Un sauveur pour une Amérique corrompue

Photo: Robyn Beck Agence France-Presse

Le professeur Francis H. Buckley n’a rien à voir avec la masse des hommes blancs en colère, et pourtant lui aussi a voté pour Donald Trump. Dans l’honneur et l’enthousiasme, comme on dit, et après y avoir mûrement réfléchi.

« J’ai longtemps cru en la victoire de Trump, mais je n’en étais plus sûr ces derniers jours avant l’élection », explique au téléphone le professeur de droit de l’Université George-Mason à Arlington (Virginie). Il fallait rassurer les gens et les encourager. Je devais leur rappeler que nous livrions un combat politique et qu’on ne peut pas faire preuve de lâcheté dans un combat. »

Ses amis le surnomment Frank, comme le président de la série de politique-fiction de HBO, House of Cards. Originaire de Saskatoon, il a gradué de McGill et de l’Université Harvard et a enseigné à Ottawa, Montréal et Paris, avant de s’installer aux États-Unis il y a plus de deux décennies. Il est maintenant officiellement un citoyen américain.

Il n’a pas fait que voter pour le candidat républicain. Il a aussi été consulté pour certains de ses discours et a participé à la rédaction des interventions de son fils, Donald fils, et de sa femme, Melania, au congrès d’investiture le 19 juillet.

« Au départ, j’avais une vision négative de Donald Trump, poursuit-il. Mais je constatais aussi que notre pays déclinait beaucoup à plusieurs égards. J’étais très inquiet par rapport à la corruption si les Clinton devaient revenir à la Maison-Blanche. »

Il cite le livre Clinton Cash (2015), de Peter Schweizer, sur l’enrichissement personnel de l’ancien président et de sa femme, à travers la Fondation Clinton et la charge de secrétaire d’État. « C’est comme si Hillary avait mis en vente la diplomatie américaine. Pourtant, les problèmes s’accumulent. Nous sommes en état d’alerte maximale. Les tambours de guerre recommencent à battre avec la Russie et, en même temps, nous sommes devenus une sorte de tigre de papier qui trahit sans cesse ses alliés. »

Il n’y a pas que ça. Le jour du vote, le professeur Buckley a publié, dans The Telegraph britannique, un texte intitulé « Comment Donald Trump pourrait être le sauveur d’une Amérique corrompue et divisée ». Il y expliquait le choix du républicain aux urnes par deux facteurs. D’abord, la volonté d’en finir avec le système de corruption et de patronage qui gangrène Washington, avec ses lobbyistes surpuissants. Ensuite, l’écoeurement face au déclin de la mobilité sociale et à la montée en force d’une nouvelle classe sociale quasi aristocratique.

Le rêve américain n’est plus qu’un rêve, dit celui qui a écrit The Way Back : Restoring the Promise of America (2016), à ce sujet, seul livre (à part les siens) que M. Trump a encouragé à lire pendant sa campagne.

« Pour la première fois de notre histoire, les parents ne pensent pas que leurs enfants auront une meilleure vie qu’eux, dit le spectateur engagé. L’Amérique est devenue très immobile, avec en haut les 10 % qui, eux, peuvent transmettre leurs avantages et leurs richesses à leurs descendants et, à l’autre bout, une masse qui ne peut qu’offrir le recul de ses conditions à ses enfants. »

Certainement. Mais les questions demeurent : pourquoi Donald Trump incarne-t-il la solution à ces profonds problèmes ? Comment ce milliardaire de New York qui ne paye probablement pas d’impôt peut-il se présenter comme le sauveur de la classe moyenne saignée à blanc ?

« Il y a un précédent, répond le professeur. En 1935, quand F. D. Roosevelt a nommé Joseph Kennedy, père de John, à la tête de la commission de contrôle des marchés financiers, tout le monde a rappelé qu’il était un corrompu. Le président a répondu qu’il en fallait un pour en attraper un. »

Frank Buckley explique finalement par « une affaire générationnelle » les propos offensants du nouveau président, souvent qualifiés de racistes et de misogynes. « Nous n’étions pas contents, évidemment, dit-il. Mais, à un moment donné, il a fallu se demander quels étaient les véritables enjeux et quel gouvernement nous voulions en janvier 2017. »

 

6 commentaires
  • Robert Aird - Abonné 10 novembre 2016 09 h 52

    Wow, toute une réflexion!

    On voit qu'être diplômé universitaire ne veut rien dire quand il s'agit de voter! Comment croire qu'un mégalomane, mythomane et narcissique qui fut élu en flattant les bas instincts des gens ignorants et en valorisant leurs émotions négatives puissent éviter le déclin de son pays et la désintégration de la société américaine?

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 10 novembre 2016 10 h 11

    Finalement...

    ce n'est pas Trump qui a été élu...mais bien les "bonzes" du parti républicain dont
    le professeur Buckley...et autres eurs, istes, logues etc

    Trump n'était là que pour sa notoriété médiatique, son "fonds de roulement" et ses loufoqueries. Lire: humour grossier, fricoteries fiscales et système TLMP.

    du hameçonnage...!

  • Patrick Daganaud - Abonné 10 novembre 2016 10 h 36

    TROP DE HAUTS SAVOIRS NUIRAIENT-ILS?

    Utlisés comme cela, bien sûr!

  • Denis Paquette - Abonné 10 novembre 2016 12 h 08

    Merci pour votre courage et votre honnêteté

    Monsieur Buckley je doit dire que vous n'aviez pas complètement tord et votre décision est tres courageuse meme si plusieurs vous le reprocherons, nous devons admettre que vous avez été franc et honnête avec vos idées, ce qui n'est pas toujours le cas avec vos confrères universitaires

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 10 novembre 2016 19 h 34

      tort...

  • Michèle Lévesque - Abonnée 10 novembre 2016 12 h 20

    Choisir

    1) Pro

    Une vue partiale, mais qui relativise avec bonheur le discours aligné de premier niveau qui bloque depuis trop longtemps le surgissement d'alternatives qui permettrait de rompre le filet d'une rectitude qui, au bilan, profite aux seuls nantis. La dénonciation des élites est trop facilement rabattue au sol comme si son populiste justifiait sa censure automatique, une courte-vue qui fragilise une démocratie déjà bien menacée.

    2) Contra

    Tout n'est pas dit pour autant. A titre d'exemple, celui Roosevelt avec Kennedy est plus que boiteux car ce dernier n'était pas président des États-Unis. Un chef d'état corrompu peut-il vraiment assainir un système à son image ? Un curieux calcul moral - comme si on pouvait faire abstraction du germe malade pour produire un bon fruit ? Trump en Hercule... sauf que Trump n'a rien d'un repentant.

    La conclusion est lénifiante, mais Trump reste un personnage odieux et son sexisme est tout particulièrement impardonnable. Difficile aussi d'imaginer comment il pourra tenir ses promesses contradictoires, celles au peuple (et B. Sanders dit qu'il ne le lâchera pas sur ce point) et celles à l'establishment républicain (qui ne le lâchera pas non plus - cf "On efface tout et on recommence" de M. Fortier, dans Le devoir de ce matin).

    *

    Ce que je retiens du propos de Buckley, c'est que 1) le vote a été pour le changement à tout prix, autant par choix que par désespoir 2) l'immobilisme est tel que seule une explosion pouvait lever l'embâcle, sans souci des dommages collatéraux.

    Sur l'autre versant, l'arrogance des Démocrates, en prenant le peuple pour acquis, leur a permis de tout miser sur une candidate capable de défendre leurs intérêts en même temps que les siens. Un calcul faux et lâche qui leur rebondit en pleine figure. Suggestion de lecture sur ce thème : "Politics Is the Solution [...] This is a moment to embrace democratic politics, not repudiate them", par M. Erickson [et al], Jacobin.mag, nov. 2016.