Traduction et mondialisation ne font pas bon ménage

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le président de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ), Réal Paquette
Photo: Le président de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ), Réal Paquette

Ce texte fait partie du cahier spécial Professions

Assurer une relève, se battre contre tous les Google Translate de ce monde et fêter saint Jérôme, le patron des traducteurs, voici le programme de Réal Paquette, le président de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ).

« Il suffirait que les traducteurs cessent de travailler, ne serait-ce qu’une seule journée, et il n’y aurait plus de communication dans le monde », se plaît à rappeler Réal Paquette, traducteur agréé et président de l’OTTIAQ. Ces professionnels langagiers se font toujours très discrets, et il est très rare que l’on entende parler d’eux. Et pourtant…

Selon des données récentes, le chiffre d’affaires annuel mondial de la traduction représente environ 30 milliards de dollars. Le Canada va en chercher 10 %, donc 3 milliards, et le Québec à lui seul remporte 50 % du marché canadien. « Je dirais que l’est de l’Ontario et le Québec sont au coeur du domaine de la traduction au Canada, et notamment avec la création du Bureau de la traduction en 1934, mais aussi très rapidement avec la naissance de départements et d’écoles de traduction dans les universités québécoises », rappelle Réal Paquette. Le Québec comme précurseur de la traduction a joué un rôle innovant, notamment en ce qui a trait à la méthodologie, à la théorie de la traduction et en didactique.

La pratique de la traduction est particulière au Québec par rapport à l’Europe. « C’est une question de combinaison de langues », explique Réal Paquette. La traduction au Canada s’est traditionnellement faite dans un contexte bilingue, c’est-à-dire d’une langue A vers une langue B. En Europe, les traducteurs maîtrisent habituellement trois langues, A, B et C. C’est obligatoire chez les interprètes. « Ce qui signifie que si la maîtrise de la langue de départ ou seconde est aussi bonne que celle de notre langue maternelle, il n’y a rien qui nous empêche de traduire de l’une vers l’autre et vice versa », explique le traducteur en ajoutant qu’au Canada, « c’est extrêmement rare ». Pourquoi ? Parce qu’il est possible de très bien gagner sa vie avec deux langues au Québec et au Canada, ce qui est peut-être moins vrai dans un contexte international, comme l’Europe.

À la recherche de la relève

Il y a deux types d’ordres professionnels dans le système québécois, qui regroupe 46 ordres professionnels, lesquels représentent 54 professions. Il y a les ordres à exercice exclusif et les ordres à titres réservés. Pour le premier type d’ordre, il y a obligation d’adhésion, et pour le second, il n’y a pas d’obligation ; c’est le cas de l’OTTIAQ.

« C’est donc un choix que fait le traducteur de se soumettre à une série de règlements, de lois et de contraintes, tout ça en vue de protéger le public. On pense qu’il y aurait plus de 6000 traducteurs au Québec, et seulement 2100 à l’Ordre », se désole Réal Paquette. Pour différents motifs, l’adhésion à l’OTTIAQ n’attire pas tous les traducteurs. « Il y a pourtant une valeur ajoutée à faire partie de l’Ordre, d’abord en matière de protection du public, mais aussi pour le traducteur lui-même, qui peut facturer des tarifs plus élevés qu’un traducteur non agréé, ne serait-ce que de ce point de vue », précise le président.

C’est donc un grand défi pour l’OTTIAQ d’attirer plus de membres. « On va commencer le prochain exercice financier en avril 2017. On va alors adopter un nouveau plan stratégique et sans présumer de la décision du C. A., je pense que ça va tourner autour du recrutement et donc de notre pérennité », ajoute Réal Paquette.

Le défi de la mondialisation

L’enjeu de la mondialisation est « un dossier qui a des répercussions néfastes et difficiles dans les marchés de la traduction », déclare le président. Avec Internet, l’intégration et la mondialisation, les offres de services fusent de partout dans le monde, et notamment en provenance de l’Afrique francophone. « Ces traducteurs offrent leurs services à des entreprises québécoises et canadiennes à des tarifs complètement ridicules. » Réal Paquette ajoute : « La mondialisation a un effet sur l’augmentation de la demande, mais l’ouverture des frontières a un effet sur l’augmentation de l’offre de la part de traducteurs pas nécessairement qualifiés. »

Un autre phénomène représente un enjeu de taille pour la profession : les fameux logiciels de traduction automatique, comme Google Translate, pour ne nommer que celui-là. « Ça, c’est excessivement dangereux. Il y a même des entreprises qui demandent à des cabinets une simple révision d’une traduction automatique. Ce n’est pas savoir ce qu’est la traduction. »

Il y a tout un travail de sensibilisation à faire, explique Réal Paquette : « Il faut dire aux clients potentiels que la traduction automatique ne génère pas un message, ce n’est pas utilisable. Bien sûr, nous utilisons des outils d’aide, mais nous sommes des professionnels qui savons manipuler ces outils. » Et ceux-ci sont loin de ressembler à une machine dans laquelle on insère un texte qui ressort dans une autre langue à l’autre bout : « On est capables de porter un jugement sur ce qui entre dans la machine, ce qui est dedans et ce qui en ressort. » Convaincre les clients, c’est aussi ce à quoi s’applique le président de l’OTTIAQ, et ses arguments ne peuvent laisser personne indifférent : « La traduction n’est pas un processus automatique, mais un processus intellectuel hautement complexe. »

Saint Jérôme, le patron des traducteurs

Plusieurs des activités de l’Ordre se tournent vers la relève. Par exemple, lors de la journée mondiale de la traduction, le 30 septembre dernier, jour de la Saint-Jérôme, des activités ont eu lieu à Montréal, Sherbrooke et Québec. Elles s’adressaient directement aux étudiants. Pour l’occasion, lors d’un cocktail dînatoire, on a remis deux prix que l’Ordre décerne aux étudiants : un prix relève et un prix excellence.

Rappelons que saint Jérôme, qui vécut au IVe siècle, est l’auteur d’une traduction de la Bible qu’on appelle la Vulgate, soit une version en latin compréhensible de tous à l’époque.