Déradicalisé par un imam

Mubin Shaikh, expert en radicalisation
Photo: Mubin Shaikh Mubin Shaikh, expert en radicalisation

Les aspirants terroristes musulmans connaissent bien mal le Coran et les imams peuvent davantage en tenir compte pour rétablir les faits, selon Mubin Shaikh, un ancien extrémiste qui doit participer lundi à la Conférence de l’UNESCO sur la radicalisation des jeunes.

« La plupart d’entre eux ont une connaissance très limitée de l’islam, croit M. Shaikh. Il faut qu’on leur parle de façon positive des versets du Coran, de ce qu’est le djihad, des combats qui sont justifiés, de ceux qui ne le sont pas. […] Actuellement, puisqu’on n’explique pas cela aux jeunes à la mosquée, ils se tournent vers Internet. »

Certains imams sont constructifs. Ils vont dire que le djihad est un combat avec des règles à suivre et que le terrorisme est à l’opposé de ça. Mais ils craignent que, s’ils en parlent ouvertement à la mosquée, les services de renseignement vont penser qu’ils prêchent la violence. 
 

 

Mubin Shaikh fait son doctorat à l’Université de Liverpool sur les meilleures façons pour les organisations musulmanes de prévenir l’extrémisme. « Ça m’a intéressé parce que, dans ma propre vie, j’ai traversé une période de radicalisation à 18-19 ans. Mais je me suis déradicalisé grâce à un très bon imam qui m’a enseigné en Syrie. Je voudrais voir ça repris ici au Canada. »

Élevé dans une famille musulmane de Toronto, Mubin Shaikh s’est rapproché des djihadistes à l’adolescence, durant les années 1990. Son profil, dit-il, était assez semblable à celui des extrémistes d’aujourd’hui. « J’ai grandi dans une famille normale, mais j’ai eu une crise identitaire en tant que jeune musulman, dit-il. C’est probablement le trait le plus répandu chez les jeunes radicaux. Ils ne savent pas ce que veut dire être musulman en Occident. Ils ont peur que l’Occident ne les accepte pas, qu’il enferme leur religion. »

Il suffit d’un événement traumatisant pour tout déclencher : la perte d’une personne, une expérience d’islamophobie… « Ils trouvent dans l’extrémisme une façon de survivre. »

D’aspirant terroriste à infiltrateur

Très proche des groupes radicaux pendant des années, Mubin Shaikh a commencé à remettre en question son engagement lors des attentats du 11-Septembre. Après cela, il a passé deux ans en Syrie à réviser sa conception de la religion. À son retour, en 2004, il voit la photo d’un ancien ami à la une du journal. L’homme avait été arrêté pour complot terroriste parce qu’il planifiait une attaque à Londres.

Shaikh contacte alors la police pour lui signaler qu’il le connaît et que c’est impossible. Il raconte que ses discussions ont poussé plus tard les services de renseignement à le recruter comme agent double.

En 2006, il joue un rôle-clé dans l’arrestation du « groupe des 18 » à Toronto. Le groupe se préparait notamment à attaquer la Banque de Toronto, Radio-Canada et le Parlement d’Ottawa.

Parler ouvertement du djihad

Selon lui, la montée en puissance d’Internet rend les menaces plus grandes que jamais. « C’est très, très dangereux. Aujourd’hui, on peut trouver sur le Web une vidéo de Daech [groupe État islamique] en cinq secondes. […] Internet est comme un couteau sans manche. »

À son avis, il est crucial que les solutions viennent en partie de la communauté musulmane. « Certaines organisations musulmanes le font déjà, mais c’est très peu développé et ce n’est pas très structuré. Ils doivent le formaliser et donner des formations aux imams. On entend souvent dire que les imams doivent faire cela, mais plusieurs ne savent pas comment s’y prendre. »

Il estime aussi qu’on doit faire davantage confiance aux imams. « Trop d’imams sont encore réticents à parler du djihad par crainte de la police », observe-t-il. Dans la perception des imams, du moins, la GRC ne saurait pas faire la différence entre une explication sur ce qu’est le djihad et un appel à la violence. « Certains imams sont constructifs. Ils vont dire que le djihad est un combat avec des règles à suivre et que le terrorisme est à l’opposé de ça. Mais ils craignent que, s’ils en parlent ouvertement à la mosquée, les services de renseignement vont penser qu’ils prêchent la violence. »

Par ailleurs, les imams doivent améliorer leurs rapports avec les jeunes, à son avis. « Dans certaines mosquées, les imams viennent d’un pays éloigné, ne parlent pas la langue d’ici et ne connaissent pas la culture locale. Comment peuvent-ils guider les jeunes dans ce contexte ? »

M. Shaikh veut enfin profiter de sa tribune à Québec pour inviter les décideurs à élargir le plus possible la réflexion sur la radicalisation. Il se réjouit d’ailleurs d’avoir été invité aux côtés de l’ancien suprématiste blanc, Daniel Gallant. « Si les gens pensent que seul l’extrémisme musulman est en cause, ils vont refuser de coopérer. »