Autochtones de Val-d’Or: brisées mais toujours solidaires

Des victimes n’ont pu retenir leurs larmes, jeudi, alors qu’une porte-parole exprimait en leur nom toute la déception qui les habite.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Des victimes n’ont pu retenir leurs larmes, jeudi, alors qu’une porte-parole exprimait en leur nom toute la déception qui les habite.

« Imaginez : on est ensemble et on a peur. Alors, qu’est-ce que ce sera quand on sera seules ? »

Elles avaient peur, mais elles ont visiblement rassemblé beaucoup de courage, jeudi, ces 12 femmes autochtones qui se sont présentées au Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or (CAAVD) pour confirmer ce que des policiers leur ont annoncé, plus tôt cette semaine.

Elles sont 12, mais aucune de leurs plaintes concernant les agressions de policiers qu’elles disent avoir subies n’a été retenue par le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). Ce qui les réconforte, c’est la possibilité de « nouer une chaîne d’appui » avec le reste de la province afin que le gouvernement Couillard mette sur pied une commission d’enquête sur les relations entre les autochtones et les services policiers.

« Nous nous sentons trahies, humiliées et notre coeur est brisé en mille morceaux. Comme si devant la justice de ce pays, nous n’étions pas importantes, nous ne comptions pas », a affirmé Jacqueline Michel, une Algonquine de Kitcisakik appelée en renfort pour lire la déclaration que les femmes avaient écrite. Car de leurs bouches à elles, les mots ne sortaient pas. C’est « Jacky » qui a parlé, pendant qu’autour d’elle, des femmes ont pleuré et même gémi de douleur.




Jacqueline Michel, une Algonquine de Kitcisakik (Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir) 

 

Derrière une table, trop petite pour qu’elles puissent toutes s’y asseoir, elles ont avoué qu’elles avaient brisé le silence, l’automne dernier, parce qu’elles espéraient aider leur amie disparue depuis le printemps 2014, Sindy Ruperthouse. Mais il n’y avait pas qu’elle : « Nous avions espoir que la justice nous serait rendue, et qu’ainsi la cause des femmes autochtones de Val-d’Or, de toutes les femmes autochtones du pays, pourrait dorénavant être mieux entendue, et considérée avec plus de respect par tous et toutes », ont-elles déclaré.

Québec «complice», selon le CAAVD

Avant elles, la directrice du CAAVD, Édith Cloutier, a défié les élus provinciaux. « Si le gouvernement du Québec refuse d’instituer une commission d’enquête indépendante, il devient en quelque sorte complice de ces gestes commis à l’endroit des femmes autochtones. Il est responsable de cette police. Il en est l’employeur », a-t-elle déclaré. Elle a également annoncé que la firme d’avocats BLG apportera un soutien juridique pro bono aux femmes qui en auraient besoin.




Édith Cloutier, directrice du Centre amitié autochtone. (Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir) 
 

La veille, l’observatrice civile indépendante Fanny Lafontaine écrivait dans son rapport sur l’enquête concernant les allégations de sévices policiers à l’endroit de femmes autochtones qu’une enquête policière ne peut pas faire la lumière sur « les questions de l’existence d’un racisme systémique au sein des institutions policières du Québec et de la surjudiciarisation des autochtones ».

À Québec, le ministre responsable des Affaires autochtones, Geoffrey Kelley, n’a pas voulu statuer, jeudi, sur l’existence ou non de ce racisme systémique. « C’est une question qui est très importante, qu’il faut débattre », a-t-il affirmé. Il a invité une nouvelle fois les chefs autochtones à participer à un groupe de travail qui réfléchirait à des mesures permettant d’établir une relation de confiance entre les populations autochtones et les corps policiers.

C’est « une espèce de pansement [appliqué] à un mal beaucoup plus profond », a répondu le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, en déclinant encore l’invitation.

« Il y a encore plus de raisons aujourd’hui de, vraiment, se tourner vers un processus beaucoup plus indépendant où le gouvernement du Québec ne sera pas en même temps juge et partie. » Les chefs autochtones seraient cependant disposés à participer à table de concertation sur le racisme systémique, a-t-il nuancé. Mais le gouvernement libéral « refuse de reconnaître un racisme systémique ou un racisme tout court », s’est-il désolé. « Le gouvernement est tout à fait malhonnête. »

«On vous croit»

À des kilomètres de Québec, au Centre d’amitié de Val-d’Or, il y avait les pleurs, les sanglots, mais aussi les yeux noirs rivés sur le sol, partout dans la pièce bondée, pour comprendre que la décision du DPCP — qui doit encore être confirmée ce vendredi — a brisé le bonheur friable des femmes qui ont porté plainte et de leurs familles.




Bernadette Ogushing assiste à la conférence de presse donnée au Centre d’amitié de Val-d’Or (Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir) 

Même « Coco », solide barmaid devenue intervenante auprès des autochtones, a craqué. En pleurs, complètement bouleversée, elle a lancé un message aux femmes : « Je veux que les filles, celles qui n’ont pas dénoncé et celles qui ont dénoncé, sachent que le Centre d’amitié, Édith [Cloutier], Chez Willie, Chez Nigan, on est là », a-t-elle affirmé, en nommant des ressources d’aide valdoriennes. « On va les appuyer jusqu’à la fin. Ça prendra des semaines, des mois, des années : on est là pour les appuyer. Nous, on les croit », a-t-elle martelé.

Carole « Coco » Marcil a livré un témoignage fort devant la caméra de l’émission Enquête, à la base de la vague de dénonciations d’agressions policières présumées. Depuis des années, elle gardait dans son coeur les anecdotes qu’elle récoltait derrière le bar du Manoir, sur la 3e Avenue de Val-d’Or. « Quand elles me parlaient, il y a sept ans, […], elles ne savaient pas que le 11 août 2015, j’allais être assise dans une chambre d’hôtel en train de parler pour l’émission Enquête. Pourquoi elles m’auraient menti ? » a-t-elle demandé en pleurant. « Sur les 22, elles sont 22 [à avoir partagé des histoires d’agressions]… Elles ne m’ont pas toutes raconté la même fucking menterie ! »

Coco n’en démord pas : à son avis, il y a « trois ou quatre pommes pourries » parmi les agents du poste de la Sûreté du Québec à Val-d’Or. Elle n’arrive pas à comprendre que ceux-là ne fassent pas l’objet d’accusations.

Ce vendredi, à 13 h, elle sera au palais de justice de Val-d’Or. Le DPCP doit officiellement y annoncer s’il portera des accusations, ou non, dans les dossiers d’agressions présumées de policièers sur des femmes autochtones. Là-bas, elle espère trouver des réponses à ses questions. Elle devrait entre autres savoir si les « trois ou quatre » policiers qu’elle a évoqués seront bientôt de retour en poste, à Val-d’Or.

 

11 commentaires
  • Monique Duchesne - Abonnée 17 novembre 2016 17 h 30

    Extrêmement révoltant et triste

    Comment peut-on traiter les Autochtones (hommes, femmes, enfants) avec tant de mépris et d'injustice? Qu'il s'agisse de viols, de meutres, de communautés dépourvues d'eau potable, la liste est longue, la façon de faire gouvernementale provinciale et fédérale est le laisser-aller ? Si au moins nous les traitions aussi bien que les nouveaux arrivants, eux qui sont les premiers arrivants sans qui nos ancêtres n'auraient pas survécu... J'ai honte de nos politiciens et de nos policiers.
    Monique Duchesne abonnée

    • Hélène Gervais - Abonnée 18 novembre 2016 06 h 54

      oui c'est honteux de voir la façon qu'ils sont traités. Maintenant ces abuseurs sont dénoncés. Même si ça ne mène à rien, au moins nous savons et plutôt que de juger les peuples autochtones comme nous l'avons toujours fait, maintenant de plus en plus nous les épaulons, nous nous intéressons à eux et à la culture qui nous a manquée toutes ces années. Les temps changent, je m'en aperçois de plus en plus; ce n'est plus qu'une question de temps pour qu'ils soient appréciés à leur juste valeur. J'ai confiance.

    • Marc Lacroix - Abonné 18 novembre 2016 09 h 44

      Mme Duchesne,

      Je m'excuse de le dire, mais les réactions comme la vôtre et celle des autochtones témoignent de l'ignorance dans laquelle la population patauge au sujet de l'application des lois; qu'auriez-vous voulu voir ? Que quelques policiers soient sacrifiés sur l'autel de la bonne conscience ?

      Il est question ici de droit, donc de juger des individus précis pour des actes contrevenant au Code criminel. Juger quelqu'un criminellement responsable, c'est d'affirmer — hors de tout doute raisonnable — qu'une personne X a posé un geste, en toute conscience et avec l'intention de le poser. Que sur la trentaine d'enquêtes il n'y en ait aucune qui débouche sur un procès criminel, est peut-être surprenant, mais — la surprise causée — n'est pas pertinente. Quand bien même on jugerait "raisonnable" que dix dossiers (ou cinq, ou quinze) auraient dû être présentés à un juge, la raisonnabilité n'est pas un critère valable en droit criminel. A-t-on suffisamment de preuves pour démontrer que Monsieur X a posé un geste condamnable envers Mme Y à telle date, c'est la seule chose à examiner; point à la ligne.

      Une absence de condamnation ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu crimes, mais qu'on ne peut prouver — hors de tout doute raisonnable — que X a commis le crime en question; le dossier criminel est clos. Me Fanny Lafontaine a soulevé la question — d'un racisme systémique —, c'est là dessus qu'il faut travailler, et les ministres libéraux ne peuvent pas balayer cette hypothèse du revers de la main, sans aucune justification. La campagne d'indignation actuelle est simplement un moyen utilisé par certains politiciens pour dévier le mécontentement de la population contre les policiers, alors qu'eux-mêmes s'en lavent les mains; ne soyons pas dupes!

  • Gilles Théberge - Abonné 17 novembre 2016 18 h 52

    Oui c'est une honte!

    Et j'ai honte de ma société.

    Dans quel pays je vis.....?

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 18 novembre 2016 06 h 39

    Courage mes Soeurs !

    " Quand une parole est offerte ,
    elle ne meurt jamais .
    Ceux qui viendront
    l'entendront . "

    Menutakuaki aimun ,
    apu nita nipumakak .
    Tshika petamuat
    nikan tshe takushinihy."

    (Joséphine Bacon, Bâtons à message / Tshissininuashitakana)

  • Claude Paradis - Abonné 18 novembre 2016 06 h 49

    Ce n'est pas une question politique, mais sociale

    Ce qui ressort de cette triste réalité, c'est l'inégalité dans le traitement de la justice. Ce n'est donc pas une question politique, mais une question de nature sociale: certains individus de notre société ne reçoivent pas la même protection que d'autres. Clairement, les Autochtones ne semblent pas protégés par le corps policier, qu'au contraire ils doivent apprendre à fuir, contre lequel ils doivent apprendre à se méfier. Est-ce du racisme? Il faut absolument crever cet abscès. Pour le moment, tout laisse supposer que le problème est racial. Si c'est le cas, il faut le reconnaître et l'endiguer; si le problème a une autre source, il faut aussi pouvoir l'identifier pour corriger la situation. En plus de l'apparence de racisme, il y a apparence de violence systémique à l'égard des femmes autochtones, il y a apparence de culture du viol dans le corps policier.

  • Hélène Gervais - Abonnée 18 novembre 2016 06 h 50

    Êtes-vous vraiment surprises?

    Non évidemment vous ne l'êtes pas tant que ça et moi non plus. Un corps policier qui enquête sur un corps policier, c'est nul. Tout le monde sait ça, sauf les policiers bien sûr. Mais les filles qui ont eu le courage de dénoncer ont quand même aidé à changer leur vie, je n'en doute pas une seconde. Elles ont eu du courage, et toutes les femmes du Kébek qui se sentent touchées, auront le courage de poursuivre la lutte contre cette démagogie masculine. Toutes les femmes de toutes les nations du Kébek se tiendront debout et ensemble pour aider les femmes laissées seules. Vous ne condamnez pas les policiers? Mais nous les femmes les condamnerons quand ils agiront de cette façon et ils seront dénoncés, malgré toutes les fausses promesses gouvernementales. Soyez-en assurées les filles.