Une femme allègue avoir été agressée sexuellement par un député libéral

L'Assemblée nationale
Photo: Getty Images L'Assemblée nationale

Une allégation d'agression sexuelle visant un député libéral a l’effet d’un électrochoc à l’Assemblée nationale, jeudi. En matinée, le premier ministre Philippe Couillard a instruit le whip en chef du gouvernement, Stéphane Billette, ainsi qu’un membre de son cabinet d’effectuer « des vérifications auprès de chacun des élus » libéraux.

Tout au long de la journée, les deux individus ont questionné à tour de rôle les membres du caucus libéral, leur demandant s’ils connaissaient la femme ayant publiquement allégué mercredi soir avoir été agressée en 2014, Alice Paquet, et s’ils ont été questionnés par la police à ce sujet.

En fin de journée, la présidente du caucus libéral, Nicole Ménard, a enjoint le député de Laurier-Dorion, Gerry Sklavounos, de se retirer du caucus libéral après la mise au jour que ces allégations d’agression sexuelle le ciblaient directement. M. Sklavounos, leader parlementaire adjoint du gouvernement, s’est exécuté.
 

Rassemblement mercredi soir
 

Lors d’un rassemblement mercredi soir en appui aux victimes d’agressions sexuelles survenues récemment dans une résidence de l’Université Laval, Alice Paquet a pris la parole pour dénoncer une agression qu’elle dit avoir subie durant l’été 2014 dans un restaurant de Québec, où elle avait été embauchée comme hôtesse et serveuse.

« Ce n’est pas parce que je ne l’ai pas dénoncé auparavant. C’est juste qu’on a voulu protéger l’agresseur parce qu’il a un siège à l’Assemblée nationale, parce que c’est un homme important, parce que sa carrière est plus importante que l’agression que j’ai vécue », a-t-elle affirmé sur le campus de l’Université Laval.

«Je ne prends pas […] cette déclaration à la légère», avait affirmé M. Couillard lors d’un impromptu de presse à l’entrée de la salle des premiers ministres jeudi matin. « Écoutez, moi j’ai une fille et une petite-fille, puis quand je vois ça, ça me renverse. Je veux que les femmes du Québec se sentent en sécurité partout, notamment sur les campus étudiant », a-t-il ajouté devant la presse.


«Comme si de rien n'était»
Après avoir pris la parole à la vigile, Alice Paquet a relaté son histoire sur Facebook avant de retirer le message. Elle raconte qu’à l’été 2014 elle travaillait dans un resto de Québec et que l’un des clients, député libéral à l’Assemblée nationale, et « vieil ami du patron » la trouvait « bien de son goût ».

« Cet homme m’a agressé sexuellement, à mon lieu de travail. Et aujourd’hui encore, il prend des décisions », a-t-elle écrit. « Aujourd’hui il peut continuer de travailler, comme si rien était. » Elle ajoute qu’elle a porté plainte à la police un an plus tard mais que les policiers l’auraient alors découragée. « Ce qu’on me disait, c’est “ comprends-tu dans quoi tu t’embarques ? Ça va briser sa carrière. ” “ Es-tu certaine d’avoir dit non ? ” Non je ne suis pas certaine d’avoir dit non, effectivement. Mais sans oui, c’est non. J’ai eu peur, et à tout moment dans une relation sexuelle, on doit se sentir totalement à l’aise de ne plus avoir envie. À l’aise d’arrêter, et de ne pas se faire blâmer pour ça non plus. »

Jeudi, la police de Québec a confirmé que la jeune femme avait déposé une plainte pour agression sexuelle et qu’une enquête était en cours. Or, selon la police, les enquêteurs avaient tenté en vain de joindre Alice Paquet depuis le dépôt de sa plainte en mars. « La communication n’a pas été effectuée », a expliqué le porte-parole David Poitras. « Pour continuer cette enquête-là et la mener à terme, on demande à la victime sa collaboration pour pouvoir établir les circonstances des évènements. »

Au sujet des pressions de la police qu’Alice Paquet dit avoir subies, l’agent Poitras rétorque que « c’est la première fois qu’on a eu ces informations-là sur nos agents ». « Ça ne représente aucunement les valeurs du service », ajoute-t-il.

Témoignage d'une amie

Par ailleurs, une amie d’Alice Paquet du nom de Rosalie Genest a donné davantage d’informations sur le contexte de l’agression au cours de la journée de jeudi. Elle a notamment révélé que le député avait invité la jeune femme à sortir pour « parler de politique ».

Mme Genest, une ancienne militante de la Commission-jeunesse du Parti libéral, a raconté que son amie Alice lui avait raconté l’agression dans le détail. Les deux femmes avaient tissé des liens parce que Rosalie Genest a, elle-aussi, déjà porté plainte pour agression sexuelle. « Entre survivantes, on se comprend, on s’entraide », a-t-elle dit dans un entretien avec Le Devoir. « C’est extrêmement difficile pour Alice de replonger dans tout ça. »

Selon Mme Genest, l’agression avait eu lieu dans une chambre d’hôtel. « Je ne sais pas c’est à quel hôtel, mais je sais qu’avant ils étaient allés prendre un verre dans un bar ou un restaurant avant. » Elle n’était toutefois pas en mesure de dire s’il s’agissait d’un hôtel lié au restaurant où travaillait son amie. Toujours selon Rosalie Genest, Alice Paquet était blessée après l’agression et a dû se faire faire des points de suture à l’hôpital.

À partir du moment où elle s’est rendue disponible, Rosalie Genest a aligné les entrevues d’un média à l’autre. Questionnée sur l’impact qu’elle souhaitait avoir ainsi, elle dit espérer que « le nom sorte, qu’il soit démis de ses fonctions ou qu’il démissionne par lui-même. J’espère qu’il va avoir une sentence qui va tomber et qu’il sera reconnu coupable. »

La vice-première ministre «choquée»

La vice-première ministre Lise Thériault s’est dite « choquée » d’apprendre qu’un de ses collègues fasse l’objet d’allégations d’agression sexuelle. La ministre responsable de la Condition féminine a invité toute personne ayant été la cible de comportements inappropriés de la part d’un autre individu de le dénoncer. « Il n’y a personne au-dessus des lois, que ce soit un député ou non », a-t-elle insisté.

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, n’arrive pas à croire qu’un policier ait pu dissuader Alice Paquet de porter plainte à l’égard d’un élu de l’Assemblée nationale. « C’est épouvantable. Si effectivement c’est vrai que des policiers reprochent aux femmes de dénoncer, il faut dénoncer ces policiers-là ! » a-t-il lancé à l’occasion d’un point de presse jeudi après-midi. M. Legault a ensuite appelé la société à « protéger, accompagner, encourager » les victimes d’agression. « On ne peut pas commencer à prendre la part des agresseurs. »


Lisée: quelle «influence»?
Le chef de l’opposition officielle, Jean-François Lisée, a invité la victime alléguée à porter une nouvelle fois plainte au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ). « Il y a l’enquête sur l’agression elle-même qui doit suivre son cours. C’est l’affaire de la police. S’il y a eu une tentative de "cover up", c’est une autre enquête que la police des polices doit mener », a-t-il affirmé dans le hall du Parlement.

Il a ainsi interpellé le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) afin qu’il tire au clair si la jeune femme a subi une « influence indue » de la part d’un policier avant de retirer sa plainte. « Qui l’a dissuadée ? Ce n’est certainement pas à la police de dissuader une jeune femme victime d’agression sexuelle de continuer sa démarche pour avoir justice », a poursuivi M. Lisée.

Par ailleurs, le chef péquiste a qualifié d’intenable la présence d’un élu qui serait sous le coup d’une accusation criminelle au sein d’un parti politique. « Un élu qui est formellement accusé d’une agression sexuelle ne peut pas siéger dans son caucus par exemple. Ça, on le verra lorsque le nom sera dévoilé », a-t-il insisté, tout en se gardant d’« aller plus vite que ce que la police doit faire dans les heures qui viennent ».

Serge Simard « surpris »

Le député de Dubuc, Serge Simard, s’est dit « surpris » d’apprendre que l’un des membres de son caucus soit visé par des allégations d’agression sexuelle. « Il y a sûrement des gens qui vont faire des enquêtes. À ce moment-là, on verra », a-t-il affirmé dans une mêlée de presse.

Un journaliste a alors demandé à l’ex-ministre si « un geste s’impose de la part de [son] parti [puisqu’il] semble que ce serait un député libéral selon la plaignante ». « Vous avez bien dit : "Il semble". On demande très souvent à quelqu’un "C’est quoi le nom de ton maire ?" puis il ne le sait pas. Je ne sais pas si elle sait… » a rétorqué M. Simard avant de mettre le cap vers la salle des premiers ministres où se réunissait la députation libérale.

Les députées péquiste Mireille Jean, caquiste Nathalie Roy et solidaire Manon Massé se sont tour à tour désolées de voir leur confrère libéral banaliser une dénonciation d’agression sexuelle. M. Simard a par la suite offert ses excuses.

Avec La Presse canadienne

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