit encore trop basse alors que d'autres doutent que ce soit là la meilleure façon de réduire le taux global de suicide à Montréal.

La SPF n'a pas encore déterminé la hauteur de cette clôture qui doit être installée en avril. André Girard, vice-président aux communications à la SPF, affirme qu'elle sera au moins deux fois plus haute qu'à l'heure actuelle et qu'elle coûtera moins de un million de dollars puisqu'on se servira de la rampe existante. Brian Mishara, de l'Université du Québec à Montréal, qui milite depuis longtemps pour l'installation d'une telle clôture, s'est félicité de l'annonce de la SPF mais dit craindre que la barrière choisie ne soit toujours pas assez haute. «Il semble que le modèle qui aurait empêché n'importe quel saut aurait coûté plus cher. Mais [à la SPF], ils prétendent qu'ils vont faire des tests avec différentes hauteurs et que ça va fonctionner. Espérons. Au moins, ils font quelque chose.» Brian Mishara est de ceux qui prétendent que chaque ville a en quelque sorte son lieu mythique associé à l'idée de mettre fin à ses jours. Une personne qui a des tendances suicidaires et qui se trouve en situation de crise pensera spontanément à cet endroit. Lorsque ce lieu devient sécuritaire, donc clôturé, il est possible d'empêcher l'irréparable, presque toujours commis par une personne dont les facultés sont affaiblies. «La grande majorité des villes du monde ayant un tel lieu y ont installé des barrières.» Le pont Jacques-Cartier serait le deuxième lieu au monde où on dénombre le plus de suicides, soit une dizaine par année. Le premier, le Golden Gate Bridge, à San Francisco, est toujours sans clôture, note Mishara, parce que «c'est un monument historique et qu'on craignait de le déparer». André Girard met en doute ces statistiques: «À Toronto aussi, ils disaient que le viaduc Bloor était en deuxième position après le Golden Gate Bridge avant d'y installer une clôture.»

Et la prévention?

Pour Luc Granger, directeur du département de psychologie de l'Université de Montréal, qui a produit un rapport sur la question pour la SPF, l'idée d'une clôture sur le pont Jacques-Cartier est bonne, mais à certaines conditions. Par exemple, si cette clôture avait coûté entre quatre et treize millions, comme dans le premier scénario étudié par la SPF, il fallait s'interroger: «Est-ce que ça vaut le coût? Les suicides à partir de structures en hauteur ne sont pas si nombreux que ça.» M. Granger estimait qu'il était préférable d'investir une partie de cette somme importante dans d'autres moyens de prévention, par exemple «dans l'embauche de pédopsychiatres dans les écoles où les adolescents ont des problèmes de suicide». Lorsqu'il a appris que le nouveau projet de la SPF coûterait moins de un million, il a jugé la solution raisonnable. Mais il maintient «qu'on n'a toujours pas démontré que le taux général de suicide dans la population diminuera», les suicidaires étant selon lui très susceptibles de se tourner vers d'autres moyens.