La détention des immigrants remise en question

Ralph Goodale a annoncé 138 millions en investissements.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Ralph Goodale a annoncé 138 millions en investissements.

Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, a annoncé lundi des investissements de 138 millions de dollars, principalement pour moderniser les centres de détention d’immigrants à Laval et en banlieue de Vancouver. Des voix s’élèvent pour réclamer la fin de cette pratique, digne d’un traitement réservé aux criminels dans certains cas.

En mai dernier, Carmelo Monge s’est présenté aux bureaux de Citoyenneté et immigration Canada 1010 à Montréal, croyant qu’il repartirait avec un permis de travail renouvelé. Il a plutôt été arrêté. « Ils m’ont mis les menottes et alors je me suis senti comme si j’avais fait quelque chose de très grave », relate-t-il, encore sous le choc.

« Je ne suis pas un criminel, je suis ici pour travailler, pour aider ma famille restée au Mexique », dit l’homme de 45 ans. Il est au Canada depuis huit ans, en attente d’une demande de résidence permanente fondée sur des considérations humanitaires, après avoir vu sa demande d’asile déboutée.

À son arrivée au centre de détention de Laval, des bâtiments entourés de barbelés, c’est la surveillance constante qui l’a marqué. « J’ai vu une femme du Pakistan avec son enfant à l’entrée, avec des gardes autour d’eux », rapporte M. Monge.

Circonstances

En 2014-2015, l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a détenu 6800 personnes. Si un agent de l’ASFC doute de l’identité d’un ressortissant étranger, s’il croit que celui-ci se soustraira aux procédures d’immigration ou encore s’il considère que sa demande est inadmissible, il a le pouvoir de le détenir.

Des centres de détention existent à Laval, Toronto et Surrey, tout près de Vancouver. Ce dernier n’accueille les immigrants que pour 48 heures, après quoi ils sont transférés dans des prisons provinciales. C’est également le cas lorsque les centres de détention débordent et dans toutes les autres provinces où ils sont inexistants. L’écrasante majorité des détenus immigrants n’ont commis aucun crime.

« Donc, si vous êtes un simple demandeur d’asile, on peut vous mettre dans une prison », expose Janet Dench, directrice du Conseil canadien pour les réfugiés (CCR). Selon les chiffres obtenus par l’organisme, ils représentent au moins le quart du total des détenus. L’ASFC ne compile pas de statistiques spécifiques pour cette catégorie.

Plus inquiétant encore, selon Mme Dench, des enfants sont placés dans ces conditions. En 2014-2015, 161 mineurs ont été détenus, selon l’ASFC, une situation dénoncée par la Croix-Rouge canadienne. Cette organisation a, avec le gouvernement, une entente de surveillance des centres de détention. Les conclusions de son dernier rapport confidentiel ont filtré en janvier dernier ; elle y recommandait l’abandon de l’emprisonnement des immigrants dans des prisons provinciales et la détention des mineurs « en dernier recours ».

Une expression reprise par le ministre Goodale lors de son annonce faite à Laval, lundi en matinée, après avoir concédé que le système présente des « faiblesses ».

Mettre fin à la détention

« Cette annonce nous détourne des vrais enjeux », croit Jaggi Singh, membre de Solidarité sans frontières. « Le système est intrinsèquement injuste. C’est une révision des lois et des politiques dont nous avons besoin, pas de nouvelles prisons », a renchéri Tings Chak, porte-parole du réseau ontarien End Immigration Detention.

Mme Chak a soutenu une grève de la faim entamée le 11 juillet dernier par plus d’une cinquantaine d’hommes migrants se trouvant dans des prisons à sécurité maximale en Ontario.

« La première chose à faire est d’examiner le fondement des détentions, car beaucoup sont inutiles », appuie Mme Dench. Elle explique aussi qu’il revient à l’agent de décider s’il est satisfait ou non des preuves et des documents présentés par le migrant, ce qui introduit « l’arbitraire ». Jaggi Singh croit que la détention « renforce, aux yeux du public, le lien entre immigration et criminalité ». Alors que le statut légal d’une personne relève de « catégories administratives », l’enfermement est « injuste et doit cesser », martèle-t-il.

Jose, qui préfère garder l’anonymat, est arrivé au pays en 2002. Il se retrouve aujourd’hui sans statut, après avoir été détenu plusieurs fois à Laval. Il insiste sur la pression psychologique qu’il y a subie : « Je me suis senti intimidé, alors je me taisais. J’avais l’impression qu’ils voulaient me jeter de toute façon. » Les effets négatifs sur la santé mentale sont documentés depuis 2013 par des chercheurs du Centre universitaire de santé McGill.

« Les investissements annoncés signifient qu’on compte toujours des personnes, alors qu’on pourrait investir dans des façons d’avoir moins de détention », croit, quant à lui, Paul Clarke, directeur d’Action réfugiés Montréal. L’organisme réclame qu’un mécanisme d’examen indépendant soit mis sur pied le plus vite possible, puisqu’il n’existe actuellement aucun processus de plainte externe, comme l’a confirmé l’ASFC au Devoir.

Le ministre Goodale a promis d’envisager des solutions de rechange à la détention. Une somme de cinq millions de dollars y sera consacrée. Il existe déjà un système de reconnaissance de la voix dans la région de Toronto, auquel les immigrants se rapportent. Des bracelets électroniques de suivi ont aussi été évoqués.

Carmelo Monge, quant à lui, a dû mettre 20 000 $ en garantie afin de sortir du centre de détention de Laval. « J’avais un bon réseau de soutien autour de moi, mais imaginez ceux qui ne peuvent même pas communiquer dans la langue, ils ne connaissent pas leurs droits, ils sont déportés très rapidement et silencieusement », s’inquiète-t-il.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 16 août 2016 04 h 43

    des fréquentables et des infréquentables

    les émigrants traités en criminels si pour une raison ou une autre leur papiers ne sont pas en règle, avons-nous eu parmis nous dans le passé des Donalds Trump, est-il si difficile d'etre civilisé, meme quand ce sont des illégaux, peut etre est ce une question de culture et de caracteres, a mere m'a toujours dit que dans la vie il y a des gens fréquentables et d'autres qui ne le sont absolument pas