La cité libre de Christiania tourne le dos au supermarché du haschich

Au fil des ans, la police est intervenue à plusieurs reprises dans la communauté de Fristaden Christiania pour détruire les petits kiosques de vente de drogues douces. Mais cette année, cependant, ce sont les habitants des lieux qui ont décidé de mettre un terme aux activités des trafiquants devenus des criminels de haut niveau.
Photo: Peter Mulvany News Øresund Au fil des ans, la police est intervenue à plusieurs reprises dans la communauté de Fristaden Christiania pour détruire les petits kiosques de vente de drogues douces. Mais cette année, cependant, ce sont les habitants des lieux qui ont décidé de mettre un terme aux activités des trafiquants devenus des criminels de haut niveau.

La capitale danoise est depuis le début de septembre le théâtre d’une cascade d’événements dans le quartier alternatif appelé Fristaden Christiania — la cité libre de Christiania. Connue mondialement pour héberger le plus grand marché de haschich, la communauté des 900 squatteurs a mis fin à l’escalade du trafic et a expulsé les trafiquants criminels en démantelant les colorés kiosques de vente de drogues douces de la célèbre Pusherstraede, la « rue des pushers ».

Le point de rupture est survenu dans la nuit du 1er septembre, quand une première fusillade a éclaté, faisant trois blessés, dont un policier grièvement atteint à la tête. L’agresseur en fuite, cerné au petit matin, est mort dans une seconde fusillade. Le soir même, lors d’une grande assemblée commune (Faellesmøde), les Christiannites ont tranché : fini le supermarché du haschich. Seule la vente artisanale, de main à main, reste permise par les résidants.

En une corvée instantanée, la quarantaine de kiosques bigarrés qui avaient fait du quartier alternatif le refuge du plus vieux « marché libre » des drogues douces toujours toléré (la vente est toujours illégale selon la loi danoise) ont été démontés par les résidants eux-mêmes.

Depuis 45 ans, un îlot de résistance

Même si des expériences de ventre libre de drogue ont eu lieu ailleurs, les Christiannites avaient réussi jusqu’ici à préserver leur vision d’une cité libre et hédoniste. Contre vents et marées, la ville dans la ville a affronté au fil des ans toutes les tempêtes : injonctions judiciaires, menaces d’expulsion, tentative de mainmise par les motards criminels, plan de récupération des terrains par la municipalité, puis une « normalisation » récemment négociée avec le gouvernement danois.

Depuis 1971, la micro-nation au célèbre drapeau rouge doté de trois points jaunes avait toujours maintenu un fragile équilibre entre ses idéaux libertaires et les vendeurs de drogues douces qui profitaient de cette tolérance. Artistes, artisans et idéalistes garantissaient la cohésion que ne pouvait seul assurer le milieu interlope de la drogue. Tant que la vente de haschich sur Pusherstraede était contenue, la répression des forces policières restait modérée, même si des opérations y étaient souvent menées pour mettre à terre les kiosques… qui chaque fois refleurissaient en quelques heures.

 

Supermarché du haschich

Depuis une dizaine d’années, « la Rue » avait cependant pris le haut du pavé dans les secteurs chauds de Christiania. Aux petits étals escamotables se sont substitués de véritables kiosques permanents exploités par des équipes agressives (vendeurs masqués, livreurs, gardiens, guetteurs, transporteurs de fonds). En expansion continue, ce marché florissant, au chiffre d’affaires oscillant autour du milliard de couronnes (200 millions de dollars), était alimenté par l’affluence de clients venus de l’étranger. Les 900 résidants de Christiania, envahis par un million de visiteurs par année, dont la majorité sont des clients de Pusherstraede, ont vite été dépassés par ce lucratif négoce.

Très loin du petit vendeur hippie écoulant au détail ses propres plants de pot, ce trafic est devenu le plus important d’Europe, important des quantités de plus en plus importantes de haschich, à la qualité douteuse et contrôlé par des criminels de haut niveau, évidemment armés. Bref, une situation aux antipodes des principes de non-violence et de démocratie directe qui ont vu naître Christiania.
 

Une décision historique

Après la fusillade du 1er septembre, les vendeurs ont plié sous la pression exercée par les résidants. Ole Lykke Andersen, archiviste autoproclamé des lieux et résidant depuis 35 ans, explique que les vendeurs qui ont participé à l’assemblée citoyenne ont reconnu l’escalade de violence qu’a fait naître l’explosion du trafic de drogue. « Des policiers ont aussi averti par téléphone certains pushers (car avec le temps, tout ce monde se connaît…) que des représailles se préparaient. La fin des kiosques de haschich — qui a fait la une des médias européens — a évité de justesse un véritable assaut militaire. Avec de très possibles victimes supplémentaires. »

Par ce démantèlement que les Danois ont peine à croire, la Cité libre a gagné une très grosse manche, avec un quadruple résultat. D’abord, la désescalade subite du chiffre d’affaires. Ensuite, elle a gagné l’estime obligée des autorités, là où des régiments entiers de policiers ont toujours échoué, ainsi qu’un nouveau dynamisme rassembleur chez ses résidants. Cela a aussi relancé l’incontournable débat de fond : pourquoi le pays n’avancerait-il pas vers la normalisation des drogues douces, à la suite des Pays-Bas, de l’Espagne, du Portugal et de l’Uruguay, de plusieurs États américains… et bientôt du Canada ? Un débat qui reste à faire.


Christiania, cité libre depuis bientôt 45 ans

À Copenhague, l’architecture se décline moins dans le grandiose que dans le souci du détail, et chaque chose se trouve à sa place. Les décors s’y succèdent en une simplicité cultivée jusqu’à ce qu’on traverse le vieux quartier de Christianshavn, où surgit soudain le désordre naturel d’une communauté « alternative ».

Sculptures anonymes ou graffitis démesurés, chiens et vélos en abondance distinguent cette bilfriby (littéralement « ville sans voitures ») où les automobiles sont bannies.

Christiania est née en 1971 quand l’armée danoise a quitté d’antiques baraques sans prévoir de plan de reconversion. En quelques mois, les lieux ont été investis par des centaines de squatteurs, amalgame hétéroclite d’écologistes, de visionnaires et de militants anarchistes, de jeunes artistes de la contre-culture, ou simplement de familles manquant de logements adéquats. Parmi leurs premiers credo, la décision par consensus et la tolérance envers les drogues douces, un idéal que cette communauté libertaire avait tant bien que mal réussi à préserver jusqu’à tout récemment.

Historiquement permissif envers le haschich et la marijuana tout en restant fermement opposé aux drogues « dures » (héroïne, cocaïne), le quartier rebelle a alors posé un ultimatum aux toxicomanes : désintoxication ou bannissement après le spectaculaire blocus en 1979 du junkblokade. Un succès salué par bien d’autres villes occidentales.

Refuge d’une contre-culture florissante, cette petite société alternative a gardé depuis ses débuts un modèle de démocratie directe, où tout ce qui concerne la communauté est adopté par une décision consensuelle des résidants. Devenu un creuset de la création, Christiania est aussi historiquement une oasis pour la communauté homosexuelle, le havre de l’avant-garde du théâtre d’intervention et un chantier d’expérimentations architecturales.

Depuis 1971, Christiania a son propre drapeau : le fameux étendard rouge aux trois points jaunes (pour les points sur les trois « i » de son nom). Un drapeau qui flotte toujours sur un quartier désormais libéré en partie de ses démons.