Aide sociale: Québec devrait miser sur des mesures incitatives

Le gouvernement du Québec fait fausse route en s'efforçant de contraindre les assistés sociaux à réintégrer le marché du travail, croit le Front commun des personnes assistées sociales, qui suggère plutôt d'investir dans des mesures volontaires.

Pour cet organisme, il est clair que le gouvernement du Québec doit cesser de s'illusionner sur les résultats que peuvent donner les moyens coercitifs employés jusqu'à maintenant, y compris l'imposition de pénalités financières. Les ratés de l'opération «Place à l'emploi», révélés par Le Devoir, ainsi que ceux de l'obligation de parcours d'insertion imposée depuis février 2001 aux jeunes assistés sociaux de moins de 25 ans démontrent l'inefficacité de cette stratégie.

«Ce qui nous heurte, c'est l'approche obligatoire. On présume que les gens ne veulent pas faire d'effort pour se sortir de l'aide sociale. Ça relève d'un gros préjugé. De toute façon, c'est clair que ça ne fonctionne pas. Vaut mieux que le gouvernement mise sur des moyens incitatifs pour amener les gens à participer à des mesures actives», a affirmé hier le porte-parole du Front commun des personnes assistées sociales, Jean-Yves Desgagnés.

Selon un rapport d'Emploi-Québec, l'obligation de parcours n'a permis de réaliser que 39 % des parcours prévus à l'origine. Ce bilan des deux premières années de mise en application de l'obligation de parcours reste toutefois silencieux sur ce que les jeunes participants sont devenus. De la même façon, le document ne critique pas les ressources mises à la disposition des agents de la Sécurité du revenu et d'Emploi-Québec pour accompagner les jeunes dans leurs démarches devant éventuellement les mener au marché du travail.

Pour Jean-Yves Desgagnés, ce dernier élément est fondamental. «Si on regarde les statistiques sur les participations aux mesures d'Emploi-Québec entre novembre 2002 et novembre 2003, on constate une baisse générale de 3 %. Pour ce qui est des activités d'aide à l'emploi, les participations ont chuté de 15 %. C'est directement relié aux compressions de personnel. Emploi-Québec n'a pas les ressources suffisantes pour accompagner les assistés sociaux», a soutenu M. Desgagnés.

Le député Camil Bouchard, critique de l'opposition officielle en matière de solidarité sociale, estime qu'il est temps de se montrer plus créatif dans ce délicat dossier. «On a besoin d'une approche axée sur le développement de la personne plutôt que sur l'employabilité. Je suis d'accord pour offrir le plus vite possible aux assistés sociaux une avenue pour se raccrocher à la vie active. Mais imposer des pénalités, ça n'ajoute rien. Ça stigmatise et ça humilie. C'est juste bon pour les fraudeurs», a fait valoir M. Bouchard.

Ce dernier a également rappelé que l'expérience de «Solidarité jeunesse» est un exemple de stratégie qui mise sur la motivation des jeunes à connaître du succès. «Ce n'est sûrement pas une réussite sur toute la ligne, mais c'est une illustration que des jeunes, dans un contexte de volontariat, sont prêts à s'engager. À condition, bien sûr, d'être bien accompagnés», a ajouté M. Bouchard.

Le resserrement de l'accompagnement des assistés sociaux apparaît d'autant plus important que les problèmes des bénéficiaires se sont alourdis, comme le note le rapport d'Emploi-Québec. On signale un manque d'estime de soi, un endettement important, des difficultés d'ordre familial et des problèmes de toxicomanie ou de prostitution.

Par contre, lorsque la conjoncture économique est favorable, les gens sortent de l'aide sociale. Entre 1998 et 2001, on a constaté une baisse de 35 % du nombre de jeunes prestataires de l'aide sociale sans contrainte à l'emploi et sans enfant à charge.

Du côté du cabinet du ministre de l'Emploi, de la Solidarité sociale et de la Famille, Claude Béchard, on s'est borné hier à rappeler que le gouvernement ne devait rendre compte publiquement de la situation de l'obligation de parcours qu'en mars 2005. D'ici là, le ministre Béchard devra toutefois déposer son plan de lutte contre la pauvreté, reporté à cause des élections au printemps dernier. Il devra aussi convaincre ses collègues du conseil des ministres du bien-fondé d'investir dans un tel dossier malgré le contexte budgétaire difficile.