Un couple... deux chambres

Lorsque les enfants ont déserté le nid familial, il y a une dizaine d'années, Paul et Lisa sont devenus adeptes de la chambre à part. «Les ronflements, ça tue l'amour! Le partenaire perd aussi tout son charme quand on le voit quotidiennement enfiler ses chaussettes», proclame Lisa. À chacun son espace, donc, avec salle de bains attenante et sa décoration: cabine de navigateur avec des miroirs en forme de hublot et des maquettes de bateaux pour Pierre, tentures et coiffeuse à l'ancienne pour Lisa, dont la chambre a des airs de boudoir.

C'est un luxe, reconnaissent-ils. «À Versailles, le roi et la reine avaient chacun leur chambre», rappelle Lisa, passionnée d'histoire. Selon Pascal Dibie, enseignant à l'Université Paris-VII et auteur d'Ethnologie de la chambre à coucher (Métailié), la chambre à part existait déjà dans l'ancienne Égypte et la Rome antique. «C'est le concile de Mâcon, en 585, au VIe siècle, qui a institué la conjugalité sociale afin de favoriser la procréation à une période où l'Église cherchait à s'étendre à tout l'Occident», explique-t-il.

«La pratique de la chambre nuptiale dans les pays latins, opposée à celle des lits séparés dans les contrées nordiques, traduit deux conceptions du corps: le corps sujet de souffrance et de désir pour l'Église catholique et le corps naturel chez les protestants, chez qui il n'est pas nécessaire de partager le sommeil pour être ensemble», poursuit Pascal Dibie.

La question est toujours d'actualité. Un grand débat sur «la plus taboue des pratiques conjugales» a été lancé en décembre 2003 sur le site Internet www.seniorplanet.fr avec, pour commanditaires, des marques de literie et de produits destinés à lutter contre l'insomnie.

Fuir les ronflements de l'autre arrive en tête des motivations avancées par les adeptes de la chambre à part. «Dans ma chambre particulière, même s'il m'arrive d'avoir froid à l'âme, solitaire, je dors», résumait une participante au forum de discussion, pleinement satisfaite de «dormir à la royale», tout comme Montaigne. Selon les sondages, les hommes ronflent plus que les femmes: 25 % pour les premiers contre 15 % pour les secondes. Ces dernières sont donc plus enclines à dormir seules (une sur trois, contre seulement un homme sur quatre).

La séparation survient souvent à l'occasion d'une maladie ou d'un alitement prolongé du conjoint, que l'on craint de déranger. Mais il faut parfois passer par un médiateur: «Le médecin a expliqué à mon mari que mes malaises étaient dus au manque de sommeil», écrit une participante au débat de seniorplanet.

La seconde raison pour faire chambre à part, c'est le besoin de vivre à son rythme sans se déranger mutuellement. «Après une journée bien remplie, le soir, je m'écroule alors que mon mari continue de regarder la télévision jusqu'à une heure avancée de la nuit et fait la grasse matinée. Moi, je me lève très tôt et, de 5h à 7h du matin, la vie m'appartient», explique Joëlle,

retraitée.

Surcroît d'amour

D'autres expriment le plaisir de disposer d'un endroit personnel où l'on peut lire, méditer, écouter la radio, installer un téléviseur pour choisir ses émissions préférées. «On renoue avec la tradition du Moyen Âge, où la chambre devient un espace privé dans lequel on peut s'enfermer. Au XVe siècle, les femmes commencent à écrire, et elles le font dans leur chambre», remarque Pascal Dibie.

Considérant avec Balzac que «le lit est tout le mariage», les partisans du partage conjugal n'ont pas manqué de réagir. «Sentir une présence chaleureuse à côté de soi, c'est agréable et rassurant. J'aime aller chercher cette chaleur familière, douillette et excitante à la fois», écrit Jeanne à seniorplanet. «Ce sont surtout les couples les plus âgés qui ont besoin de partager le lit. Vivre en symbiose est un moyen de lutter contre la peur de la mort», estime le psychiatre suisse Willy Pasini, auteur de La Force du désir et de À quoi sert le couple? (Éditions Odile Jacob).

«Confort et tendresse ne font pas forcément bon ménage la nuit», ajoute Lisa. Car, contrairement à ce qu'on pourrait penser, faire chambre à part ne signifie nullement l'extinction de la vie sexuelle, bien au contraire. «Dormir ensemble n'est plus une habitude mais une démarche volontaire. On s'invite, on se prépare, on se retrouve. Nous n'avions pas prévu que cette séparation quotidienne se traduirait par un surcroît d'amour», affirment plusieurs témoignages. «Ils redécouvrent ainsi que l'obstacle est nécessaire au désir», explique Willy Pasini.

«Tant qu'il y a intimité et bonne entente, il n'y a pas de mal à ce que chacun suive ses habitudes sans ruiner le sommeil de l'autre», résume un couple de seniors. Peut-être est-ce là un remède à l'insomnie qui affecte tant de gens, si l'on en juge par les millions de boîtes de somnifères vendues annuellement, conclut Pascal Dibie. Celui-ci s'insurge contre la négligence de nos contemporains à l'égard du sommeil, trop souvent considéré comme une perte de temps alors qu'il est indispensable à la santé, et se montre très critique sur les raffinements matériels du couchage (lits articulés, couettes, oreillers ergonomiques).

«La qualité du sommeil ne dépend pas du confort du matelas mais de son insertion harmonieuse dans la vie quotidienne», affirme-t-il, fidèle à cette citation de Nietzsche: «Dormir n'est pas une mince affaire, il faut y penser le jour durant.»