La rédemption d’un ancien suprémaciste blanc

Daniel Gallant
Photo: Peter Rudge/Duckrabbit Daniel Gallant

Après dix ans d’activité au sein de groupes suprémacistes blancs, Daniel Gallant cherche aujourd’hui à tenir les jeunes à distance des néonazis. À quelques jours de sa participation à la conférence de l’UNESCO « Internet et la radicalisation des jeunes : prévenir, agir et vivre ensemble », il nous parle de son nouveau combat pour le dialogue.

« Les maganés de la vie, les gens comme moi, on était considérés comme des missiles. On nous remplissait de carburant et on nous regardait littéralement exploser », raconte-t-il lors d’un entretien téléphonique depuis la Colombie-Britannique.

Né dans une famille complètement dysfonctionnelle, Daniel Gallant était une bombe à retardement à 19 ans quand un groupe suprémaciste blanc l’a recruté.

« En ciblant les sionistes, ça me donnait des gens à blâmer pour tout ce que je haïssais dans ce monde, comme avoir été battu par mon beau-père, avoir été élevé par six putains de beaux-pères… Toute cette merde, je pouvais la mettre sur le dos des juifs », raconte-t-il dans une vidéo de l’organisme Extreme Dialogue.

« Pour prouver mon allégeance au groupe, j’avais décidé d’agresser une personne par jour. […] Je suis devenu accro au pouvoir de la violence, à l’idée de battre les gens, de les réanimer pour ensuite les battre à nouveau. »

Le processus qui l’a amené à s’en sortir a été graduel et il faut visionner sa vidéo pour le comprendre, mais la main tendue par sa grand-mère à un certain moment a été un tournant. Lundi prochain, il participera à la plénière sur la radicalisation violente aux côtés de familles et de jeunes qui ont été touchés de près par le problème. Un ancien extrémiste djihadiste, Mubin Shaikh, fait aussi partie des invités.

Aujourd’hui travailleur social, Daniel Gallant a mis sur pied Extreme Dialogue avec la Québécoise Christiane Boudreau, dont le fils est mort en Syrie aux côtés du groupe armé État islamique.

Peut-on vraiment comparer les suprémacistes blancs et les djihadistes ? En partie, si on regarde le profil des gens qu’ils attirent, croit M. Gallant. « Il y a différents degrés d’idéologie extrémiste du côté des suprémacistes, précise-t-il. Il y a des gens insatisfaits du gouvernement, d’autres des autorités… Ceux qui ont peur de l’immigration et aussi des gens seuls avec peu de liens sociaux. Quand ils se regroupent, ils ont l’impression de faire partie de quelque chose et héritent d’une certaine vision du monde. […] Chez eux comme chez les djihadistes, les convictions deviennent imperméables à la logique. »

Et les traumatismes passés des jeunes ? Suffisent-ils à expliquer la folie meurtrière ?

Oui et non, répond-il. « J’ai connu des gens qui avaient un passé plutôt normal qui se sont joints au mouvement. Malgré tout, c’est vrai qu’une grande partie de ceux qui sont recrutés et utilisés pour déployer de la violence ont été maganés par la vie. Dans le mouvement suprémaciste blanc, les plus normaux héritent de rôles plus manipulateurs, de leaders, et les plus maganés jouent le rôle des soldats et se chargent de la violence. C’est comme dans une secte. »

   

Recrutement en ligne

En plus de son travail pour Extreme Dialogue, Daniel Gallant intervient directement sur le Web pour empêcher les groupes suprémacistes blancs de recruter de jeunes Canadiens. « Parfois, je communique avec le jeune directement en ligne, ou bien je contacte sa famille ou son entourage. […] La plupart du temps, je me présente et je suis assez direct. Je leur dis que j’ai noté qu’ils avaient été approchés par tel groupe et je leur donne une autre perspective sur ce qu’ils ont appris. » Or, c’est plus facile quand le jeune n’a pas encore rencontré les membres de l’organisation en personne, précise-t-il.

Lors de l’entretien, Gallant n’avait pas entendu parler du groupe La Meute, qui est de plus en plus connu ici. Or il a pu constater en ligne la popularité grandissante des groupes fascisants au Canada. En témoigne le cas du groupe d’origine finlandaise Soldiers of Odin, qui est souvent qualifié d’extrême droite mais s’en défend. « Des sections du groupe sont apparues partout au Canada, notamment au Québec », fait-il remarquer.

À l’époque où Gallant a lui-même été recruté (1993-1994), Internet n’était pas encore dans le décor, mais il a lui-même recruté des jeunes sur la Toile dans les années qui ont suivi. Quand on lui demande ce qu’Internet a changé à la radicalisation, il rétorque que la Toile donne une place disproportionnée aux discours haineux.

« La grosse différence, c’est qu’il y a plus de gens sur Internet. Ce qui a changé et rend les choses difficiles, c’est la rhétorique anti-immigration. C’est une version édulcorée du discours des Blancs suprémacistes. Ce genre de discours est davantage toléré en ligne que dans la vraie vie. Beaucoup de gens se permettent de dire ces choses en ligne, mais n’en parleront pas en public. »

   

Renforcer les lois

M. Gallant milite d’ailleurs pour que le gouvernement renforce ses lois contre les discours haineux. En 2013, les conservateurs avaient aboli l’article 13 de la Loi canadienne sur les droits de la personne (à ne pas confondre avec la Charte). Cet article interdisait d’utiliser Internet pour disséminer des propos « susceptibles d’exposer à la haine ou au mépris des personnes appartenant à un groupe identifiable ». Or les conservateurs et l’Association canadienne des libertés civiles notamment jugeaient le concept trop flou.

Daniel Gallant, lui, est convaincu qu’il faut le rétablir. Il est même retourné aux études en droit pour mieux promouvoir cette cause. « Ce serait un outil que n’importe qui dans la société pourrait activer pour faire face à l’extrême droite. Ça enlèverait une partie de la pression sur le gouvernement », dit-il.

Il reproche par contre aux gouvernements de ne pas avoir assez investi en ressources sur le terrain pour lutter contre la radicalisation. « Il y a un centre à Montréal [le Centre de la prévention de la radicalisation inauguré en 2015], mais il ne peut pas aider les gens à l’extérieur de la ville, déplore-t-il. Ça serait bien aussi qu’ils financent des ressources un peu partout au pays où les individus qui ont besoin d’aide pourraient aller. »

3 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 27 octobre 2016 03 h 01

    La radicalisation, peut-être de la mauvaise graine parfois semée par l'attitude de la façon de voir simplet de certains gouvernements. Dans le dialogue, il doit y avoir de l'écoute.

  • Michel Lebel - Abonné 27 octobre 2016 09 h 11

    Croire en l'homme!

    Il ne faut jamais désespérer de l'homme. Jamais! Une raison de plus, sinon la plus importante, pour interdire la peine de mort pour tout crime commis.

    M.L.

  • Marlène Rateau - Abonnée 27 octobre 2016 09 h 51

    Marlène Rateau abonnée

    Ce texte-témoignage vient soutenir l'article de CaThy Wong publié dans ce même journal le 21 octobre dernier, à ce que je peux comprendre.