L’année «queer»: plus qu’un débat de mots

Le porte-parole de l’organisme Fierté Montréal, Jasmin Roy 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le porte-parole de l’organisme Fierté Montréal, Jasmin Roy 

Le lancement de la semaine Fierté Montréal a donné lieu à une énième controverse sur le mot « queer ». Beaucoup plus qu’un débat sémantique, le vocabulaire de la diversité sexuelle démontre des changements générationnels et une vision de la société.

Le porte-parole de l’organisme Fierté Montréal a présenté ses excuses mardi, après avoir exprimé un « malaise » avec le mot « queer » sur les ondes de RDI. Dans cette entrevue, Jasmin Roy avait déclaré, avant de se distancier du mot « queer », que « la nouvelle génération a probablement besoin de s’identifier à sa façon ». Le mot sur toutes les lèvres depuis que l’artiste Coeur de pirate s’en est réclamé a refait du bruit.

« C’est un débat qui date d’un quart de siècle », remet en perspective Brian Lewis, professeur d’histoire à l’Université McGill. Son utilisation est très controversée depuis le début, note-t-il, à cause de la connotation péjorative de « bizarre », « étrange » dans son sens originel.

Dans les années 1980, des activistes cherchent à se réapproprier le terme, pour se débarrasser de la haine avec laquelle il était prononcé. C’est une jeune génération plus radicale qui se met à trouver les étiquettes « gais » et « lesbiennes » trop restrictives. La marche organisée en mars 1990 à New York par l’organisation Queer Nation, alors surtout intégrée par des militants contre le sida, fait office de repère fondateur. « Nous sommes là ! Nous sommes queer ! Habituez-vous ! » y scandait-on.

« Parallèlement, on voit se développer les études queer dans les universités », décrit celui qui est également l’auteur du livre British Queer History. Il cite l’intellectuelle Judith Butler, théoricienne pionnière qui insistait sur la séparation du sexe et du genre.

Dans cette lancée, les petites cases de définition du sexe et de son orientation sexuelle sortent du binaire. Elles explosent tantôt en un spectre, tantôt en des discours délibérément ambigus, mais toujours dans une tentative de déconstruction des catégories sociales.

Marginalisation

Un concept de « fluidité » « très utile » pour la recherche, selon M. Lewis. Il reste que « les générations précédentes ayant lutté pour leurs droits ne l’ont jamais adopté ». Parmi les objections fréquentes, celle de la marginalisation des femmes, gommée par un grand terme générique.

Le « queer » dépasse en outre les questions linguistiques : ses théories considèrent que le sexe n’est pas un fait génétique « naturel », mais qu’il est plutôt construit socialement. « Ça remet en question aussi les structures sexuelles de la société, les identités politiques, en avançant qu’il n’y a pas une majorité hétérosexuelle, ou des minorités homosexuelles. Il défie la sexualité de tout le monde et peut être utilisé pour étudier d’autres aspects de la société », précise Brian Lewis.

L’acronyme LGBT de base doit quant à lui sans cesse être bonifié pour s’assurer de rester exhaustif, « ce qui devient vite lourd », commente le professeur. Les études queer qui se sont répandues dans les universités ont contribué à rendre le mot plus courant, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution. Et 2016 se dessine comme une année charnière en la matière.

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

«[Le “queer”] remet en question aussi les structures sexuelles de la société, les identités politiques, en avançant qu’il n’y a pas une majorité hétérosexuelle, ou des minorités homosexuelles.»
 
Brian Lewis, professeur d’histoire à l’Université McGill
2 commentaires
  • Eric Lessard - Abonné 13 août 2016 08 h 15

    La série Queer as Folk

    N'oublions pas l'influence qu'a eu la série Queer as Folk, d'abbord produite en Angleterre et reprise ensuite aux Etats-Unis.

    Pour ce qui est de la Theory Queer, je crois que certaines de ses idées sont très fragiles. Je crois qu'on ne choisit pas son orientation sexuelle et prétendre le contraire banalise la persécution des LGBT.

    L'idée que l'identité sexuelle serait une construction sociale m'apparait extrêmement dangereuse.

  • Pierre Hurteau - Abonné 13 août 2016 19 h 15

    Queer n'est pas bizarre!

    L'opinion de Jasmin Roy a le mérite de faire réfléchir et de faire appel à plus de tolérance au sein de la communauté LGBTQ. Par ailleurs, je pense que des excuses étaient dans le ton. Lorsqu'on parle au nom d'une communauté, il faut être sensible au vocabulaire et au sens de mots qui y sont utilisés. Depuis les années 1990, le mot anglais queer n'a plus le sens de pervers, louche ou tapette, mais fait référence à une théorie qui questionne les catégories d’identité de genre et même d’orientation sexuelle (hétérosexuelle et homosexuelle). Le queer cherche à combattre les inégalités et l'hégémonie entre ces catégories et questionne la légitimité de ces catégories. Le paradigme de l'orientation sexuelle fait donc partie de ce questionnement. Il faut sortir des logiques binaires auxquelles on nous a habitué, et même les gays peuvent aussi y succomber. Les temps changent et Coeur de Pirate nous y amène... Il faut voir les réalités derrière les acronymes !
    Il faut être ouvert aux dimenasions sociales de la construction de l'identité sexuelle et faire de l'orientation sexuelle une simple conséquence de la biologie me semble tout aussi dangereux pour les droits des LGBTQ.
    Pierre Hurteau, auteur de Homosexualités masculines et religions du monde, Paris: L'Harmattan.